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A la une / Enquête

Dans les méandres du marché locatif (II)

Dur, dur de louer pour une fille

Il est déjà assez difficile de trouver une bonne location à Alger à un prix abordable. Quand, de surcroît, on est une femme, la galère est double. Habiter seule pour une femme ? C’est presque un scandale ! Témoignage.

Un an de bail ferme, le cautionnement, les frais notariaux, les charges, les frais d’entretien, le paiement d’une assurance multirisques… À toute cette armada de dépenses — lorsqu’on veut contracter une location dans les règles — vient s’ajouter un autre problème quand on est une femme et qu’on veut louer : on ne peut pas habiter dans n’importe quel quartier. Si bien que l’on est presque amené à ne louer que dans certains quartiers réputés pour leur “ouverture d’esprit”, et donc forcément plus chers.
C’est ce que confirme l’expérience de cette juriste qui prépare des études de magistrature. “Un homme peut louer pas cher dans un quartier populaire. Une femme non. Elle y serait tout de suite repérée, épiée, considérée comme une dévergondée. On est constamment aux aguets. On n’est pas à l’abri d’une agression, ne serait-ce que du regard”, témoigne cette jeune femme de 32 ans qui ne souhaite pas révéler son nom. “Je suis obligée de louer dans un quartier résidentiel sur les hauteurs d’Alger à 50 000 DA par mois. Et pour amortir le coût, je prends des collocatrices à raison de 7 000 DA la chambre”, confie-t-elle. Et de reprendre : “Je m’occupe de tout. Je paie une année ferme, je paie les charges, la caution, tout. Elles, elles ne me paient que le loyer. Encore que je n’exige pas d’elles de me payer toute la somme à la fois comme mon bailleur le fait avec moi. La première année, j’avais tout assumé seule parce que j’avais un bon travail au sein d’une représentation étrangère et j’étais bien rémunérée. Cette année, c’est grâce à l’aide de ma famille que j’ai pu m’en sortir. Quand vous voyez certains appartements atteindre le prix de 20 millions par mois, c’est de la folie !” Notre juriste passe ainsi des annonces dans les journaux pour recueillir les propositions. “Je cible des filles de même niveau intellectuel”, dit-elle. Il convient de noter, à ce sujet, que les locations sous forme de pensions se répandent de plus en plus. Ne pouvant plus assumer seuls les frais de location d’un appartement, d’aucuns se résolvent à se contenter d’une chambre dans un appartement. Ainsi, cela leur revient moins cher, et quand l’ambiance est conviviale, cela permet de tromper sa solitude surtout dans une grande ville où l’on ne connaît personne. Une dame qui possède un appartement vide du côté de Lavigerie, un F3 mis en location à 30 000 DA, raconte : “Je louais cet appartement à des escrocs qui m’ont volé mes meubles. A présent, j’y ai installé ma propre fille qui fait des études de médecine. Mais pour le rentabiliser, j’ai mis les autres pièces en location à l’attention d’étudiantes en médecine comme elle. Cela me permet d’arrondir mes fins de mois, et c’est une façon d’aider les gens, surtout les filles qui poursuivent leurs études loin de chez elles. Vous savez, il y a des étudiantes en médecine qui préparent leur résidanat à Alger et qui font quotidiennement la navette entre Alger et Tizi Ouzou ou Alger et Bouira. Après sept ans d’études, elles doivent encore faire cinq ans de spécialité, le tout pour un salaire de misère. Elles ne peuvent pas s’offrir le luxe d’une location. Par ce moyen, elles peuvent être hébergées à moindre frais.”
Pour revenir à notre juriste, elle aussi, c’est un peu ce qu’elle propose : une location partagée sous la forme d’une pension entre filles où elles pourraient se sentir en sécurité. “J’ai toujours fait ça. J’essaie de créer une bonne ambiance, même s’il y a parfois un peu de jalousie entre les filles. On essaie de recréer l’ambiance familiale. Je dis aux filles qui vivent avec moi, concentrez-vous sur vos études, soyez sérieuses et ne perdez pas de vue l’objectif pour lequel vous êtes ici.” Il est exclu donc de profiter de la liberté qu’offre la vie algéroise loin de la surveillance familiale. “Je les préviens dès le début qu’il n’est pas question qu’elles ramènent leurs copains ici. On serait vite grillées. Déjà, hakda ou massleknache. Vous savez, même dans les quartiers résidentiels, il y a des curieux, les gens se posent des questions. De voir un groupe de filles comme ça qui vivent seules, cela aiguise forcément la curiosité du voisinage. C’est vrai que les voisins sont corrects mais il faut toujours se surveiller, rester sur ses gardes. On n’est jamais à l’abri des cancans et des commérages.”

Une histoire de mœurs
Habiter seule pour une femme est considéré presque comme un scandale dans notre pays. Cela devient très vite un problème de mœurs. “Une femme qui vit seule c’est très mal vu. C’est encore tabou chez nous. La société a encore du chemin à faire avant de changer de mentalité sur le statut des femmes”, relève notre interlocutrice. D’où la difficulté d’accès au logement pour une femme quand bien même en aurait-elle les moyens.
En prenant la chose au second degré, un logis, si exigu soit-il, reste le territoire par excellence de la vie intime, le territoire de la vie privée par vocation. Qu’une femme veuille se réaliser sur les plans professionnel, social, artistique, intellectuel et, bien sûr, affectif et personnel, cela devient vite matière à opprobre. À croire que les femmes n’ont toujours pas accédé à l’indépendance. En 1962, elles ont été affranchies comme Algériennes, pas comme femmes, et sont restées les “odalisques” d’une société archaïque. Une femme indépendante est assimilée bien souvent à une péripatéticienne. Une “sauvageonne”.
Cela dit, force est de relever que même les hommes ne sont pas épargnés par les attitudes désobligeantes et le regard réprobateur de la société dès lors qu’ils forment le projet séditieux de se séparer du territoire de la tribu et aller gambader dans les landes de l’inconnu.
Combien de jeunes ont fait l’expérience de se voir “refouler” au seuil de la location au prétexte qu’ils sont célibataires et donc vecteurs potentiels de débauche. Les piaules de célibataires sont présentées comme des “dikis”, des garçonnières, dans l’imaginaire populaire. Parfois, vous avez tout de suite cet avertissement du proprio qui ne se fait pas attendre :
“Pas de filles, ici. Pas de boissons alcoolisées sinon…” Un jeune locataire s’est vu chassé par son logeur parce que sa fiancée venait lui rendre visite de temps en temps. Les voisins s’en étaient plaints. “Les gens en général sont jaloux des jeunes qui habitent seuls. On les envie pour la liberté qu’ils affichent”, fait remarquer un jeune célibataire. Il faut bien dire que dans une société puritaine comme la nôtre, les derniers territoires, les derniers lopins de liberté sont entre quatre murs : là, les couples peuvent disposer d’un peu d’intimité, les filles peuvent fumer tranquillement, les gens qui ne font pas carême, casser la croûte, le tout à l’abri du dispositif coercitif de la société, ce Big Brother redoutable qui a l’œil sur tout.
Alors, que dire d’une fille qui aspire à un peu d’indépendance ? De plus en plus de femmes possèdent une voiture, ont leur indépendance financière, œuvrent pour se réaliser sans le sauf-conduit du mariage. Elles ne viennent pas forcément de l’intérieur du pays. Eh bien, à moins qu’elles ne louent dans une tour d’ivoire, elles ont peu de chance d’avoir la paix.
Une jeune femme qui louait dans un quartier résidentiel (boulevard Bougara) était régulièrement harcelée par celui-là même qui lui louait l’appartement. Il savait qu’elle vivait seule, connaissait ses habitudes, soupçonnait sa fragilité, savait qu’elle n’était pas le genre de femmes à se sentir obligée de “louer” les services d’un homme pour lui servir de garde du corps ou de pare-chocs contre la cruauté des gens. L’importun se permettait des visites incongrues à des heures indues. Excédée par le harcèlement sexuel dont elle était victime et ne pouvant pas même porter plainte, elle a fini par quitter l’appartement sans demander son reste pour fuir les scabreuses avances du bailleur concupiscent.
“C’est une société de schizophrènes. Les hommes se la jouent cool, ouverts, mais, dans leur for intérieur, ils te maudissent et te condamnent”, déplore notre future juge, avant de conclure d’un ton résigné : “La société algérienne est une société d’hommes. L’homme, lui, peut se permettre de fumer dehors, de sortir comme il veut, d’entrer quand il veut, mais jamais la femme. Le seul statut que puisse avoir la femme sous nos cieux, c’est celui de femme mariée.”

M. B.