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A la une / Enquête

Youcef Merahi, SG du HCA

“Il y a une injustice qui est commise à l’endroit de tamazight”

En tant que SG du HCA, M. Merahi plaide pour l’édification d’une École normale pour tamazight. Il revient sur la situation des enseignants, les revendications de son institution pour assurer la promotion de tamazight.

LIBERTÉ : En 1995, 16 wilayas du pays ont opté pour l’enseignement de tamazight à l’école. 16 années plus tard, cet enseignement subsiste seulement dans 9 wilayas. Selon vous, quels sont les obstacles qui freinent l’émancipation et la généralisation de cet enseignement ?

Youcef MERAHI : C’est la triste réalité, en effet. Il y a trois verrous qui peuvent expliciter cette situation de recul :
1. Le caractère optionnel de cet enseignement, qui donne à tamazight un statut d’orphelin au sein de l’école algérienne. Le libre choix est laissé aux élèves de recevoir cet enseignement ou pas. Cette matière est déclassée par rapport aux autres matières avant même qu’elle ne mette le pied à l’étrier. Puis nos enfants ont un rapport de rejet de l’enseignement d’une manière générale. Il y a un effet répulsif constaté depuis des années. Tamazight vient se surajouter, si j’ose dire, à un milieu déjà saturé, et des seize wilayas de 1995, il n’en reste plus que dix.
2. L’absence de formation des formateurs aggrave cet état, où tamazight, en sa qualité de matière d’enseignement en principe, aurait dû occuper une place centrale dans la stratégie du ministère de l’Éducation. Or, il est loisible de constater sur le terrain que les enseignants, dans leur écrasante majorité, c'est-à-dire près de 80%, sortent des trois universités de Bouira, Béjaïa et Tizi Ouzou. Si l’on veut pérenniser l’enseignement de tamazight, il aurait fallu, depuis déjà dix ans au moins, penser à ouvrir une école normale pour la formation des formateurs de cette matière. Au moment où cet enseignement s’éteint ici et là, le dernier exemple en date est la wilaya de Biskra, les responsables du MEN parlent de généralisation qu’il est impossible d’envisager à moyen terme.
3. En plus de ces deux contraintes majeures, il y a lieu de rajouter cette fantaisiste option de “demande sociale”. Je m’explique : pour qu’une classe de tamazight s’ouvre, il faut impérativement que les parents d’élèves en fassent la demande. Il y a une injustice qui est commise à l’endroit de cette langue maternelle. A-t-on appliqué aux autres matières, y compris la langue française, qui se transforme en seconde langue après la langue arabe, cette injonction de demande sociale ? Cela n’a jamais été le cas !
Cette régression peut aussi s’expliquer par le fait du désintérêt porté à l’endroit de cette matière par les gestionnaires eux-mêmes. Tamazight intègre l’emploi du temps en dernier ressort, après le sport et la musique. Ce qui nous fait dire qu’il y a des matières “nobles” et des matières “tierces”.
Je pense qu’il est impératif de diagnostiquer, d’évaluer et de rééquilibrer l’enseignement de tamazight. Un audit doit être fait de façon à faire de cette expérience, puisque cet enseignement reste expérimental quinze ans après son introduction dans le système éducatif de notre pays (quel paradoxe !), un événement concluant.

On ressent un manque de volonté politique pour remédier à cette situation, et même une volonté délibérée pour maintenir tamazight dans ce statut. Quelles sont vos revendications dans ce sens ?

Dans le dossier "amazighité", des pas considérables ont été faits. Mais je dis, qu’au regard du temps et des moyens qui lui ont été dévolus, nous aurions pu mieux faire. Maintenant, il est vrai que nous constatons l’absence de cette volonté politique pour remédier à cette situation. Il n’y a que notre institution qui agit pour que tamazight, dans toutes ses dimensions, retrouve sa place naturelle dans son pays.
Notre revendication est très simple : que l’ensemble des ministères s’engagent à la prise en charge sérieuse, généreuse, audacieuse et volontariste de ce dossier, chacun en ce qui le concerne naturellement. Nous sommes en 2012, et des prénoms amazighs sont encore refusés par nos municipalités au nom d’un lexique de prénoms limitatif et révolu, le décret date de 1981.
Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Où est l’amazighisation de l’environnement ? Où est le journal public en tamazight ? Où est le centre de recherche ou académie de langue amazighe (l’existant somnole depuis sa création) ? Qu’en est-il des modules de tamazight dans certaines filières des sciences sociales, humaines, juridiques et de communication ? etc.

La graphie reste un des épineux problèmes auquel cet enseignement fait face toujours. Pour des considérations idéologiques, certains proposent la graphie arabe, d’autres optent pour le latin et, à un degré moindre, le tifinagh. En tant qu’institution officielle, pour quelle graphie optez-vous et pourquoi ?

Ah, cette histoire de graphie ! Il n’y a pas trente six mille solutions. La société a tranché. L’histoire aussi. La pratique en milieu scolaire, universitaire et institutionnel a tranché également. Maintenant, s’il faut mettre en avant les considérations idéologiques, là c’est un autre problème. Tamazight possède un alphabet originel. Sauf que depuis près d’un siècle, les études menées sur, autour de et pour tamazight ont été faites sur la base du caractère latin par tous les spécialistes en la matière, de Boulifa, Mammeri aux chercheurs actuels.
Comment faire fi de tout ce travail et cet héritage ? Les tenants du caractère arabe, se basant sur des objectifs idéologiques, n’ont rien fait pour normaliser l’utilisation de ce caractère, contrairement aux utilisateurs du caractère latin. Je vise ici les spécialistes en langues. Et donc allons-nous bouleverser notre langue pour des raisons politiciennes qui ne déboucheront que sur une impasse ? Or, nous n’avons plus de temps à perdre car nous en avons perdu suffisamment. Il faut fructifier ce temps.

Quelle est la situation des enseignants de tamazight, lorsque l’on sait qu’ils font face à beaucoup d’obstacles ?
Tamazight a besoin de formateurs à tous les niveaux. Il faut pour cela ouvrir des écoles normales pour ce faire. Le manque est flagrant. La situation des enseignants actuelle semble être correcte ; elle se stabilise d’année en année ; elle se normalise par le fait que l’encadrement sort des universités. Mais la première promotion des enseignants de 1995, promotion Mouloud-Mammeri, dont le niveau était hétérogène, s’est vue intégrée dans des postes d’adjoints d’éducation et d’ouvriers professionnels chargés de l’enseignement.
Le drame est là justement ! Il aurait fallu depuis le temps, comme nous l’avons toujours demandé, leur assurer une formation qualifiante pour les intégrer en qualité de PEF ou de PEM. Ce qui nous a toujours été refusé.
En conclusion, nous demandons à tous les ministères concernés par l’amazighité, principalement le MEN, de réactiver les commissions mixtes afin de réexaminer encore les problèmes de l’heure et de fixer, pourquoi pas ?, une stratégie à court et moyen termes, au bénéfice de Tamazight.


M. M.