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CHERIF KHEDDAM, LE MAÎTRE INCONTESTÉ DU LUTH

Il y a 4 ans disparaissait le ténor

Da Cherif, le maître du luth © D.R.

Durant son itinéraire artistique, Cherif Kheddam a personnifié, en qualité de chanteur-auteur-compositeur, le prototype d’un arrangeur orthodoxe, même si son empreinte est liée à l’accroissement de la musique kabyle dont il est l'un des rénovateurs. Le maître a rendu l’âme le 23 janvier 2012 à Paris.

Quatre années se sont déjà écoulées depuis que Cherif Kheddam, le maître incontesté du luth (oud), quittait à jamais ce monde éphémère, à l’âge de 85 ans, pour rejoindre l’Éternel. Au moment où la Chaîne II de la Radio nationale avait ouvert ses portes et ses micros aux croassements des corbeaux, il est resté fidèle à la chanson kabyle, en présentant un riche répertoire composé d’allures pleines d’émotion avec un rythme énamouré, mélancolique et touchant qui a fait de lui un chanteur d’une grande susceptibilité.
Durant son itinéraire artistique, il a personnifié, en qualité de chanteur-auteur-compositeur, le prototype d’un arrangeur orthodoxe, même si son empreinte est liée à l’accroissement de la musique kabyle dont il est l'un des rénovateurs. “L’image que nous gardons toujours de lui évoque l’allure de cet homme élancé avec une moustache fine, un costume et une cravate de rigueur et des lunettes d'écaille dégageant la touche du maestro qu’il était”, dira de lui le chanteur Ammar Khodja M’hamed, qui maintient que ses chansons demeureront impérissables. Le “cavalier” impénétrable de l’esprit, qui ne trouvait jamais son antidote en face, mais au fond de ses entrailles, avait rendu l’âme le 23 janvier 2012 à Paris, des suites d'une maladie chronique. Aujourd’hui, loin d’un panégyrique caverneux, c’est plutôt une affirmation modeste conjuguée à un flamboyant souvenir que nous apportons sur ce grand personnage étrangement fier de sa “kabylité” et de son harmonie, habillé de détermination et ouvert au progrès planétaire. Berbère jusqu’à l’extravagance, il avait l’automatisme de sortir de leurs crapaudines les marauds de tous bois et les faquins de tous bords en utilisant son arme infaillible qui consistait en un raisonnement émaillé généralement d’une poésie engagée, raffinée et excessivement intelligente. Issu du village Boumessaoud, dans la commune d’Imsouhal, en plein cœur du Djurdjura, où il est né en 1927, Cherif Kheddam a grandi dans une famille modeste. À peine âgé de neuf ans, son père, marabout de confession, l’envoya à la zaouïa de Boudjellil, à Tazmalt, pour suivre des cours coraniques. Un parcours qui n’ira pas à son terme, puisque ce qui paraissait paradoxal à l’époque, il vira vers la poésie et la musique. À quinze ans, il se retrouva à Oued Smar, à Alger, pour travailler dans une fonderie avant de prendre, en 1947, la destination de la France pour s’établir à Saint-Denis puis à Épinay, en Ile-de-France, où il devait être recruté dans une fonderie avant de rejoindre une entreprise de peinture. Durant ses moments libres, il se consacrait aux cours de solfège et de chant. En 1955, il a chanté A yellis n’Tmurthiw (fille de mon pays), un prodrome à une carrière monumentale affirmée, entre autres, à l’adoration de la femme et à sa liberté qui lui permettra, une année plus tard, de conclure un contrat avec l’édition Pathé Marconi avec un premier disque 78 tours. Dès lors, il a composé pour Radio-Paris puis pour l’ORTF plusieurs tubes réalisés par le grand orchestre de la radio sous la direction de Pierre Duvivier ainsi que plusieurs morceaux interprétés par l’orchestre de l’Opéra comique. Prônant la romance à l’amour et à la beauté de la femme, à une époque marquée par les tourments et caractérisée par la peur et des hantises d’une indépendance que l’Algérien voyait à la fois imminente et incertaine, Cherif Kheddam compose, en 1961, Lehjav n’Therrith (le voile de la femme libre). En 1963, il revient en Algérie et il dirige une émission, “Ighenayen Ouzekka” (les chanteurs de demain), consacrée aux jeunes talents. Avec un riche répertoire, la dimension artistique de Cherif Kheddam, qui a marqué toute une génération de chanteurs comme Nouara, Aït Menguelet et bien d’autres, est essentiellement liée à son art sur lequel le temps et ses mutations n’avaient nulle influence tant et si bien que sa longévité, qui a combiné, en permanence et avec finesse, la perfection et l’intemporalité, constitue une référence unique du genre et la voie artistique par excellence. Dans un élan didactique, Da Cherif s’est perpétuellement consacré au sens de la vie, à ses tourments mais aussi aux pressentiments spirituels, au respect mutuel, à la reconnaissance de l’autre et aux divers sujets consubstantiels à la vie politique et sociale. Un almanach qui incarne, par narration, celui du célèbre poète Si Moh ou M’hand dont la fameuse ritournelle marqua la poésie kabyle du XIXe siècle.