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A la une / Enquête

Samia Amor, avocate et chargée de cours à l’université de Montréal

“L’absence de communication dans le couple fragilise le mariage”

Me Samia Amor est avocate au barreau de Montréal. Experte en médiation familiale, elle est également chargée de cours à la faculté de droit de l’université de Montréal où elle enseigne l’introduction au droit islamique. Responsable de la programmation au sein de la chaire de recherche du Canada, islam, pluralisme et globalisation, elle s’est impliquée, depuis 2002, dans le dialogue interreligieux. Elle a publié de nombreux articles sur la médiation familiale et sur le droit islamique. Elle est l’auteure d’un ouvrage, L’Islam, Montréal, édité en 2010 chez Novalis/Bayard. En parallèle, elle poursuit des études doctorales en droit et religion.

Liberté : Me Amor, il y a visiblement de plus en plus de couples algériens qui divorcent au Canada. Comment expliqueriez-vous cela ?
Samia Amor : Il n’y a pas de statistiques qui puissent permettre d’avancer des chiffres précis, au cours d’une période donnée, et évaluer une quelconque progression dans le domaine.
À ma connaissance, il n’y a pas de travaux académiques ou d’enquêtes qui ont cherché à mesurer l’évolution de la divortialité des Algériens, les facteurs sous-jacents à la rupture conjugale ou les conséquences sur les enfants, que ce soit dans un objectif factuel ou préventif.
Cette lacune de données rend difficile toute démarche comparative avec le taux de divorce des autres groupes ethniques ou avec le taux de divorce en Algérie en milieu urbain. L’indisponibilité de données convie donc à plus de prudence face à une telle assertion.

Quelles sont les causes du divorce, un phénomène qui n’est pas propre à la communauté algérienne ?
Mais concrètement, peut-on parler de phénomène lorsque le divorce des Algériens au Québec n’est pas replacé dans l’ensemble des comportements familiaux et notamment face au mariage ? Est-ce que la nouveauté de certaines situations (séparation, mariage temporaire, union de fait, etc.) donne au divorce une caractéristique de fréquence qu’il n’aurait probablement pas ? Est-ce qu’il y a effectivement une poussée de divorces lorsque le mariage est, aujourd’hui, davantage pensé comme résiliable ? Toutefois, à partir de mon expérience née de la pratique de la  médiation familiale, il est possible d’avancer deux hypothèses quant aux causes de la rupture matrimoniale : l’accès à certaines ressources (disponibilité des logements, services d’aide aux femmes) réduit le seuil de tolérance du comportement du conjoint et banalise la dissolution du lien matrimonial, ceci d’un côté ; de l’autre, la carence de communication au sein du couple fragilise, de nos jours, le mariage.

Est-ce qu’il y a des chiffres qui corroborent votre analyse ?
L’analyse effectuée sur les jugements, publiés, rendus par la Cour supérieure du Québec permet de constater que la majorité des divorces litigieux est initiée par des femmes. Pour la décennie 2001-2011, j’ai étudié 45 jugements sur les 175 publiés. Dans ces jugements, la demande est initiée par les femmes dans 34 causes. Peut-on considérer qu’il y a une propension au divorce chez les Algériens du Québec plus élevée qu’ailleurs ? Et encore ces chiffres doivent être nuancés, car il y a les divorces qui ne sont pas publiés ou les divorces qui ne sont pas encore prononcés (dans ce cas, le couple vit séparé).

Les premières victimes sont indéniablement les enfants. Comment justement sont appréhendées les conséquences de ces divorces ?
Les résultats de nombreuses études réalisées sur l’impact du divorce sur les enfants dans les sociétés dites modernes pourraient être transposés dans les familles algériennes touchées par cette expérience de vie.
De manière très relative, puisque peu d’études spécifiques au divorce des Algériens au Québec ont été menées, il est possible d’extraire de celles qui les englobent à d’autres groupes ethniques, certains facteurs tels que des difficultés d’adaptation à une vie avec un parent seul (selon l’âge, le temps depuis la rupture parentale) ; une détérioration de la relation avec le parent non gardien, c’est-à-dire qu’il ne bénéficie pas de la garde des enfants (lorsqu’il n’y a pas d’aliénation parentale, le contact avec le père est moins régulier et le désengagement physique et financier s’avère plus fréquent) ; une paupérisation des enfants du fait de la monoparentalité, la garde revient souvent à la mère ; des problèmes de santé chez l’enfant dus au stress subi par la désunion parentale.
Toutefois, à côté de ces effets négatifs, il y a  également d’autres facteurs qu’on a tendance à ignorer. Il s’agit de la responsabilisation des enfants et de la réorganisation de la dynamique familiale avec une solidarité et une entraide fraternelles.

Est-ce qu’il y a des études comparatives sur le même sujet concernant les autres communautés immigrantes ?
Il est regrettable que l’absence de données relatives aux divorces des Algériens au Québec rende impossible une étude comparative avec les autres groupes ethniques. Mais des recherches plus globales sur l’immigration au Québec, les dynamiques familiales, les obstacles à l’insertion sur le marché du travail et les problèmes de santé mettent en exergue une similitude entre les différents groupes ethniques dans les parcours migratoires. Ce qui devrait inciter une démarche de requestionnement des politiques migratoires au Québec et, plus largement, celles du Canada.


Y. A.