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A la une / Dossier

Attaques ciblées contre la banque génétique d’Alep

La guerre des graines a-t-elle déjà commencé ?

©D. R.

Les bombardements ayant ciblé la banque de gènes d’Alep, en Syrie, ont-ils livré tous leurs secrets ?
Ces pilonnages étaient-ils voulus pour justifier le transfert d’une partie des graines et la destruction ou, peut-être, le pillage des autres ? Cette affaire, loin d’être bouclée, suscite appréhensions et interrogations, d’autant qu’elle renvoie aux variétés de semences locales issues des pays situés en zones arides et semi-arides, dont l’Algérie. Doit-on s’en inquiéter ?

En septembre-octobre 2015, des médias étrangers, en particulier des journaux européens, avaient rapporté que la Syrie avait appelé la Réserve mondiale de semences au secours “pour sauver sa biodiversité”. En fait, il s’agissait d’une demande du Centre international de recherche agricole dans les zones arides (Icarda), chargé de la gestion de la banque d’Alep, à cette Réserve, pour “reconstituer” ses stocks, dans les pays voisins aux climats proches de celui de la Syrie. Mais, d’abord, qui est la Réserve mondiale du Svalbard ? C’est un immense coffre-fort frigorifique, créé en 2008 en Norvège et doté de près de 865 000 espèces, y compris toute la diversité des semences alimentaires algériennes. Cette Réserve représente “une sécurité importante pour les 1700 banques de gènes” (nationales et régionales) et est financée par certaines entreprises privées qui, à l’exemple de Syngenta, occupent une place imposante sur le marché mondial des semences.

Transferts des échantillons de semences au Maroc et au Liban
Plus récemment, les journaux ont révélé que l’Icarda a mis à l’abri la majorité des graines, à Svalbard, depuis le début des bombardements en Syrie, et souhaite à présent les reprendre pour les ensemencer ailleurs. D’ailleurs, le Centre a également expliqué que “les semences seront utilisées (…) dans les zones arides, pour répondre aux demandes des éleveurs, chercheurs et agriculteurs du monde entier, afin qu'ils puissent développer et tester de nouvelles souches, pour faire face aux changements climatiques et aux nouvelles maladies”. L’Icarda a en outre justifié ces transferts par la menace de destruction de la banque d’Alep, à cause de la guerre qui “rend de plus en plus difficile la régénération locale et la distribution aux partenaires dans le monde”. C’est ainsi qu’il a récupéré les graines de Svalbard, pour transférer plus de 29 000 échantillons de semences (variétés de blé, d'orge, de lentilles et de pois chiches) au Maroc et près de 9 000 échantillons de graines (fourrages, féveroles, pois et parents sauvages, céréales et légumineuses, au Liban. Pour les représentants d’Icarda, ce n’est qu’une “première récupération”, qui sera suivie par d’autres “dans les années à venir”.
L’affaire de la banque génétique d’Alep n’a pas livré tous les secrets, bousculant une foule de questions. Voilà une banque de gènes établie dans un pays arabe, qui se voit privée des semences “originelles” et “originales” que lui ont confiées des pays de la région et de ses propres graines ! La guerre et les bombardements de la Syrie expliquent-ils à eux seuls la dépossession de la banque génétique ? Les pilonnages étaient-ils voulus à cet endroit précis, pour couvrir le transfert d’une partie des graines et la destruction ou, peut-être, le pillage des autres ? Loin d’être bouclée, cette affaire suscite surprise et appréhensions, d’autant qu’elle renvoie à la problématique de sécurité alimentaire/semencière et donc à celle de la souveraineté nationale. Quel rôle confiera-t-on à la graine, une mission de neutralisation/soumission des États ou la conversion en “arme redoutable” pour déstabiliser des pays, provoquer des conflits ou affamer des populations ? Les Algériens doivent-ils s’inquiéter sur ce qui se passe ? Oui, répond Amina Younsi, experte agronome, également membre fondateur de l’association agroécologique des consommateurs algériens, dénommée Torba (terre fertile). “Nos semences étaient adaptées à notre climat et avaient des gènes de résistance”, confie-t-elle. Cette dernière alerte sur la poursuite du “bradage” de nos ressources semencières citant, entre autres, ces “mouvements de semences” troqués “sous couvert de programmes de coopération et de rencontres scientifiques”, et s’en prenant à ces chercheurs “sans scrupules” qui échangent “une poignée d'ADN algérien contre 100 €, un stage ou un voyage d'étude”. Faisant écho aux constats déjà faits par des agronomes, surtout sur la perte d’une partie du patrimoine semencier, la représentante de Torba considère qu’en l’absence de “protection des semences” et faute de “banques de semences” dans chaque région du pays, l’Algérie est menacée dans sa sécurité alimentaire. Cependant, elle nuancera ses propos en notant que l’État algérien souhaite justement “multiplier les stocks de semences, les échanger entre les régions et retourner à la production nationale des semences.” Cela, dans le but d’arrêter “progressivement les importations de semences.”

“Nous donnons l'essentiel pour recevoir l'accessoire”
Plus loin, Mme Younsi relève que l'ADN sain des semences algériennes est enfermé dans “au moins 13 banques de semences internationales”, dont celle d’Alep, soit en moyenne “quelque 6750 accessions entre les céréales, les fourrages et autres” pour une seule banque. D’après elle, il est injuste que le pays “n'ait plus de droit de regard” sur ces échantillons, alors que la semence “made in Algeria”, qui a permis aux multinationales semencières de la transformer en “progrès économique”, arrive dans les semences que l’Algérie achète à des prix exorbitants. Pour l’experte agronome, l’Algérie s’est dotée d’une politique de production de semences qui, actuellement, est “juridiquement vide” sur bien des aspects, dont ceux liés à l'accès aux ressources génétiques, au partage des avantages qui en découlent, au transfert de technologies et à l'applicabilité des brevets pour la protection des obtentions végétales. “Sans législation nationale sur la protection des ressources génétiques et sans le travail de collecte qui l'accompagne, nous continuerons de donner l'essentiel pour recevoir l'accessoire”, résume-t-elle. Non sans insister sur l’importance des ressources génétiques qui représentent, à ses yeux, “un indicateur stratégique de survie d'un pays aux défis de la mondialisation et des changements climatiques.” Quant à l’affaire de la banque de gènes de Syrie, Mme Younsi préfère nous renvoyer à ses contributions publiées, ces toutes dernières années, dans la presse. En effet, dans ses écrits, l’experte a dénoncé l’impunité entourant le transfert du patrimoine semencier aux banques internationales. Elle a aussi alerté sur la décision de l’Icarda de répartir “la richesse des collections des pays d’Afrique et du Moyen-Orient, entre plusieurs banques de gènes internationales”, en déplorant l’absence d’une “politique stratégique” capable de prendre en charge les problèmes soulevés sur le terrain, dont celui des droits de la propriété intellectuelle dans le commerce. Selon elle, le ministère de l’Industrie, plus exactement son institution chargée de la propriété intellectuelle, aurait dû “déjouer ce circuit infernal” dans lequel sont tombées nos semences.
On l’aura compris : l’Algérie, signataire de plusieurs traités internationaux sur les ressources génétiques, est appelée à combler les vides dans sa législation et à bien se protéger, à l’échelle régionale et mondiale, pour sauver ce qui peut être sauvé, mais également pour mieux affronter cette guerre “silencieuse et souterraine” des graines. L’urgence est de rattraper le retard afin de cerner les nouveaux enjeux, en s’attelant aujourd’hui, plus que jamais, à “collecter le maximum de ce qui reste comme semences à travers le territoire, constituer des banques de gènes et travailler sur leur amélioration et leur multiplication”, comme le recommande Benadjila Sofiane, ingénieur agronome. Cela, pour nous préserver de “l’esclavagisme semencier”.

H. A.


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