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A la une / Enquête

Au marché de gros des Eucalyptus

Des tonnes de fruits et légumes sont jetées à la décharge faute de preneurs

“Environ 10 tonnes de fruits et légumes sont jetées quotidiennement à la décharge faute de preneurs.” C’est ce que nous a révélé M. Medjber, président de l’association des mandataires, au cours d’une virée au marché de gros des Eucalyptus. Des rotations de camions pour le ramassage sont effectuées à raison de deux fois par jour.
Des caisses entières de tomates, d’oignons, de carottes et de pommes Royal Gala sont ainsi jetées alors que le citoyen peine à remplir son couffin. Enquête.

Ce week-end, au cours de notre virée au marché de gros des Eucalyptus, nous avons constaté, de visu, le grand gâchis. Des caisses entières de légumes et de fruits gâtés s’amoncellent devant les carreaux, et, comble de l’ironie, alors que la courgette a pris des ailes dans les marchés de détail, au marché de gros, elle a un sort peu enviable. Cédée à 15 DA, elle  trouve peu de preneurs, elle est jetée en grandes quantités avec les tomates, les oignons ainsi que la pomme locale, boudée au profit de la pomme en provenance d’Amérique latine. Une situation ubuesque et contradictoire avec le discours officiel qui prône la protection de la production. Il est 9h30. Dans l’enceinte du marché des Eucalyptus, l’ambiance est au labeur, les nerfs à vif et le front en sueur. Les acheteurs s’attellent à mettre leurs caisses et leurs cageots remplis de fruits et légumes dans les camions, tandis que d’autres chargés à ras bord de marchandises continuent à affluer de partout. De l’extérieur, le marché ressemble à un chantier à cause de la poussière que de petites bourrasques, en ce mois de grandes chaleurs, soulèvent frénétiquement en l’air avant qu’elle ne s’évapore  sur les peaux brûlées de soleil des transporteurs et sur les pare-brises de leurs véhicules lourds. Le lieu ne paye pas de mine. Des odeurs nauséabondes agressent les narines dès qu’on y met les pieds. Doté de 80 carreaux, le marché date de l’époque coloniale. À ce sujet, le président des mandataires indique que “ce sont les Français qui y ont instauré le système des commissions”. Il alimente le centre, les wilayas limitrophes, l’Est et l’Ouest. Un droit d’accès est exigé. Son montant varie selon le poids du véhicule et de son chargement. Des agents de sécurité sont pointés à l’entrée. Ils mettent un point d’honneur à ce que tout le monde paye rubis sur l’ongle. Le ticket d’accès coûte entre 200 et 800 DA. Un droit que les agriculteurs trouvent excessif, car, selon un fellah de la Mitidja venu vendre sa production, “les agriculteurs sont saignés à blanc, on doit constamment débourser de l’argent, on paye les ouvriers des champs, le transport des marchandises, on supporte toutes les dépenses au risque de tout perdre quand il y a mévente”. Face à cet état de choses et pour éviter les tracasseries, certains agriculteurs producteurs ne s’embarrassent pas des règlements et vendent leurs récoltes sur pied au plus offrant. Souvent, nous dit-on, à des marchands ambulants qui vendent leurs produits dans les cités urbaines et les banlieues en échappant ainsi à tout contrôle. À 10h30, certains mandataires commencent à paniquer, ils affichent une mine déçue.
À cette heure “tardive” de la matinée, il reste encore trop de produits dans les dépôts. Leur travail débute à 5h et doivent impérativement tout liquider avant midi, mais il semblerait que le négoce est rude et les acheteurs peu enclins à mettre la main à la poche. Certains finauds s’adonnent à un jeu de coulisses, nous apprend-on. Ils viennent à plusieurs, démarchent et se donnent le mot, une espèce de code qu’ils échangent entre eux. Ils attendent que le prix du cours baisse pour rafler le maximum à des prix très bas. La courgette, par exemple, qui a démarre tôt le matin à 15 Da, voit, à partir de 10h, son prix baisser à 5. Une aubaine pour les spéculateurs. Une autre catégorie d’acheteurs est issue du milieu industriel. Ce sont les fabricants de jus et de concentré de tomates. Selon un mandataire, “ils prennent souvent des produits qui sont à deux doigts de pourrir. Si l’on analysait ce que le citoyen mange, on serait désagréablement surpris !” dit-il d’un ton sarcastique. Sur le chapitre des augmentations des prix des fruits et légumes opérées dans les marchés du détail et qui connaissent, à quelques jours du mois de carême, une envolée prématurée, M. Medjeber est catégorique : “Ce qui se dit est faux à propos des pénuries, il y a une abondance de produits, une surproduction que ce soit des fruits ou des légumes et les prix de gros sont au plus bas. Comme c’est la saison estivale, ces produits ne peuvent pas tenir plus de 24h. Nous nous retrouvons tous les jours avec des caisses entières de tomates, d’oignons, de pommes… sur les bras. Malheureusement, ce que nous constatons, c’est que la situation ne s’améliore pas et chaque année, quand arrive le rituel du jeûne, les mêmes problèmes reviennent à la charge. La guerre que semblent vouloir mener les autorités, c’est de l’esbroufe, toutes ces mesures et la mobilisation des contrôleurs ne changeront rien à la situation. Au contraire, l’intervention de l’État en stockant les produits participent à attiser la spéculation. Vous n’avez qu’à voir après avoir collecté tous les poulets. Ce dernier qui était à 180 Da le kilo, son prix a grimpé à 300 Da, voire jusqu’à 400 Da dans certains marchés.”
                             
Le marché aux mains d’un cartel
Le président des mandataires enchaîne sur un ton acerbe : “Quand il y a intervention de l’État, il y a fraude.” Et d’ajouter : “Le gouvernement, concernant les fruits et légumes, a pris comme mesure urgente le plafonnement des prix, mais cette décision va encourager la spéculation. Nous allons avoir plus de marchés parallèles. Quant à l’affichage des prix, il n’a qu’une seule utilité, celle à laquelle il est voué, car il n’influe nullement sur le prix.” À une question sur la pomme de terre, le tubercule très prisé par les Algériens et qui a atteint plus de 50 Da dans certains marchés de détail, notre interlocuteur affirme que “c’est encore un bel exemple de la contribution du gouvernement dans la spéculation. La pomme de terre est stockée pour soi-disant inonder le marché durant le Ramadhan, mais dans quelles conditions. L’année dernière, nous l’avons refusé, car elle était impropre à la consommation”. M. Medjeber soutient que “c’est l’agriculteur qui est lésé, car c’est le grand perdant, en plus du citoyen qui paye le prix fort”. En ajoutant : “Il n’y a pas de volonté de réguler le marché, et ce dernier est entre les mains de cartels qui sont devenus, devant le laxisme des autorités publiques, très puissants sous prétexte que les prix sont libres.” Il préconise, pour arriver à bout de cette situation, de recourir “à la facture, au bulletin d’achat et exiger un coefficient multiplicateur justifiant le bénéfice brut. Il est inadmissible que quand on arrive au marché de détail, c’est la loi de la jungle, alors qu’au niveau du marché de gros, nous disposons de factures sur lesquelles sont clairement affichés les prix des fruits et légumes avec notre commission qui est de 6% pour les fruits et de 8% pour les légumes. Si nous nous référons à la loi islamique pour le marchand détaillant, elle est de 33%,  alors que si on fait le constat de ce qui se passe actuellement, le bénéfice dépasse parfois les 200% !” Et de poursuivre : “Quant au contrôle, nul besoin de dépêcher 2 000 contrôleurs, la solution est très simple, elle a existé et fait ses preuves : il faut désigner un chef de marché qui aura la charge de vérifier l’ardoise où doit être inscrit le prix d’achat et celui de vente, et point de tricherie.”