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A la une / Enquête

Enquête

La bataille de l’eau n’est toujours pas gagnée à Tizi Ouzou

Les premières chaleurs estivales venaient à peine de pointer lorsque, comme chaque année, le manque d’eau potable commençait déjà à provoquer les premières vagues de protestation dans certaines localités de la wilaya de Tizi Ouzou.

Dans cette région, on s’accorde pourtant, et ce n’est pas une conjecture, à reconnaître que théoriquement, la ressource est suffisamment abondante pour répondre aux besoins de la population. Mais, dans la réalité, la situation semble moins reluisante. Entre la colère citoyenne qui se solde chaque fois par la fermeture d’édifices publics et de routes, d’un côté, le discours officiel à la fois louant les réalisations en la matière et minimisant la crise, d’un autre, puis encore le constat fait, ou plutôt le pavé dans la mare jeté récemment par l’APW sur la même question de l’eau potable, exige le recours au scalpel pour autopsier la situation. Enquête.
Rien que ces deux dernières semaines, une tonitruante colère a été encore déversée dans les rues de certaines localités dont M’kira, dans la daïra de Tizi Gheniff, Berkouka, à Maâtkas, et Chorfa, à Azazga. Ces localités n’étaient, en fait, que les dernières d’une longue série de localités touchées par des problèmes d’alimentation en eau potable dans la région. Bouzeguène, Timizart, Tizi n’Tleta, Béni Zmenzer, Aït Yahia Moussa, Sidi Naâmane, Aït Khelili, Iflissen, Tigzirt, Aït Kharcha à Tadmaït, Stita à Makouda et Tala Amara, à Tizi Rached sont autant de localités ayant eu à vivre, à des degrés différents, des crises d’eau potable.

Les villages de la soif existent toujours
M’kira, dans la daïra de Tizi Gheniff : dans cette contrée du sud de la wilaya, la soif est aussi vieille que le plus âgé des habitants. Les actions de protestation sont  plus fréquentes que l’eau dans les robinets. L’histoire de l’âne et des jerricanes n’est pas encore un souvenir dans cette région. Une actualité. Dans la dizaine de villages de cette commune, la vente d’eau potable constitue encore un commerce florissant. De 1 200 à 1 500 DA une citerne acheminée de Chabet El Ameur, une localité de la wilaya voisine, Boumerdès. “On s’endette plus pour l’eau que pour le pain” nous dira un villageois. Les 19 000 habitants de cette commune ne connaissent pas encore ce qui est qualifié dans le discours officiel de “bienfaits des gros investissements hydrauliques réalisés dans la région”. “Une dizaine de villages souffrent toujours du manque cruel d’eau potable à M’kira. Nous ne recevons que 700 à 900 m3/j. Lors de notre réunion avec le wali, une promesse de nous alimenter avec 3 000 m3 supplémentaires nous a été faite mais, malheureusement, aujourd’hui encore nous ne recevons que 2 100 m3 quotidiennement avec un débit très faible qui ne permet pas d’atteindre certains villages tels que Boughzel, Ibouchouten et Tahechat qui n’ont pas vu d’ailleurs une seule goûte d’eau couler de leurs robinets depuis maintenant 8 jours”, nous explique Ghobrini Belkacem, un des membres de la coordination des comités de village qui a procédé à la fermeture du siège de la daïra dans l’espoir d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur leur soif. À Maâtkas, une localité qui a encore fait parler d’elle la semaine dernière à travers la fermeture des sièges de la daïra, de l’APC et des routes,  la situation n’est pas plus reluisante. “L’eau ne coule dans nos robinets qu’une heure tous les 20 à 25 jours. Certains villages n’ont pas reçu une goûte d’eau en 36 jours. En hiver déjà, nous ne recevons l’eau dans nos robinets qu’un jour par semaine”, nous dira un des membres de la coordination des 15 villages de Barkouka, initiatrice de la protestation. Dans ces 15 villages qui totalisent 12 000 habitants, ce calvaire dure depuis 1962, nous explique notre interlocuteur.

Tizi Ouzou ne manque pourtant pas de ressources hydriques
Les potentialités hydriques de la wilaya sont estimées à 1 milliard de m3/an, selon les données officielles. Le volume mobilisé est de 191 millions de m3. Selon la direction des ressources en eau, le besoin en eau potable de la wilaya est de 230 000 m3/j et la production moyenne est de 253 000 m3/j. L’Algérienne des eaux affirme même que pour le premier trimestre 2014, la production est portée à 300 000 m3/j dont la moitié provient du barrage Taksebt qui alimente à lui seul 38 centres urbains et 750 villages  totalisant 76,6% de la population, soit 92 000 habitants, puis 100 000 m3/j des forages et 50 000 m3/j du barrage Koudiat Acerdoune. Concernant les réalisations, la wilaya dispose de 1 170 réservoirs permettant le stockage de plus 369 000 m3, de 166 stations de pompage, 215 forages. 13%, soit un septième du patrimoine hydrique du pays, selon un document de l’APW. On s’enorgueillit alors de pouvoir répondre, à plus de 100%,  au besoin de toute la population, 1 200 000 habitants. Toutefois, la direction des ressources en eau fait état d’une alimentation H/24 dans seulement 14 communes sur les 67 de la wilaya. Trente autres, soit près de 50% des communes, sont desservies quotidiennement mais pas en H/24, encore 13 autres à seulement 1 jour sur deux et 5 à 1 jour sur trois et plus. En termes de dotation journalière, le responsable de l’ADE à Tizi Ouzou explique qu’elle a évolué de 35%. Elle est passée de 126 l/j par habitant en 2006 à 209 l/j par habitant en 2014. À M’kira et Maâtkas, elle est de moins de 5 l/j par habitant, estiment les membres des comités de villages. Des chiffres qui révèlent on ne peut plus clairement que l’accès à l’eau potable est loin d’être équitable à Tizi Ouzou. L’APW parle de “disparité allant de 300 à 20 l/j par habitant d’une commune à une autre”.

10 villages encore jamais connectés au réseau public d’eau potable

Si le programme de développement pour les deux années 2013 et 2014 a mis en relief la conséquente enveloppe de 4,3 milliards de dinars allouée essentiellement à la consolidation des investissements de transfert, l’amélioration des systèmes, la rénovation des équipements et l’augmentation des capacités de stockage, il révèle néanmoins que pas moins de 10 villages n’ont jamais été raccordés au réseau public d’alimentation en eau potable. Il s’agit de Henia, Laïncer, Boumessaoud, Tiouidiouine, Issoumathen, Mansourah, Takoucht, Sahel, Aït Saâda et Aït Messaoud. Une cagnotte de 235 millions de dinars au total est désormais consacrée à leur raccordement. En attendant, ces villages continuent d’être dérisoirement alimentés à travers les anciennes bornes fontaines transformées anarchiquement sans aucune étude en réseau de distribution. Outre ces villages, ce sont 5 communes qui ne sont même pas concernées par la gestion de l’ADE à Tizi Ouzou.

La population touchée n’est pas importante, selon l’ADE

Tout en soulignant que, durant la période estivale, la wilaya de Tizi Ouzou connaît une hausse de 25% qui fait donc augmenter les besoins en eau, le directeur régional de l’ADE de Tizi Ouzou, M. Hatoum, estime que la population touchée par des problèmes d’alimentation en eau potable ne dépasserait pas 10 000 à 15 000 habitants à travers toute la wilaya. Il s’agit, a-t-il affirmé, des villages ayant exprimé, ces dernières semaines, leur mécontentement dans la rue, à savoir Cheurfa et Aït Bouadha à Azazga, les villages de M’kira, les villages de Berkouka à Maâtkas, auxquels s’ajoutent des villages de Timizart à Ouaguenoun, et Tala Amara à Tizi Rached. L’addition des deux seuls chiffres fournis par les coordinations des villages de Maâtkas et de M’kira donne un total de plus de 30 000 habitants. “Ces localités sont, en tout cas, les derniers points noirs”, considère ce même responsable, précisant que “contrairement à ce qui a été rapporté par les médias, ce n’est pas toute la région de Azazga qui connaît un problème d’eau, mais plutôt les seuls villages d’Aït Bouadha et Cheurfa, en raison de leur situation au bout du réseau de la chaîne Azazga. Leur problème sera résolu avec la mise en service du 3e réservoir de la chaîne dans 10 à
15 jours”. S’agissant de M’kira, M. Hatoum précise que l’ADE ne gère pas cette commune. “La distribution de l’eau intercommunale se fait par les agents de l’APC et les comités de village ; néanmoins, un volume de 3 000 m3/j est alloué par l’ADE à cette commune”, a-t-il expliqué, tout en notant qu’un nouveau projet est prévu pour alimenter cette commune. Concernant les 15 villages de Berkouka, à Maâtkas, il rappelle qu’ils sont alimentés par la chaîne de Tassadort, dont les arrêts sont fréquents pour cause de coupures de courant. La solution ? “Une nouvelle chaîne, d’ailleurs en cours de réalisation, qui devra alimenter cet ensemble de villages à partir d’un forage réalisé près du Pont noir”, dira le même responsable de l’ADE. Le problème de distribution revient, ainsi, dans la quasi-totalité des situations.

L’ADE pointée du doigt

“La ressource est disponible, le volume de stockage est appréciable, mais la distribution de l’eau dévolue à l’ADE reste un problème pour la wilaya… Il est hélas constaté sur le terrain qu’elle n’arrive plus à assurer ses engagements vis-à-vis de ses abonnés”, a relevé la commission chargée à l’hydraulique de l’APW de Tizi Ouzou, avant d’énumérer une série de causes montrant que la wilaya ne souffre pas de manque de ressources mais plutôt de gestion et distribution de l’eau. Le président de la commission, Ladaouri Ramdane, cite la vétusté des réseaux, le manque de personnel et des moyens techniques au niveau des subdivisions, le taux de déperdition qui avoisine 60% et qui occasionne d’énormes pertes financières à l’entreprise, le piratage et les piquages illicites des réseaux et la mise hors service de
40 forages à cause de l’extraction illicite de sable. Pour y remédier, la commission préconise la dotation en urgence de l’ADE de plus de moyens pour entretenir les conduites et d’installer un observatoire de l’eau pour diagnostiquer la situation et identifier les priorités en termes de réalisation des projets.

“La bataille de la mobilisation est gagnée, celle de la distribution est en cours”

Pour le directeur de l’ADE, le diagnostic est déjà fait. “La bataille de la mobilisation de l’eau est gagnée, celle de la distribution est en cours”, résume-t-il. En décodé, explique-t-il, il est question d’optimiser la distribution pour faire parvenir l’eau en quantité et en qualité au citoyen. Pour le moment, reconnaît-il, les perturbations continuent d’émailler l’alimentation, et ce, a-t-il décortiqué, en raison, entre autres, de l’instabilité dans la fourniture de l’énergie électrique des différentes chaînes de refoulement, les chutes de tension persistantes qui empêchent de fonctionner en optimum de production, la vétusté des réseaux qui datent de l’ère coloniale qui est à l’origine d’énormes déperditions. Le même responsable précise que cette déperdition n’est pas due seulement aux fuites générées par la vétusté des canalisations, mais aussi au gaspillage et au vol via le piquage illicite. “Un problème de civisme auquel s’ajoute le refus de 40% des abandonnés de payer leur consommation. Ce qui influe négativement sur la gestion et l’investissement de l’ADE qui se retrouve ainsi, malgré les réajustements financiers de l’État, limitée dans son action, car très coûteuse”, explique-t-il, en soulignant que l’urgent reste toutefois la réhabilitation et la sectorialisation, déjà en cours, des adductions et réseaux de distribution et surtout l’équilibrage des réseaux pour assurer un meilleur rapport qualité/quantité/débit dans cette région où le relief ne facilite guère les choses. En attendant la concrétisation de tout ce programme, “les piscines de Hydra se remplissent mieux que nos jerricanes”, continuent de se plaindre les citoyens des localités les plus touchées.

S. L.