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Dossiers Dimanche, 28 Août 2011 10:48 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Les prix des vêtements de l’aïd inaccessibles

La friperie au secours des petites bourses

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En Algérie, le marché de la friperie enregistre une expansion, qu’il est d’ailleurs facile de vérifier sur le terrain. À quelques jours de l’Aïd el-fitr et de la rentrée scolaire, les magasins et les étals ne désemplissent pas. Les familles modestes et les couches moyennes qui, il n’y a pas si longtemps, se faisaient très discrètes, investissent en force les éventaires ou les rayons des vieux vêtements et des vieilles chaussures, à la recherche d’une bonne occasion.

A Staouéli, à plus d’une vingtaine de kilomètres d’Alger, le nombre de magasins de friperie a relativement augmenté, ces dernières années, pour recevoir une clientèle hétérogène, dont une partie composée de jeunes et de travailleurs de la Fonction publique, qui ne chicane pas devant les prix affichés, lorsque la qualité est au rendez-vous. Dans un des magasins situé à quelques mètres du marché couvert des fruits et légumes, les chemises pour homme, en provenance des États-Unis, sont cédées à 350 DA, alors que dans d’autres boutiques, le coût varie entre 250 et 400 DA. Dans ces échoppes où les produits de friperie dégagent, souvent, une odeur insupportable, on vend de tout : tee-shirts, robes, pantalons, jeans, shorts, vestes, maillots, soutiens-gorges, robes de chambre, pyjamas, bodys, baskets, sacs à main et sacs à dos… Même les draps, les nappes de table et les rideaux, ainsi que les toilettes de soirée et de fête font partie de la liste des produits provenant d’“el-pala”, ces ballots de friperie vendus entre 2 000 et 5 000 DA, à Bir El-Ater, wilaya de Tébessa. Chaque marchandise offre divers choix : du 1er choix destiné habituellement à une clientèle plus “friquée”, aux “déchets” réservés aux plus pauvres, en passant par les seconds choix et même les troisièmes choix.
Côté prix, ceux-ci sont fixés par le commerçant selon la tête du client, lorsque les coûts ne sont pas affichés. En général, les tarifs bénéficient du principe de la négociation, ce qui permet à certains acheteurs d’avoir une réduction de 50 DA sur l’article acheté et à d’autres un rabais plus consistant, quand la liste des emplettes est imposante. À titre indicatif, les tee-shirts sont vendus à Staouéli entre 100 et 200 DA, les bodys entre 100 et 150 DA, les nappes de table entre 550 et 700 DA, les rideaux entre 550 et 1 900 DA, voire 2 000 DA, les robes de soirée entre 550 et 2 000 DA et le caftan entre 1 900 et 2 200 DA, sinon plus. Certaines boutiques procèdent cependant à des soldes.
C’est le cas, entre autres, du magasin prospère, qui est localisé tout près de la polyclinique privée. Dans cet endroit climatisé, la marchandise semble de meilleure qualité. Les prix fort accessibles pour les couches moyennes ne sont pas négociables : pour les connaisseurs, il faut saisir les occasions des soldes !  Sur la question de la provenance des marchandises usagées, qui sont écoulées à Staouéli, celle-ci est très variée. On y trouve surtout des produits européens, américains, indiens, turcs et cambodgiens. “Pour moi, j’achète des tee-shirts, des pyjamas, des pantalons et des chaussures, dans des friperies, car je recherche la qualité, la taille et le bon prix. Quant aux sous-vêtements, comme les soutiens-gorges et les slips, je préfère les acheter au bazar, d’autant qu’ils ne sont pas chers”, nous a révélé une enseignante assez potelée, rencontrée dans un des magasins de friperie. Selon elle, les sous-vêtements neufs proviennent de Chine ou de Turquie et ne sont pas de “bonne qualité”. Veuve et mère de deux adolescents, notre interlocutrice fréquente également les friperies pour acheter des pulls, des chemises et des shorts pour ses enfants. “Mais, je leur achète les caleçons du bazar”, a-elle tenu à préciser, en se réjouissant d’avoir de la famille en Europe, pour lui envoyer du “linge déjà porté, mais propre et presque neuf”.
“J’ai de la chance, car un de mes frères vit en Allemagne. Chaque année, quand il vient me rendre visite, il me ramène ses propres affaires, celles de sa femme et de leur fille. D’un côté, ils renouvellent leur garde-robe et de l’autre, ils concrétisent ce qu’on appelle la solidarité familiale”, a encore déclaré l’enseignante. Cette dernière, bien que consciente de “l’utilité” de la friperie actuellement, a estimé que celle-ci “pose problème dès lors qu’elle se généralise et touche les couches moyennes”. “Comment se fait-il qu’un pays riche comme le nôtre se rabat sur la friperie, au lieu de fabriquer ses propres produits, et ferme les yeux sur une activité provenant de la collecte de produits destinés initialement aux catégories nécessiteuses ?” s’est-elle interrogée.

“Le problème de la production nationale est mal posé”
Dans le marché bihebdomadaire de Boumerdès, implanté à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, pas mal de techniciens supérieurs et de cadres d’entreprises, de fonctionnaires et de retraités, surtout parmi les femmes, visitent de façon assidue les étals réservés à la friperie. Bon nombre d’entre eux font le constat amer de “l’érosion du pouvoir d’achat”, mais aussi de l’abandon, par l’État, des “fonctions de régulation et de contrôle”.
Certains, comme cette jeune femme de ménage, avouent qu’ils sont tombés “dans le piège de la fripe”, qu’ils ne peuvent plus se passer de cette “habitude”, en se disant chaque fois “qu’il y a des occasions à ne pas rater”. D’autres, comme cette femme médecin, rappellent qu’en l’absence de “projet de société nationale et moderne”, c’est la débrouille et la survie qui prennent le dessus. D’autres encore, comme ces jeunes étudiants, admettent volontiers que “la friperie est un marché florissant qui répond à une clientèle potentielle”. “Le consommateur se sent abandonné par l’État, il ne cherche plus à savoir si le produit est national ou étranger. Il est préoccupé seulement par la qualité et les prix”, nous a confié l’un d’entre eux, rencontré devant l’étal des chemises. Pour l’étudiant, un tel comportement ne signifie pas forcément que “le sentiment national a disparu”, mais qu’il est dicté par “l’urgence”. “Je fais partie de ces gens qui ne veulent pas que la fripe disparaisse, car elle me permet de m’habiller à la mode et à un moindre coût”, a-t-il ajouté sans hésitation. Avant de nous quitter, notre interlocuteur a acheté trois chemises du “stock américain” à 150 DA l’une, puis s’est dirigé vers les étalages de chaussures. Non loin de là, du côté de l’éventaire de rideaux, une jeune femme négocie les prix avec le marchand et parvient à acquérir deux jolis stores, presque neufs, à 600 DA. “J’ai toujours l’impression de gagner la partie, mais au fond de moi, je sais que c’est le commerçant qui est vainqueur”, a-t-elle soutenu à notre adresse, en riant.
À la question de savoir ce qu’elle pense de ceux qui disent que la fripe détruit la production nationale, cette personne a estimé qu’ils “posent mal le problème”. Selon elle, les gens préfèrent acheter des produits algériens, comme les produits laitiers, les pâtes et le couscous, car “ils offrent de bons prix et une bonne qualité”. “Dans des secteurs comme le textile et la chaussure, la production nationale est pratiquement insuffisante, pour ne pas dire inexistante, et la qualité n’est pas au rendez-vous”, a-t-elle exposé. De plus, a-t-elle expliqué, l’invasion des produits textiles chinois, syriens, turcs ou en provenance de Dubaï “a déçu beaucoup d’Algériens et les a poussés vers la friperie”.
Glosant l’importation des vieilleries proprement dite, la jeune femme a souligné, avec dégoût : “Tant que les produits usagés proviennent d’Europe, c’est acceptable, mais savoir qu’ils arrivent d’Inde, du Cambodge et on m’a même dit certaines marchandises sans étiquette viennent d’Israël, cela fait mal et c’est dégradant pour le pays.”

Entre critiques et résignation
Quoique critiques vis-à-vis de l’État et des institutions qui, d’après certains, “s’inclinent devant les lobbies de la fripe”, bon nombre de personnes interrogées pensent qu’elles sont exclues de “la gestion du pays” et des décisions tendant à “améliorer” leur quotidien. Plus encore, elles donnent l’impression d’être résignées et ne cachent pas que le mois de Ramadhan, ainsi que l’Aïd et la rentrée scolaire vont les saigner à blanc. Cela a été notamment exprimé par une mère de famille, rencontrée au marché de Boumaâti (El-Harrach), le dernier souk visité, qui est situé à une douzaine de kilomètres d’Alger. Pour cette dernière, la friperie est vraiment la planche de salut pour les six membres de sa famille, vivant du seul salaire du mari, gardien dans une entreprise privée. “Quand je viens ici, je ne suis jamais déçue. Avec des prix si abordables, j’habille tout le monde en vêtements et en chaussures, y compris moi”, a-t-elle révélé, en nous montrant toutes ces marchandises marquées par le temps, qui sont cédées à 10 DA, 20 DA, 50 DA et parfois à 100 DA. Dans ce marché, nous avons également approché une dame, qui s’est présentée comme l’une des premières femmes ayant travaillé dans la friperie. D’après ses dires, notre interlocutrice s’est lancée, de 1990 à 2000, dans cette activité, à la suite de son divorce, pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants, puis pour améliorer sa situation sociale, avant de se consacrer à la vente de l’or. Elle a en outre confirmé qu’“el-pala” est récupérée principalement de Bir-El-Ater, à l’est du pays, pour être ensuite vendue à travers le territoire.
Le marché de Boumaâti, comme celui de Boumerdès, est bien connu, parce qu’on y trouve un peu de tout. Des espaces sont ainsi réservés aux fruits et légumes, aux vêtements neufs et tissus, à la vaisselle et à l’électroménager et tout au fond, on y rencontre les étals de friperie, dont la liste inclut à présent les jouets et sera renforcée, prochainement, par l’électroménager. Pourtant, dans le marché d’El-Harrach, les marchandises, notamment la fripe, sont livrées à de meilleurs prix et les vendeurs des vêtements et chaussures usagés exercent leur activité pendant toute la semaine. Mais, il faut savoir que la fripe du 1er choix et du second choix est cédée le jeudi et le samedi. D’après les témoignages de marchands et de clients, “une certaine clientèle”, cette fois “riche”, investit les lieux, pendant les deux jours et ne lésine pas sur les coûts pratiqués. À Boumaâti, les produits usagés proviennent des USA, de la France, de la Suisse, de Hollande, du Canada, de la Belgique, d’Espagne, du Nicaragua, de la Malaisie, d’Italie et même de Chine. Les chaussures sont principalement d’origine italienne.
Interdit en 2009 par les autorités algériennes, le commerce de la friperie est revenu à la faveur de l’amendement introduit par l’APN à la loi de finances complémentaire pour 2011. Le business de la friperie rapporte quelque 13 millions de dollars. Aujourd’hui, son retour fait la joie des uns et le désenchantement des autres. Que ce soit à Staouéli, à Boumerdès ou à El-Harrach, les affaires de fripe marchent bien et emploient de plus en plus de personnes, notamment des jeunes. Si les clients insistent sur “la dégradation” de la situation socioéconomique, les vendeurs, eux, soutiennent que cette activité leur offre “un emploi stable” et “sauve des jeunes de la drogue et du désespoir”. Ahmed, un vendeur de 38 ans et père de cinq enfants, nous a révélé qu’en 2009, après l’interdiction d’importer de la fripe, il a poursuivi son activité, en faisant appel à des harragas pour faire entrer la marchandise de Tunisie. Un autre vendeur a annoncé, pour sa part, que les affaires peuvent être plus rentables, quand “on prend connaissance à temps” du contenu d’“el-pala”. “Quand on fait le tri des produits de fripe, qu’on lave les meilleurs et qu’on les repasse, on arrive à faire de bons bénéfices”, a-t-il assuré, puis d’ajouter en souriant : “Nous sommes une génération un peu gâtée, qui veut gagner de l’argent rapidement.” Une génération vraiment gâtée ou victime des graves perturbations ayant affecté, ces dernières décennies, le système de valeurs et celui de l’apprentissage ?

 

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