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Culture / Culture

L’ÉCRIVAINE NORA HAMDI, AUTEURE DE LA MAQUISARDE, À “LIBERTÉ”

“J’ai toujours eu envie d’écrire sur la guerre d’Algérie”

©D. R.

En résidence d’écriture en Algérie (à Dar Abdeltif, depuis le 16 juin dernier et jusqu’au 16 juillet) pour l’adaptation de La Maquisarde en scénario, l’auteure revient, dans cet entretien, sur son livre inspiré du parcours de sa mère durant la guerre de Libération.

Liberté : Dans quel état d’esprit on écrit un livre inspiré de la vie de sa mère ? Quelles ont été les raisons qui vous ont menée à partager cette histoire (familiale) ?
Nora Hamdi :
Un jour ma mère a commencé un peu à me parler lorsque sa mère est morte. Les paroles sont sorties malgré elle. Plus elle me disait des choses, qui étaient pour moi incroyables, et plus je me disais c’est un film ce qu’elle me raconte. Je ne connaissais pas du tout la vie de jeune fille de ma mère, je connais la maman mais je ne connaissais pas l’individu qu’elle était. J’écoutais ses bribes de souvenirs (comment sa famille à perdu ses terres, la vie dans les villages, l’invasion de l’armée, le camp, les tortures…), et je n’ai pas voulu poser de questions parce que chaque chose que j’entendais était quand même très violente. Après, j’ai commencé malgré moi à prendre des notes ; je suis écrivain, je ne peux pas rester comme ça. A un moment, je savais que je tenais quelque chose et j’ai décidé de faire quelque chose autour de ça. En l’écoutant j’ai réalisé quelque chose : Je m’étais déjà un peu intéressée à l’histoire de l’Algérie mais je ne voyais pas tellement la parole féminine. Cette parole, la vision des femmes manquait. Ce sont des générations de femmes qui ne sont pas allées à l’école, qui ne savent ni lire ni écrire, la seule chose qu’elles ont c’est leur parole et ce qu’elle peut nous transmettre. Je me suis dit, je suis quand même écrivain grâce à elle, j’ai le devoir de mettre des mots sur ses mots à elle. J’ai alors commencé à faire des recherches et je n’ai trouvé que des livres connus d’icones. Mais c’est la parole des petites gens, comme ma mère, qui m’intéressait : le peuple qui a fait la guerre de Libération. C’était important pour moi parce que je me suis dit qui va parler de ces personnes-là si on ne les met pas en lumière. Il y a aussi l’histoire de mon oncle que ma mère a suivi au maquis.

Et donc vous êtes venues en Algérie pour enquêter ?
En France, j’ai commencé à faire des recherches sur les archives. Il y avait beaucoup de paroles de Français pieds-noirs mais je voulais vraiment la parole de l’Algérien comme celle que j’entendais chez ma mère que je n’avais pas en France. J’ai demandé à ma mère si je pouvais aller voir mon oncle et il était vraiment ravi de m’aider. Il m’a emmené dans la maison où il est né ; c’est un village détruit. Et par hasard, on est tombé sur une vieille maison d’époque. Et vraiment, si je n’avais pas vu cette maison, je n’aurais pas pu écrire et imaginer comment ma mère vivait. Voir ce lieu a été quelque chose de décisif pour écrire, j’ai senti qu’il y avait la pâte. Quand j’ai vu ce lieu, cette maison, je me suis dit : il n’y a pas de lumière, il n’y a pas d’eau, c’est la guerre, il y a l’armée… J’ai tout visualisé.

Votre texte est écrit à la première personne, les phrases sont courtes et le style parfois tranchant. Une forme d’écriture différente de la deuxième partie où un autre narrateur (vous) prend la parole. Comment cette forme d’écriture s’est imposée à vous ?
J’aime bien les phrases courtes, mais c’est vrai que dans ce livre, je suis allée précisément dans les phrases courtes parce que chaque chose que ma mère me disait c’était des paquets d’histoire, donc en écriture, il fallait que je mette des phrases courtes pour que le lecteur puisse vraiment s’imaginer, visualiser ce que je dis. Ensuite, je me suis posé la question de me mettre ou non dans le livre, je me suis demandée si j’avais le droit, puis j’ai réalisé que c’était la meilleure réponse puisqu’elle me livre quand même quelque chose d’assez fort qu’elle ne peut dire avec l’écriture, alors j’ai fait comme si c’était elle qui parlait en m’oubliant. La phrase courte aussi parce que ma mère me livrait des choses et puis il y avait des silences derrière. J’ai donc essayé de rétablir ça. Il y a peut-être aussi un côté un peu tranchant parce que c’est la guerre, je ne pouvais donc pas être complaisante avec ce sujet. De ce qu’elle me racontait, il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas tellement de choix et il fallait qu’on sente cette ambiance chargée. C’est pour ça que j’ai fait le choix de mettre à sa place, de prendre des tons, d’avoir des textes courts et d’être objective. Pour ma part, dans la mesure où je n’ai aucun souvenir, je me suis dit je vais aborder ce sujet comme un fait historique, comme ça en France, on ne peut pas contester un fait historique. En tout cas, cette forme d’écriture était un choix très réfléchi. Il ne fallait pas être trop larmoyante, il fallait rester digne. Je suis partie du parcours de ma mère mais j’ai voulu également parler aussi de cette autre France, j’ai voulu parler de ces gens qui ont soutenu également l’Algérie et les mettre en lumière. Ma démarche est de mettre en lumière ce qui n’a pas été vraiment mis assez, jusqu’à présent de ce que j’ai lu, sur le devant de la scène.

Comme par exemple le rôle des femmes dans la guerre de Libération qui n’a pas été suffisamment mis en lumière ?
En écoutant ma mère, je me suis demandé si ses choix de femme, ses choix d’investissement dans la nation, ont été pris en compte par l’Algérie. Et puis je me suis dit qu’il faut vraiment, sans créer de polémique parce que de toute manière les femmes se battaient aux côtés des hommes, rendre justice à ce niveau-là. Ce n’est pas d’un point de vue féministe, c’est d’un point de vue naturel. Mon choix d’adaptation est vraiment rappeler ce choix naturel. Je ne suis pas née en Algérie mais j’ai suivi un petit peu de l’extérieur ; les femmes, de ce que je voyais juste après l’indépendance, étaient très modernes. Elles avaient un bel espoir. Elles se sont battues pour le même niveau et quasiment vingt cinq ans après, il y a le Code la famille. C’est pire qu’une prison intellectuellement ! J’avais envie aussi d’entrer dans la tête de ces femmes-là qui ont fait l’Algérie.

Mais les femmes ne s’expriment pas beaucoup par rapport à ce qu’elles ont vécu...
C’est de l’intime et je comprends cela. Si j’avais été torturée je ne sais pas comment mettre des mots. Par exemple, il y a les gens qui ont fait Auschwitz qui ne veulent pas se souvenir de ça. Parce que sinon s’il y a des souvenirs qui reviennent, ils basculent dans la folie tellement c’est énorme ; parce que reprendre une vie normale après l’horreur, ce n’est pas possible. Je pense aussi que ces femmes-là qui ont ensuite essayé de vivre, je le vois pour ma mère, elle a fait douze enfants, elle n’a pas arrêté, elle ne voulait pas réfléchir… Et boom, les enfants sont partis, les souvenirs reviennent et je crois que c’est assez insupportable. Donc peut-être qu’il y a cette part-là que je peux comprendre de ces femmes-là qui ne peuvent pas en parler. Je crois qu’elles ne peuvent pas, c’est dur de mettre des mots de toute façon sur ce qui nous est arrivé, c’est limite des thérapies après qu’il faut faire.

Comment est né votre intérêt pour l’Histoire et notamment celle de la guerre de Libération ?
J’ai toujours eu envie d’écrire sur la guerre d’Algérie parce qu’en France, il y a toujours une espèce de tabou autour de cette guerre. Autant en Algérie, ça me fait plaisir de voir que les gens sont très à l’aise et très forts, autant, en France, les Algériens rasent un peu les murs quand même par rapport à ce sujet. Mes parents n’en parlaient presque pas, sauf ma mère qui, à chaque fois, essayait sans trop donner de détails. Elle a toujours été fière de l’indépendance de l’Algérie. Puis à l’école, dans ma génération, on n’en parlait pas et ça me manquait beaucoup dans ma construction d’écrivaine. Je sentais que j’allais écrire un jour là-dessus mais il fallait une maturité quand même dans l’écriture. Auparavant, mes romans étaient vraiment des fictions, et là c’est quand même basé sur l’histoire de ma mère et sur l’histoire de l’Algérie. Il y a aussi la dimension romanesque que j’ai installée pour conduire cette fiction. Mais c’est vrai que c’est un sujet dont on ne parle pas et c’est une grande erreur. Ça fait une génération de gens violents parce qu’on leur a confisqué leur passé, parce qu’ils voient que leurs parents ne peuvent pas en parler ; ça fait mal aux enfants et une colère naîtra de ça.
C’est pour ça que c’est une grande erreur et je l’ai dit – je sais qu’en France on ne veut pas trop m’entendre quand je le dis – ils vont créer des générations de gens qui auront une mauvaise opinion de la France, parce que contrairement à l’Allemagne avec le nazisme, la France n’a pas fait le ménage par rapport à la guerre d’Algérie. La France ne veut pas faire ce travail avec l’Algérie, il y a toujours un problème, et par exemple je ne suis pas étonnée que le Front national soit aussi important parce qu’il y a beaucoup de nostalgiques de “l’Algérie française” là-bas. Eux, ils falsifient l’histoire, ils donnent leur vision c’est pour ça qu’il est très important que les enfants d’origine algérienne s’emparent de leur histoire – ce n’est pas les autres qui vont le faire – et qu’ils récoltent la parole de leurs grands-parents pour les plus jeunes ou de leurs parents, comme moi. En plus pour la construction, le Français est très fort parce qu’il connaît son histoire, l’Algérien est fort parce qu’il connaît son histoire, le Français d’origine algérienne n’est pas très fort parce qu’il ne connaît pas son histoire, et donc, dans sa tête, il n’est pas structuré et fort pour aborder vraiment l’ensemble de la société. C’est peut-être aussi un choix politique en France de biaiser un petit peu l’histoire de façon à mettre mal une génération avec cette fameuse intégration où finalement c’est eux qui n’ont pas intégré qu’il y a une émigration qui les a bien servis, qu’il y a eu une guerre derrière et qu’il y a eu 132 ans de colonisation. Je sais, avec mon livre, par exemple, qu’il y a une grande écoute de la part de l’émigration parce que j’ai eu beaucoup de témoignages disant tu as réussi à ce que ta mère te parle de ça, moi elle ne peut pas, moi mon père ne peut pas mettre des mots là-dessus… Et c’est un grand service parce que c’est une ouverture sur leur histoire. Il faut faire en sorte qu’un Algérien en France puisse parler de la guerre d’Algérie sans problème, il ne faut pas que ce soit un tabou. La génération actuelle doit se réapproprier son histoire, chose que vous n’avez pas besoin de faire ici. Mais en France, je pense qu’on a pris notre histoire en otage, enfin celle de nos parents, et comment se construire sans histoire ? Ça ne peut passer que par l’écrit, le cinéma ou un travail sociologique. Il faut que la parole se libère à ce niveau-là, et même pour la France ça va lui rendre service parce que ça risque d’aller de plus en plus mal chez les gamins de 18 ans. Il y a une désinformation totale. Plus il y aura de l’information, plus l’échange se fera au mieux.

La Maquisarde de Nora Hamdi. Editions Sedia, collection Mosaïque. Prix : 600 DA.

Entretien réalisé par : S. K.



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