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A la une / Enquête

Argent au noir, un phénomène qui a pris des proportions inquiétantes

“Bouge-toi et tu mangeras des rougets !”

Débrouille, trafics en tout genre, évasion fiscale, arnaques de la sécurité sociale, enveloppes sous la table, c’est devenu un sport national dans une société où l’argent est la clef de sésame. 

Boulots au noir, transactions au noir, commerce sans factures, trafics de cigarettes, de marchandises, y compris de produits alimentaires, et d’équipements domestiques et industriels, location immobilière au noir.
La liste ne sera jamais exhaustive de cet argent qui échappe aux comptes de la nation. Un vrai casse-tête pour l’État qui, d’un côté, doit éradiquer ce nouveau chancre, qui plombe ses budgets, et, de l’autre, ne doit pas trop serrer la vis tant que ne s’est pas établie la société de travail. Le calcul n’a jamais été rendu public mais l’économie noire doit représenter une bonne part du PIB. 30 à 40%, selon des experts.
Un chiffre à rapporter au PIB de la loi des finances 2006 : 5 742 milliards de dinars ! En outre, selon toujours des estimations, le secteur de cette économie souterraine dont la partie visible de l’iceberg est constituée par sa centaine de marchés, qui ont pignon sur rue partout à travers le territoire national, emploierait environ 1,5 million de personnes ! Les deux tiers de la population activent en règle avec la Sécurité sociale et les impôts. Le gouvernement a beau lui déclarer la guerre, ce phénomène s’est développé comme jamais et prend des proportions inquiétantes. Fraudes fiscales, arnaques à la Sécurité sociale et menaces sur la sécurité des consommateurs, remplissent les pages de la presse et, nouveauté : des scandales de malversations à répétition.

FRAUDE ET ÉVASION FISCALE
Prenons les dernières statistiques livrées par la Casnos : alors que l’Union générale des commerçants et artisans (UGCAA) s’enorgueillit d’aligner un million de membres, la caisse nationale de Sécurité sociale des non-salariés ne compte, quant à elle, que 300 000 cotisants ! Aux impôts, le constat est identique.
Procès et procédures pénales pleuvent par milliers pour non-respect des lois mais rien n’y fait. La fraude et l’évasion fiscale sont un sport national, alors que les impôts ordinaires pourraient financer le fonctionnement des services publics. 1 722 à 2 296 milliards de dinars échapperaient à l’impôt.
Les combines sont vieilles comme le monde pour fructifier l’argent noir, échapper au fisc ou camoufler une bonne part de ses revenus. Dans la panoplie des subterfuges, la corruption, la petite et la grande, les dessous de table, occupent la bonne place. Dans un  débat à Alger sur “la transparence dans les affaires”,
à l’occasion de la journée mondiale contre la corruption, Tranparency International a établi le constat que le tiers de ce fléau frappe le monde arabe, qui ne constitue que 6% de la population mondiale ! Le gouvernement pense traquer l’argent noir par l’obligation d’utiliser les chèques bancaires dès l’année prochaine pour toute transaction dépassant les cinq mille dinars ! C’est à voir avec les matelas d’argent au noir dont les hausses vertigineuses de
l’immobilier et la frénésie consumériste dans les produits de luxe ne donnent qu’un tout petit aperçu.
Le phénomène de l’argent au noir n’est pas qu’une question de sous qui ont échappé au fisc. C’est aussi une question de recyclage de l’argent “sale” lié au trafic de drogue et au blanchiment d’argent. La pratique ne se cantonne pas aux mafieux, loin de là. Les derniers coups de filet dans des banques publiques ont révélé l’apparition de réseaux de criminels en cols blancs, qui ne se contentent pas de broutilles. Un véritable hit-parade de la fauche, qui met à nu tout le système financier et  son contrôle. Un spécialiste a évalué les dettes noires des banques à 3 milliards de dollars.

L’IMPOSSIBLE LUTTE ?
Face à la montée de l’argent au noir, le contrôle à l’aveugle a montré ses limites.  Comme les opérations coup de poing. La lutte contre l’argent au noir est un combat de tous les jours, qui exige la mobilisation de tous les services liés à la répression de la délinquance économique, le fisc, les assurances sociales, les domaines, les douanes, les services de sécurité et la justice. Le phénomène n’est pas propre à l’Algérie sauf que chez nous, il est spectaculaire et tente de s’enraciner.
La course à l’argent a supplanté toutes les valeurs de la société à tel point que la formation n’est plus aux yeux des jeunes ce tremplin indispensable pour la maîtrise de leur avenir. Le concept de business s’apprend dès l’enfance. Qu’à cela tienne s’il encourageait les jeunes à organiser sainement leur entrée dans la vie active. Le business made in Algérie est synonyme de tricherie, de tchipa, de pots de vin et de piston. L’autre revers de la médaille de l’argent au noir est plus grave que le manque à gagner en terme d’impôts. L’argent facile et illicite a créé des sentiments de frustration qui, couplés à l’affaiblissement de l’État providence, s’expriment avec violence.
La protesta est devenue un phénomène récurrent. L’instruit et le diplômé, pour ne citer que cette catégorie, sont des “ratés” devant le beznassi à qui tout réussi ! Le remède ?  La répression certainement mais la meilleure panacée reste l’instauration d’un État de droit dont les mécanismes sont de véritables instruments de prévention. Il faut savoir que si les pays nordiques sont les moins touchés par ce phénomène, c’est tout simplement parce qu’ils fonctionnent sur le mode de la démocratie participative. La richesse n’est pas un tabou, mais elle se construit au  mérite, à la sueur et dans le respect des lois.
Le gouvernement, qui a fait de la bonne gouvernance un credo, promet la chasse aux parasites dans la transparence, procédant à la mise à niveau de la législation et des juges. La tâche relève des travaux d’Hercule, d’autant qu’aux yeux de l’opinion, la corruption est “le moteur” du système. Tant et si bien que même lorsque la justice s’emballe et va au fond des affaires et qu’un grand nombre de cadres et de capitaines  d’entreprise sont poursuivis pour concussions, malversations  et crimes économiques, la  population demeure incrédule. Pourquoi la lutte contre la délinquance économique ne trouve-t-elle pas d’écho auprès de l’opinion ? Cette situation traduit de fait le long chemin qui reste à faire pour rétablir la confiance des gouvernés à l’égard de leurs gouvernants.
En attendant,  “bouji ! t’accoule roudji”, ce jeu de mot d’une génération qui a, au moins appris, à ne plus compter sur l’État providence, reste d’actualité. 

D. B.