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A la une / Enquête

Sans père ni repères

Ces enfants nés dans les maquis islamistes

Nés au maquis pendant la “sale guerre”, beaucoup d’enfants n’ont pas d’existence légale, comme si l’Algérie avait du mal à leur donner, leur reconnaître un nom.

Lorsque Bouchra, haute comme trois pommes, arriva au Centre de l’enfance de Sétif, en ce début des années 2000, elle suscita un sentiment confus de compassion et d’étonnement. “Elle était coiffée d’un foulard, pleine de poux, se souvient encore l’assistante sociale S. B., avec de longs ongles sales. Dans la cour du centre, chaque fois qu’elle voyait une voiture, elle l’observait curieusement.”  
À peine âgée de 4 ans, elle balbutiait déjà quelques versets du Coran et regardait avec dédain ce nouveau monde qui l’entourait subitement et qui lui paraissait si étrange. “Elle refusait de prendre des bains, ne regardait pas la télé et refusait de s’asseoir sur une chaise.”
Née dans les maquis boisés des Babors au nord de Sétif, hors mariage, d’un père qui avait pris les maquis islamistes, tué plus tard par l’armée, Bouchra n’a connu que les casemates, les nuits glaciales de l’hiver, ou encore les corvées d’eau et de bois quand elle accompagnait sa maman. C’est en 2004 qu’elle a été recueillie, au cours d’une embuscade, en compagnie d’une soixantaine d’autres enfants et de leurs mères. Des mères qui ont été emprisonnées, comme celle de Bouchra, pour “complicité avec le terrorisme”.
“Quand on emmenait ces enfants voir leurs mères en prison, se souvient encore l’assistante sociale, elles nous adressaient rarement la parole, y compris quand on essayait de leur expliquer notre mission auprès de leurs petits. L’une d’entre elles m’a rétorqué comme un défi : ‘Mon enfant est un terroriste. C’est un terroriste !’”   
Leurs prénoms donnés dans ces maquis portent la marque de leur histoire singulière : Khadidja, du nom de la femme du Prophète, Mouâd, Bouchra, Hind, Fatima, Seïf Eddine…
Libérées après une année d’incarcération, pour la plupart, ces femmes vivent depuis avec leurs enfants, éparpillées à travers de nombreux endroits du pays, comme Blida, Bouira, Rouiba ou encore El-Eulma. Aujourd’hui, adolescente, Bouchra vit avec sa mère quelque part du côté de Jijel. Mais, contrairement à certains enfants, Bouchra ne se rappelle pas de son père. En plus de devoir affronter une société conservatrice, au regard très sévère sur ces “enfants naturels”, elle est aussi confrontée au problème de la filiation. Elle n’a ni nom ni identité. Sa mère, raconte l’assistance sociale, a tenté, en vain, de lui donner un nom de famille. Elle ira jusqu’à proposer le nom de son premier mari, père de trois autres enfants. “La famille du mari a refusé, comme la loi, du reste, qui l’interdit.”

Quand les tabous empêchent le recensement
Combien sont-ils aujourd’hui ces enfants nés d’une union avec seulement la lecture de la Fatiha — rituel exigé par la loi, mais non suffisant pour une reconnaissance légale du mariage — durant la “sale guerre” et qui n’ont pas d’existence civile ?  “Ils seraient environ 500, ils ont entre 3 et 15 ans”, avance maître Azzi, chargé de la commission de mise en application des dispositions de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. (Voir encadré).
“Une centaine de mères se sont présentées pour demander une reconnaissance légale de la filiation de leurs enfants dont elles affirmaient connaître le père, mais nous n’avons pu régler que 37 cas”, dit-il.  Ne peuvent aboutir juridiquement que les cas où le père est toujours vivant, deux témoins sont alors suffisants pour faire  reconnaître légalement ce mariage, a posteriori, et donc la filiation.
“Ces cas proviennent essentiellement des wilayas de Relizane, Tizi Ouzou, Alger, Aïn Defla, Bouira, Boumerdès, Skikda, Chlef et Jijel”, précise Me Azzi.
“Ils ne sont ni recensés ni regroupés”, contredit Me Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative pour la promotion et la protection des droits de l’Homme (CNCPPDH). Avant d’ajouter énigmatique : “À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle !”
Pour lui, “le problème est d’ordre juridique”. Selon le code de la famille, la filiation n’est légitime que si le mariage est légitime. “Mais on peut légitimer le mariage, a posteriori, pour peu que la reconnaissance de la paternité soit établie. Mais il faut une législation supplémentaire et spécifique qui permettrait à ces enfants d’avoir droit à une filiation”, dit-il. Autant dire : une volonté politique. Une volonté qui ne semble pas se manifester pour l’heure, puisque, selon M. Ksentini : “Notre organisme n’a jamais été saisi de ce problème.”
“À l’heure actuelle, même la solution qui permettrait à la mère de donner son nom à son enfant demeure impossible en raison du blocage moral, les familles refusant de partager leur nom. Un enfant a toujours besoin d’un père, notamment pour les questions d’héritage. Il faut que la filiation soit conforme à la loi”, note-t-il, avant de rappeler que “le code musulman ne reconnaît pas l’enfant naturel”. “La loi musulmane est rigide”, clame-t-il. Comme on peut s’en douter, ce point de vue est loin de faire l’unanimité.

La religion et l’ADN, le recours ?

Recteur à l’université islamique de Constantine, grande métropole de l’Est, Abdellah Boukhalkhal soutient qu’il appartient à l’État de prendre en charge ces enfants. “Ces enfants sont innocents. C’est de la responsabilité de l’État de leur donner un nom, de les éduquer, de les prendre en charge et de leur assurer l’insertion sociale.” Et, contrairement à Me Ksentini, Boukhalkhal soutient que “les solutions religieuses existent”. 
Lors de son discours à l’occasion d’un séminaire sur l’enfance assistée en Algérie, les 21 et 22 janvier 2013 à Constantine, il donne un avant-goût de ce que pourraient être “ses” solutions. Un savant mélange de “répression” et de morale. “Sensibilisation de la famille sur son rôle dans l’éducation selon les préceptes de l’islam et de ses valeurs”, “renforcement du rôle de la mosquée”, “criminalisation de l’adultère et les déviations sexuelles et promulgation de lois répressives conformes à la chariâ”, “renforcement du rôle de la police des mœurs pour mettre fin au phénomène” et, enfin, “encourager les parties concernées pour ouvrir les centres aux chercheurs à même de trouver des solutions (…)”.
Devenus un fardeau pour l’État algérien, pris en étau entre le carcan juridique, les contraintes religieuses et la hantise de rouvrir des plaies non encore cicatrisées de la décennie noire, le sort de ces enfants continue à être entouré d’un silence gêné. “C’est la commission qui se charge de ce problème”, répond laconiquement M. Nouri, chargé de la communication au ministère de la Solidarité nationale lorsque nous l’interrogeons pour savoir où se trouvent les centres censés accueillir ces enfants.
Même silence gêné sur le devenir et l’histoire de ces enfants nés de “pères inconnus”, bien que véritable “célébrité locale”, parmi certains islamistes qui se sont repentis et qui, aujourd’hui, demeurent réticents à plaider pour les enfants de leurs anciens “frères d’arme”.
“Je sais que Binane est le fils d’un ‘émir’”, reconnaît Abdennacer, aujourd’hui repenti et versé dans le commerce des puces électroniques. Il est né au milieu des années 90, dans les maquis de Tikjda, au sud de la Kabylie. Il n’a jamais été inscrit à l’État civil et n’a jamais été scolarisé. Pourquoi ? “Je ne sais pas, je ne peux rien vous dire. Son père, originaire de Thamer, est mort avec sept terroristes à Oued El-Berdi, non loin de Bouira”, affirme-t-il. Abdennacer n’explique ni les circonstances du mariage de l’“émir” ni celles de la  naissance de l’enfant, encore moins l’environnement dans lequel a évolué le petit garçon.
Bientôt adultes pour certains, ces enfants demeurent un problème à la fois dramatique, mais aussi complexe pour l’État et pour la société.
Après s’être engagé en 2008 pour recenser les enfants nés aux maquis, notamment ceux qui n’ont pas d’existence légale, le ministère de la Solidarité nationale semble être confronté à un travail laborieux.
Une loi devant permettre le recours à l’identification par l’ADN n’a toujours pas vu le jour. En mai 2012, la commission de Me Azzi avait fait 15 propositions à la présidence de la République dont le recours à l’expertise par l’ADN, avec le concours des services de sécurité.
“On pourrait même s’il le faut déterrer les cadavres des terroristes. Mais c’est un travail de longue haleine”, admet Me Azzi. “Ce n’est pas la preuve scientifique qui m’importe, mais la preuve juridique, rappelle Me Ksentini. Il faut faire appel aux juristes, aux hommes de religion pour sortir ces enfants de cette situation de non-existence civile.”
Mais à ce jour, aucune réponse des autorités. Le silence. Encore le silence…

Un avenir compromis

En attendant, ils sont des dizaines, peut être même des centaines d’enfants, aujourd’hui adolescents et demain adultes, qui ne disposent pas de filiation. À cela s’ajoute une prise en charge psychologique aléatoire.
“Ils souffrent de tout : complexes, liens sociaux limités, troubles de personnalité, absence d’amis, déchirement et omniprésence de la peur… Ils souffrent de détresses multiples et du complexe des regards des autres… la situation est désastreuse”, témoignait récemment, dans les colonnes d’El Watan, une psychologue qui a requis l’anonymat. Elle y racontait ses difficultés pour rencontrer les mères de ces enfants dans la région de Dellys, une région à l’est de Boumerdès qui a eu à souffrir des affres du terrorisme.
“Pendant un mois et demi, j’allais de maison en maison pour proposer une aide psychologique, mais il arrivait souvent que les familles refusaient de nous recevoir !” déplore-t-elle. D’où ses craintes et ses appréhensions pour les répercussions sur l’avenir incertain de ces enfants. “Ils ont une image floue de leur père. Comment doivent-ils les percevoir ? Héros ou terroristes, tels qu’ils sont considérés par la société ? Tous ces éléments contribuent à forger leur personnalité. La situation serait moins grave si la prise en charge psychologique était meilleure.” Bouchra, Hind, Khadidja, Mouâd, Fatima et les autres devraient continuer à composer avec l’adversité…

Entre amalgame et morale

Inconsciemment ou non, de nombreux amalgames sont entretenus autour des enfants nés au maquis. Il y a, d’une part, les enfants nés d’un mariage consenti, mais contracté en dehors de la loi, dont l’enfant était souhaité, et ceux issus d’un viol. Ces amalgames témoignent du malaise et de la morale qui entourent l’existence de ces enfants “nés hors mariage”.
Alors qu’entre un enfant né du désir des parents putatifs et un enfant né de la violence faite à une femme, la question juridique n’est absolument pas du même ordre. Mais tout semble fonctionner comme si seul était pris en compte le caractère “illégitime” de ces naissances.
Ce qui en dit long sur le travail qu’il reste à faire non seulement juridiquement, mais également en direction de la société.

Les oubliés de la Charte
Adoptée par référendum le 29 septembre 2005, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, destinée à tourner la page de la décennie noire, n’a pas fait mention dans ses dispositions du problème des enfants nés au maquis, ni des militants islamistes internés dans les camps du Sud. Les principales dispositions portent sur l’extinction des poursuites judiciaires à l’encontre des individus qui se sont rendus, qui ont décidé de mettre fin à leurs activités terroristes, qui sont impliqués dans les réseaux de soutien au terrorisme, qui sont recherchés et qui ont décidés de “se préserver” ou encore condamnés par contumace. Elle accorde la grâce pour les individus condamnés pour soutien au terrorisme et une certaine catégorie d’auteurs de violences. Elle proclame des commutations de peines pour certaines personnes déjà condamnées, ainsi que la prise en charge du dossier des disparus et des familles des terroristes. Sont exclues de la Charte, les personnes impliquées dans les massacres collectifs, les viols et les attentats à l’explosif dans les lieux publics. Enfin, elle interdit aux responsables de l’ex-parti dissous de reprendre l’activité politique.


K. K.