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A la une / Enquête

Les paradoxes du système sanitaire algérien

La fuite généralisée des compétences vers le privé

La réforme hospitalière annoncée, la carte sanitaire et la contractualisation des hôpitaux en préparation devraient bientôt mettre les choses au point une fois pour toutes peut-être, et tenter de réhabiliter le secteur sanitaire public d’ici peu, selon l’échéance fixée par le président de la République.

Le manque de confiance des citoyens dans le système public de soins serait à l'origine de la désaffection des hôpitaux en Algérie, estime-t-on dans les milieux spécialisés, et le temps aménagé, conçu pour limiter la fuite des meilleurs médecins vers le secteur libéral, plus rémunérateur, a ouvert au contraire la voie à une déperdition colossale de ressources humaines au niveau des soins publics.  Le secteur public de la santé serait devenu un pourvoyeur principal en ressources humaines pour les établissements de soins privés en Algérie, et pas seulement parce qu’il y a eu lacune d’ordre déontologique au niveau de la santé publique à cause d’une formation inadaptée prenant exemple sur les pays à fort PIB, mais aussi à partir du temps aménagé. C’est une trouvaille des décideurs lorsque le pays était quasiment au bord de la faillite économique en 1997, pour répondre aux exigences salariales de certains corps de praticiens parmi les hospitalo-universitaires, élargie par la suite à tous les spécialistes.
Tout le monde sait qu’aujourd’hui les établissements de soins privés, toutes activités confondues, font tout pour attirer les meilleures compétences venues entre autres – et en grande majorité – du secteur public (professeurs, maîtres assistants, etc.,). Dans bien des cliniques huppées d’Alger ou d’autres mégapoles algériennes, ces praticiens ont droit à tous les égards, dont de meilleures conditions de travail et de prise en charge de leurs malades qui ont les moyens d’en payer le prix fort, et bien sûr un subside financier conséquent.
Pour rappel, le temps aménagé a été motivé par l’insuffisance de la rémunération des praticiens médicaux exerçant dans les structures publiques. Officiellement, ces derniers ont été autorisés, il y a une douzaine d’années, à exercer une activité complémentaire à raison de deux demi-journées par semaine dans les cliniques ou cabinets privés, afin d’améliorer leurs revenus.
Or, un grand nombre de praticiens ont eu tendance à inverser la mesure et à exercer plus de temps dans le secteur privé, à déserter leur service ou unité, voire à détourner les malades de l’hôpital public vers la structure privée où ils pratiquent.

Le secteur public se vide progressivement
Résultat : dans l’état actuel des soins en général en Algérie, le manque de confiance dans les structures publiques s’explique en grande partie et en premier lieu par la démotivation des praticiens spécialistes notamment, celle-ci se traduisant “par le fait que le secteur public se vide progressivement de ses compétences médicales au bénéfice d’un secteur privé qui n’intervient globalement que dans le Nord et dans des disciplines restreintes”, selon le rapport préliminaire du Conseil national de la réforme hospitalière (in Les préalables et les actions urgentes) ? Les hôpitaux publics, y compris ceux qui sont censés assurer des soins de haut niveau et la recherche, en l’occurrence les centres hospitalo-universitaires (CHU), sont donc, et tout bonnement, victimes de déstructuration au vu et au su de tous, et la preuve en est que le conseil chargé de la réforme le reconnaît.
Précisément, c’est la réforme hospitalière qui devrait bientôt rendre aux hôpitaux leur vocation première, celle de la protection du citoyen au moyen de la qualité des prestations et la disponibilité de tous les soins, ou à tout le moins éclaircir les choses, et répondre à la question : vers quelle médecine va-t-on ? La fuite en avant des pouvoirs publics de l’époque a autant évité d’aborder de front la vraie revendication, celle de l’amélioration statutaire de cette catégorie de personnels, en arguant des caisses vides de l’État, que du principe à compétence égale, salaire égal et de l’impératif d’une économie basée sur l’effort.
Le droit à une activité complémentaire à leur profit pour les médecins spécialistes cautionnait alors une situation de fait, qui voyait ces praticiens en train de chercher ailleurs de quoi complémenter de méprisables revenus après de très longues années d’études. Peu à peu la pratique est devenue habituelle chez quasiment tous les personnels médicaux et paramédicaux publics, les uns entraînant les autres, vers de meilleures conditions financières et matérielles.
C’est resté jusqu’à nos jours, avec en prime les malades qui suivent aujourd’hui leurs médecins là où ils leur disent de les suivre, faute de quoi ils risquent d’en pâtir pour leur santé. Et pourtant, “nous voulons que le secteur public soit le secteur prédominant parce que c’est celui de tous les Algériens, c’est aussi celui de la prévention et de la protection de tous les citoyens, et il ne doit y avoir aucune équivoque là-dessus ; il doit être le secteur de référence et de haut niveau, et c’est là où doivent se faire les grands projets pour la santé en Algérie”, nous affirme sans ambages et avec force le Dr Bekkat, président du Conseil national de l’ordre des médecins d’Algérie, qui suggère la tenue d’Assises nationales de la santé pour “définir quelle sera la santé des Algériens dans vingt ans”. Et d’ajouter : “Les gens ont perdu confiance dans la médecine algérienne. Comment rétablir la confiance ?” Une question-clé qui revient comme un leitmotiv.

Une formation qui tourne carrément le dos à la santé publique
La seconde raison de la déstructuration des unités sanitaires de l’État serait étroitement liée à des raisons déontologiques. Contrairement à ce qu’avancent nombre de médecins et de responsables de cliniques privées que nous avons rencontrés, la question serait autrement plus complexe en effet qu’une histoire de salaires.
L’explication se situerait sur un plan théorique de base, d’après certains experts. Il s’agit du fonctionnement de l'université en vase clos, sur un modèle calqué sur celui des pays développés (dans un “souci de modernité”). Son enseignement continue à faire l'apologie du soin de haut niveau, à l’instar des pays riches. De ce fait, cette formation tourne carrément le dos à la santé publique, et entraîne en Algérie une dissuasion des personnels formés à opter pour la carrière dans ce secteur, perçue comme dévalorisante, “l'excellence et non l'adéquation aux besoins de la société étant devenue le critère de performance”. Le principal  résultat a été de contribuer en grande partie à un vaste mouvement de déperdition, entre autres une fuite généralisée des compétences vers le privé, et surtout vers l'étranger, une fois saturées les places disponibles pour une carrière hospitalo-universitaire.
Le temps aménagé ajouté à une baisse continue de la qualité des prestations en milieu hospitalier public amènent ainsi quotidiennement les malades en quête de soins vers les structures privées, orientés par les praticiens du secteur public. C’est ainsi que nos hôpitaux sont devenus par la force des choses, des lieux d’absorption de clientèle pour les établissements de soins privés.
Sans compter celle des explorations en radiologie, scanner, biologie, etc., quand à titre indicatif, il est habituel que le temps de délivrance d’un simple téléthorax dans un grand hôpital d’Alger ou d’autres villes, est évalué à quinze jours en moyenne, si ce n’est plus.
L’opinion générale semble se tailler une idée générale, en tout cas, qu’aucune action sérieuse ne vient contredire pour l’instant.
En l’occurrence, si l’on n’y prenait garde, le largage de la santé publique ferait son petit chemin et la consolidation d’une médecine à deux vitesses se ferait jour à travers notamment la dissuasion insolite de la constitution d’un corps de praticiens spécialistes exerçant à plein temps dans les hôpitaux des secteurs sanitaires.