ENTRETIEN AVEC OUMARA MOKHTAR DIT BOMBINO
“La musique, un moyen de résister”
Par : Amine IDJER
C’est une bête de la scène. Dans la vie réelle, il est calme, affable, timide. Rencontré lors du 3e Fiaata, cet artiste, dans cet entretien, parle de sa passion, la musique, de son espoir de voir la paix et le calme revenir dans la région du Sahel.
Liberté : On vous appelle le guitariste insoumis. À quoi attribuez-vous cette appellation ?
Oumara Mokhtar (Bombino) : Franchement je ne sais pas pourquoi, mais je pense que c’est dû à mon peuple qui n’a jamais voulu se soumettre. C’est mon public qui m’appelle ainsi. Car à chaque fois que je monte sur scène, on sent qu’il y a un échange entre lui et moi. Chaque fois que je chante et que je joue à la guitare électrique ça donne du courage…
Pourquoi avoir opté pour Bombino comme nom de scène ?
J’ai choisi ça en souvenir à un nom qui m’a été donné en 1995, dans la ville d’Agadez où je faisais partie d’un groupe. Parmi les membres, il y avait une personne qui avait le même prénom que moi, à savoir Oumara, et qui était plus âgée que moi. Donc, à chaque fois qu’on l’appelait, je réagissais, pensant que c’était moi. Et chaque fois, on me disait la même chose : “Non, ce n’est pas toi, c’est l’autre Oumara, toi tu es bombino”, et c’est parti comme ça !
Vous appartenez à la génération ishumar. Pouvez-vous nous expliquer plus en détail en quoi cela consiste ?
Avant les habitants de ma région disaient “chamo” pour désigner normalement chômeur en français. Mais on s’appropriant ce terme, c’est devenu plus amical et ça ne signifiait plus chômeur. Donc, quand on dit génération ishumar, c’est pour parler de cette catégorie de personnes, dont moi, qui a connu la musique à travers la rébellion, et où le mot “chamo”, qui a évolué, est crié pour expliquer une situation, un état d’esprit. Maintenant, les gens ne vont pas uniquement chercher dans la guerre ou les révoltes pour s’exprimer, mais également dans la musique qui leur sert de moyen pour raconter ce qui se passe.
À propos de musique, la vôtre est-elle influencée par les évènements qui se déroulent actuellement au Niger et dans la région du Sahel ?
Pas tellement. Ce qui se passe actuellement m’influence dans le sens où ça ne porte pas profit aux populations pauvres. Ce qui est choquant, c’est que chaque fois qu’il se passe quelque chose dans la région du Sahel, au Niger et au Mali, ce sont les populations pauvres qui payent les frais. Elles n’ont rien, mis à part quelques chèvres qui sont prises pour être mangées soit par les militaires, soit par la rébellion. Personnellement, c’est du côté des pauvres que je regarde, ce sont eux qui souffrent le plus, et qui n’arrivent pas à bouger, et il y en a beaucoup dans cette situation. Qu’ils soient Nigériens ou maliens, ce sont des nomades qui circulent partout, et quand il n’y a pas de sécurité, ils ne bougent pas, parce qu’ils ont peur. Un nomade ne prend pas les armes, un nomade c’est le verbe. Et c’est tout ça qui influence ma musique.
Vous avez l’espoir que cela cesse un jour ?
Inch’Allah. Il suffit de trouver des garanties. Au Niger, par exemple, je pense que ça peut aller. Le fait d’avoir pour la première fois un Premier ministre targui, c’est un grand pas. C’est un grand pas pour les Touareg. Cela prouve que les choses peuvent bien évoluer, et c’est dans ce sens-là qu’on peut avancer. C’est dans ce sens-là également qu’un jour on peut tenir la présidence du pays. Toute l’énergie qu’on dépense pour trouver l’argent, les financiers pour aller chercher les armes, on la garde pour nos enfants et petits-enfants, pour construire des écoles… Dans dix ou quinze ans, on aura des cadres, des ministres qui auront bien étudié… C’est dans ce sens, je pense, qu’il faut œuvrer, car la région du Sahel est importante.
Votre musique, même quand elle rythmée, est empreinte de mélodies nostalgiques. Quelle en est la raison ?
Le blues est une musique qui m’a beaucoup influencé. Quand on regarde l’histoire, le blues américain vient d’Afrique. Mais en réalité, cette musique vient du Sahel. Si aujourd’hui on en joue, et arrive à faire quelques notes, c’est parce qu’on a les meilleurs endroits pour. Je trouve qu’il n’y a pas de meilleur emplacement pour jouer de la guitare que dans le désert. Pour venir chanter à Tamanrasset, dans le cadre du 3e Fiaata, avec mon groupe, on a eu une panne de voiture sur la route. Je trouvais que c’était magnifique, car ça nous a permis de jouer pendant des heures, ce qui nous a beaucoup calmés et surtout sauvés, parce qu’en jouant à la guitare, ça nous a permis d’oublier la panne que nous avons eue.
Vous êtes ouvert sur les différents styles, mais vous êtes très attaché à vos origines. Est-ce une manière pour vous d’affirmer votre identité ?
Oui, bien sûr. Je tiens beaucoup à mes racines, parce que c’est très primordial. Vous savez, j’ai eu pas mal de propositions de m’installer à Paris, à Boston… Mais pour moi, il n’y a pas plus important que de rester chez-soi. C’est important pour moi de pouvoir chaque jour voir ses parents et/ou un membre de sa famille. Et quel que soit le métier qu’on pratique, il ne faut surtout pas oublier chez soi, car c’est un élément clé !
Quel serait votre “chez-soi”, vous qui avez vécu dans différentes localités ?
C’est à Agadez, Tamanrasset, Kidal… C’est dans ces villes et villages du Sahel où je me sens chez moi, même si aujourd’hui il y a des frontières. Je me rappelle, les anciens me racontaient qu’avant, il n’y avait pas ces limites qui définissent et délimitent les pays. Avant, quand ils venaient à Tamanrasset, c’était pour rendre visite à un membre de la famille. Mais maintenant, avec la délimitation des frontières ce n’est pas facile.
Pour un Nigérien qui veut entrer en Algérie, il faut un visa, ce qui n’est pas le cas pour un Malien. Alors qu’entre le Niger et le Mali, il ne le faut pas, heureusement d’ailleurs. Je trouve triste d’avoir un parent à cinq kilomètres au-delà de la frontière et de ne pas pouvoir aller lui rendre visite à cause du visa.
Vous ambitionnez de créer une association. Pouvez-vous nous en parler un peu plus ?
On veut créer une association pour venir en aide aux jeunes de ma région pour avoir accès au matériel musical, à la guitare, aux cordes… Car au Niger, il n’existe pas de boutiques où l’on peut acheter ce genre de matériel. En créant cette association, je veux leur faciliter l’accès à leur passion…
A. I.
Commentaires
Azamour 21-02-2012 01:45
Il est quand meme regrettable cette affaire de visa entre Africains et touaregs , des hommes libres et plein de gentillesse ! Merci pour cette interview lucide : cest comme on ecoutait sa musique adoucissante !
sayad 20-02-2012 15:45



