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A la une / Enquête

Convoyeurs de fonds, sapeurs-pompiers et artificiers

Avec les professionnels du risque

Par amour du métier, par devoir ou simplement pour gagner leur vie, des milliers de personnes, anonymes, bravent le danger au quotidien pour accomplir leur tâche. Ces hommes travaillent dans des secteurs à risque sans être reconnus officiellement. Dans des casernes, ou encore dans des banques. Ils sont sujets au stress et ne sont pas à l’abri d’un incident ou d’une agression.

Comment définir les métiers à risque ? Et quels sont les critères qui font qu’un métier contrairement à un autre soit considéré comme dangereux ?       
Selon les médecins du travail, les activités et les métiers à risque sont ceux qui génèrent des accidents de travail et des maladies professionnelles. Ajoutez à cela l’usure précoce. Dans les faits, trois catégories de métiers à risque sont à distinguer.  D’abord, il y a ceux où le rapport au danger est factuel et circonstancié, le travail en hauteur, en présence d’un bruit de forte intensité, sous fortes chaleurs, en milieu fortement pollué...
La deuxième catégorie correspond aux expositions à des produits dangereux, soit dans le cadre de l’activité (durant la manipulation) soit en lien avec l’environnement. Exemple : des travailleurs qui ne font pas un métier dangereux en soi, pourtant ils ont été exposés à l’amiante présente dans leurs locaux, déclenchant parmi eux de nombreux cancers. Une des difficultés pour la prévention, car ici ils se retrouvent face à des risques aux effets retardés. 
Enfin, il y a une nouvelle génération de risques, qui ne relèvent pas directement d’un danger mais de la présence de différents facteurs conjugués. Les troubles musculo-squelettiques, comme la tendinite peuvent être dus à une position inadaptée, à un manque d’espace, à la densité de travail, à la répétitivité des gestes ou à une organisation du travail déficiente. Le stress au travail, de plus en plus fréquent, peut lui aussi être déclenché par tout un ensemble de facteurs, sachant que ce dernier est considéré comme la maladie du siècle. Cependant si on prend ces définitions en considération nous pourrons énumérer plusieurs métiers, à savoir les sapeurs-pompiers, les foreurs, les infirmiers… et les classer peut-être, plus tard, dans une liste officielle des métiers à risque comme c’est le cas dans plusieurs pays européens.  Cependant, il existe des métiers dits à risque qui ont obtenu des garanties ou des avantages de compensation en fin de carrière (départ anticipé à la retraite), des salaires plus élevés ou des primes spécifiques. C’est le cas des sapeurs-mineurs, des travailleurs de base d’exploration pétrolière et certain journalistes, souvent employés dans des entreprises publiques. Mais il n’y a pas de règles communes : cela relève souvent des rapports de force.
Les agents de la Protection civile tentent, par exemple, de mettre en évidence le risque d’usure physique précoce et les dangers auxquels ils s’exposent pour demander le statut du métier à risque et par conséquent une prime pour le caractère dangereux des interventions. Même chose pour les convoyeurs de fonds et les agents de sécurité qui sont exposés aux agressions physiques et au braquage. Actuellement,  plusieurs projets de statut particulier de différentes branches de métier font l’objet d’étude au niveau de la fonction publique. Les fonctionnaires, notamment les agents de la protection civile, les professeurs souhaitent que la fonction publique s’engage sur d’éventuels départs à la retraite anticipée pour des salariés ayant occupé des métiers et activités pénibles générant des formes d’usure prématurée et par conséquent des primes de risque pour leurs tâches dites dangereuses. Cependant, un bilan établi en 2004 révèle que 42 000 accidents de travail ont été recensés. Pour l’année précédente, (2006) le nombre d’accidents de travail et de maladies professionnelles a nettement augmenté.

Ils transportent des fonds, répondent présent à l’urgence  et désamorcent des bombes
Les convoyeurs de fonds assurent le transport d'argent liquide, de bijoux et de métaux précieux ou de documents permettant d'effectuer un paiement d’une banque à une autre, d’une poste à une autre ou d’une caisse à une autre. Ils sont chargés de les protéger contre les risques de vol. Le transport assuré par le convoyeur de fonds s’effectue par camion, ou voiture blindée équipée d'une radio. Garde, conducteur et messager acheminent, surveillent les lieux et effectuent le chargement et le déchargement des sacs contenant les fonds. Ces derniers peuvent aussi être chargés d'alimenter en argent des distributeurs automatiques de billets.
Il est armé et porte un uniforme. Il n'existe pas de qualification préparant à ce métier mais les entreprises assurent obligatoirement une formation sur les opérations de transport de fonds et un entraînement au tir. Il doit être capable de citer l'essentiel du contenu des dispositions législatives et réglementaires concernant les armes, leur détention et leur utilisation. Pour exercer ce métier, il faut avoir l’âge requis par la loi et un casier judiciaire vierge. Malgré leurs formations et les mesures de sécurité, les convoyeurs de fonds sont confrontés au danger quotidiennement, encore plus ces derniers temps.
Pendant  longtemps, les convoyeurs étaient la cible d’attentats terroristes et de tentatives de braquage dans plusieurs villes, notamment en haute-kabylie. En 2004, la société privée, Amnal, chargée de convoyer des fonds en Haute-Kabylie, avait cessé ses activités durant quelques semaines et cela suite à l’attentat du 23 mars 2004.
Quelque temps avant cette violente attaque, les terroristes avaient annoncé la couleur en s’attaquant aux convoyeurs de fonds à Taourarine, entre Larbaâ Nath Irathen et Aïn El-Hammam. Bilan : trois jeunes convoyeurs de fonds décèdent.
Les terroristes, qui avaient fait sauter le véhicule blindé, ont pris la fuite avec le butin. Cependant, par mesure de précaution, les transporteurs de fonds changeront de plan. Cette fois-ci, ils emprunteront le chemin de Mekla. Arrivés à hauteur de Tassirt n’Cheikh, le convoi tombe dans un autre piège semblable à celui de Taourarine.
Le véhicule blindé sera alors intercepté et subira le même sort. La détonation était tellement forte que le véhicule a volé en éclats. Bilan : trois convoyeurs grièvement blessés et une somme de 30 000 euros emportée par les assaillants. Le véhicule était même doté d’une nouvelle technologie censée rendre les billets inutilisables en cas d’attaque.
Quinze jours plus tard, la poste de Yattafen sera dévalisée en plein jour et 60 millions de centimes seront subtilisés par un groupe armé qui s’est évaporé dans la nature. Ainsi, plus d’une dizaine de convoyeurs sont morts en 2004 durant l’exercice de leurs fonctions et d’autres ont été victimes d’enlèvement.

Protection civile  En quête de reconnaissance
Sapeur-pompier signifie “les pompiers sans peur”. Cette nomination a été donnée à cette fonction en hommage aux efforts et aux risques pris par des volontaires intervenant lors d’incendies.  Le métier de la Protection civile est diversifié, le champ d’intervention large et illimité. Cette spécificité propre à ce corps ne permet pas aux agents d’être à l’abri des conséquences causées par la nature des interventions. Bien au contraire, ils sont fortement exposés au risque lié à leur täche, notamment la contamination par diverses substances et produits.
À tire d’exemple, la fumée dégagée par les incendies provoque des maladies respiratoires, oculaires et cutanées. Ils sont également sujet aux affections contractées lors du transport des malades. “Il y a deux ans, j’ai été contaminé par un produit chimique que j’ai extrait d’un bateau. Bien que je portais des gants, je me suis retrouvé avec des brûlures au niveau des bras et du visage”, témoigne Ali, l’un des doyens de la caserne Mustapha-Khelifi à Alger-centre.
L’exposition de ces agents à la mousse chimique, spéciale pour les incendies des hydrocarbures, aux produits halogènes, aux solvants et agglomérats, utilisés dans le cadre de la lutte contre la pollution, et la chaux soldée provoque de graves maladies à long terme. Sans oublier les risques qu’ils prennent lors des catastrophes naturelles, le déblaiement, le transport des victimes et la décomposition des corps. “Ces situations sont inévitables surtout lors des catastrophes ou des épidémies où l’agent de la Protection civile est impliqué davantage”, déclare l’officier Ahmed H. de la même caserne. Cependant, le métier de la Protection civile s’exerce souvent dans des conditions difficiles, voire même hostiles dans certains cas surtout durant les années 1990 ou plusieurs agents ont été victimes d’attentat.
D’ailleurs, 38 agents de la Protection civile ont été la cible d’attentats terroristes et 115 ont trouvé la mort, de 1990 à 2006, durant l’exercice de leur fonction. “Il faut être passionné par ce métier pour travailler dans la Protection civile. D’ailleurs, nous luttons depuis longtemps pour obtenir le statut de métier à risques, notamment la prime, mais rien n’a été fait. Nous espérons aboutir à ce statut avec la réforme de la Fonction publique”, affirme un autre officier. Rappelons qu’en 2004 des centaines d’agents de la Protection civile ont observé, pour la première fois, un sit-in au niveau de leur direction générale afin de revendiquer l’amélioration des conditions de travail et la reconnaissance de cette fonction  comme métier à risques.

Les professionnels de l’urgence
Le matin, lors de la prise de garde à 8h, le capitaine de la caserne Mustapha-Khelifi  supervise l’affectation des hommes pour la journée. Exceptés quelques-uns qui restent à la caserne pour parer à toute demande d’intervention, les autres commencent leur travail par l’entraînement sportif quotidien.
Dans le gymnase mis à leur disposition, on y trouve plusieurs appareils sportifs. “On doit contrôler en permanence l’aptitude physique et médicale des hommes. Il y va de la sécurité de tous”, explique le doyen de la caserne. Ajoutez les valeurs morales complémentaires qui font la réputation d’un corps de professionnels aguerris : “Courage, sang-froid, honnêteté et sociabilité.” L’officier Ali et ses agents ne confondent pas pour autant courage et inconscience. “Nous ne sommes pas des héros, affirme Ahmed, notre intervention répond à des gestes professionnels précis.”  En plus d’une formation de base, la plupart des hommes sont spécialisés : conduite de poids lourd, moto, secours en mer, en montagne ou pollution.
À cela s’ajoutent les activités nécessaires d’entretien du matériel : mécanique, peinture, électricité. Dans cette caserne, plusieurs équipes ont participé à des missions de sauvetage à l’étranger : Mexique en 1986, tremblement de terre au Maroc, en Turquie et au Caire, l’incendie du Var en France. Ali nous raconte quelques anecdotes. “C’était en Turquie, trois jours après le tremblement de terre. Alors que tout le monde désespérait de trouver des survivants, notre équipe a pu en déblayant dégager une femme âgée d’une soixantaine d’années. La pauvre, elle était tellement terrifiée qu’elle se croyait morte et arrivée au paradis. Elle disait que nous étions des anges. Cela nous a pris au moins 20 minutes pour lui rendre la raison”, se rappelle-t-il. Il nous dira également qu’il a procédé à un accouchement d’une femme sous les décombres du tremblement de terre au Caire. “Le plus drôle, c’est que l’enfant a grandi et il m’écrit des lettres de temps en temps.”        
 
 Une journée  dans le feu de l’action
Premier appel. L’agent affecté au standard donne l’alerte. Une seule sonnerie courte. Cela signifie qu’une ambulance doit se rendre au plus vite sur les lieux.
Ce jeudi est une journée plutôt calme dans cette caserne du centre-ville. Lors des intempéries, celle-ci a enregistré plus d’une centaine d’interventions. Il est 14h25, un autre appel. C’est un accident.  Deux jeunes sur une mobylette ont été percutés par une voiture au niveau de l’oued Ouchayah. Gyrophare et sirène deux tons en action, il faut moins de sept minutes pour parcourir les quelques kilomètres qui permettent aux pompiers de se rendre sur les lieux. “Vous voyez, les gens n’ont pas de respect pour l’urgence. Avec un gyrophare enclenché, ils trouvent le moyen de bloquer le passage !” s’indigne le conducteur. Arrivés sur les lieux, deux pompiers s’occupent du blessé, le font monter dans la voiture tandis que les collègues balisent la route avec des plots. “La sécurisation du lieu est essentielle, explique l’un des pompiers. Il y a peu de temps, un collègue a été fauché par un chauffard.” Par radio, les secours donnent les indications médicales puis filent vers l’hôpital Zmirli.  Informations utiles. “Il faut être très précis, explique l’officier, car la localisation du lieu dépend de notre rapidité d’intervention.” Le résultat dépend aussi du choix des véhicules utiles. Lorsqu’un appel intervient, le pompier au standard contrôle la provenance du message, sa fiabilité.
Tous les appels sont enregistrés et l’équipement permet de retrouver le numéro de l’appelant. “C’est utile lorsque nous sommes victimes de canulars qui nous prennent du temps et qui nous coûtent cher”, souligne-t-il. Dans l’après-midi, quelques interventions bénignes (chute d’escalier, un chat perché… ) occupent les équipes de secours jusqu'à la fin de journée.  Il est 18h, l’appel est lancé pour un accident de voiture sur la route nationale. Là encore, il faut quelques minutes pour s’y rendre. Les pompiers balisent la route et font sortir la victime. Très doucement, d’un geste sûr, deux pompiers soulèvent la blessée et la placent sur un brancard puis la transporte vers l’hôpital le plus proche. 
Bilan de la journée de 8h à 20h : 111 interventions, dont 3 incendies, 8 accidents de la circulation et 2 inondations. Et c’est censé être une journée calme pour les agents de la Protection civile de la caserne Mustapha-Khelifi. Alors que dire lorsque c’est chargé.       

 N. A.