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A la une / Enquête

Dans la wilaya de Nâama

Les démineurs du “vestige” colonial

“Malgré ses demandes insistantes, l'Algérie ne parvient pas à obtenir  de l'État français les plans des champs minés.”

Il a fallu parcourir plus de 650 km pour rencontrer la section des artificiers. Après huit heures de conduite, nous sommes arrivés enfin à Naâma. La ville est désertée en ce jour férié. Quelques enfants jouent sous un soleil de plomb. Il est 16h30, direction le secteur militaire de Naâma, 2e Région militaire où le lieutenant-colonel, chef de région du secteur militaire de Naâma, et le colonel, chef de cellule de communication de la 2e Région militaire, nous attendent pour tracer l’itinéraire de travail. “La wilaya est infestée de mines, comme toutes les régions frontalières. Ici les lignes Challe et Morice s’étale sur 750 km du nord au sud sur tout le long des frontières algéro-marocaines. C’est l’héritage de l’armée coloniale”, précise le lieutenant-colonel. Depuis l’indépendance, l’Algérie souffre de l’un des vestiges  les plus sournois de la colonisation : les mines antipersonnel et des mines antigroupes  qui piègent des dizaines de kilomètres carrés tout au long des frontières est et ouest, ou ce qui est connu communément les lignes Challe et Morice. Provoquant ainsi la mort instantanée et induisant des blessures à gravité variable, notamment des mutilations des membres inférieurs. Ces mines continuent jusqu'à présent à faire des victimes. Il y a une semaine, une petite filles, native de la ville de Sebdou (Tlemcen), a perdu ses doigts en voulant retirer une mine antipersonnel plantée dans un verger. Le nombre de mines aux frontières est et ouest est estimé à 35 000 tous les 11 km. Ce qui signifie l’implantation de 3 000 à 4 000 mines par kilomètre. “L’armée coloniale n’a laissé aucune carte qui délimite l’emplacement exact de ces pièges. Cette absence de preuve rend la tâche plus dure”, déclare le colonel, chef de la cellule de communication de la 2e Région militaire. Il faut savoir que le projet de déminage, de manière régulière, a débuté en 2005 après la ratification de la convention d’Ottawa. Cependant, les autorités militaires ont réussi, en 44 ans d’indépendance, à neutraliser quelque 8 millions de mines semées dans les villes frontalières avec la Tunisie et le Maroc, par l’armée coloniale. Ils ont détruit, jusqu'en avril 2006, une partie considérable d'un stock estimé à environ 150 000 mines. Signalons que l’extraction d’un seul engin coûte environ 1 000 dollars. Il reste, selon les estimations, plus de 3 millions de bombes cachées dans un périmètre qui n’a pas encore été déterminé. Selon le colonel chargé de la communication, les glissements de terrain font dériver les mines jusqu’à 200 kilomètres des vastes zones longeant les lignes Challe et Morice, tracées de 1957 à 1959. “Malgré ses demandes insistantes, l'Algérie ne parvient pas à obtenir de l'État français qu'il lui fournisse le plan des champs minés”, déclare-t-il.
Au lot des bombes semées par l’armée coloniale s’ajoutent celles des terroristes, qui infestent une partie importante du nord du pays. L’explosion de quelque 13 000 mines et bombes, de fabrication artisanale, a provoqué la mort instantanée d’environ 4 000 personnes et induit des blessures, à gravité variable, à 13 000 autres, durant la décennie noire.

La “pêche”  aux mines à Béchar
On appelle les sapeurs-mineurs ou les artificiers ceux qui sont chargés de la mission de déminage. À Béchar, nous avons pu rencontrer la section spéciale du génie militaire chargé du projet de déminage. Direction, la commune de Oued El Khadra, plus précisément à Djenane Bourazeg à 170 km de Béchar. Il faut dire que le groupe spécial de déminage commence sa mission à 8h pour finir à 14h. La section d’artificiers est composée de trois groupes, chaque groupe est constitué de trois aides-artificiers et deux sapeurs-mineurs. Chaque groupe travaille deux heures puis ils passent le relais à un autre groupe. “Les artificiers ne peuvent pas travailler plus de deux heures car leur tâche demande beaucoup de concentration et d'adresse”, déclare le commandant chef de la section artificiers de Nâama.
Trois drapeaux rouges ont été déposés pour avertir les civils que c’est une zone minée. L’opération de déminage se déroule en deux phases. Elle  commence, d’abord, par délimiter un couloir de travail avec un ruban jaune. “Les barbelés qui délimitent la ligne Challe et Morice ont été arrachés par la population après l’Indépendance, c’est ce qui rend la tâche plus dure car nous n’avions aucune indication sur l’emplacement des mines”, explique-t-il. Habillé par un gilet protecteur pour le torse, des protège jambes, un casque et des chaussures spéciales, le premier artificier commence par baliser le couloir à l’aide d’un détecteur électronique qui sert à localiser les mines. Pour chaque mine trouvée, un petit drapeau rouge est déposé. Pendant que le premier ratisse la zone, le deuxième sapeur-mineur procède à l’extraction. Allongé à plat ventre, le nez devant la mine, il commence à dégager délicatement la bombe afin de la désamorcer. Il annonce la couleur : “C’est une mine antigroupe !” La tâche sera plus difficile, car ce type de mine est coulé dans du béton armé puis enterré dans le sable. En premier lieu, il coupe les deux fils reliés au détonateur, puis à l’aide d’un pinceau, il brosse le sable autour. “Reculez !” crie le sapeur. “Il est en train de désamorcer le détonateur, c’est pour cela qu’il nous a demandé de nous mettre à l’abri”, dit le chef du groupe des démineurs. Une fois le détonateur enlevé, le jeune militaire commence à casser une partie du béton pour dégager la mine. Cette opération a duré presque une heure. “Ce sont les normes, la mine antigroupe est toujours suivie de cinq mines antipersonnel déposées à une distance de deux mètres chacune”, explique-t-il. Dans ce couloir, 15 mines ont été localisées. Après l’extraction des explosifs, commence la deuxième phase : la destruction. Les militaires creusent un trou, d’une profondeur moyenne, selon le nombre de mines, qu’ils appellent le four. Ils y mettent ensuite les mines qu’ils font exploser à l’aide d’un détonateur à distance. Il faut dire que le champignon créé par l’explosion est impressionnant. 553 mines ont été détruites en trois jours dans cette localité. Concernant les motifs qui poussent les militaires à faire partie de cette section, notre interlocuteur nous dira que c’est un choix fait par le militaire, non une affectation. Il précise, également, que les artificiers relèvent du génie militaire et qu’ils suivent un enseignement intense dans les écoles de Cherchell ou de Béjaïa. La formation qui est de trois niveaux dure six mois chaque degré. Elle demande des connaissances très précises en chimie et un entraînement très dur afin d’éviter les accidents du travail.

Un héritage  colonial miné
Nous avons quitté Naâma pour la wilaya de Tlemcen, connue pour ses remparts imposants et son patrimoine forestier dense. Cette ville, à quelques kilomètres de la frontière algéro-marocaine, n’a pas été épargnée par les lignes Challe et Morice. Ses terres ont été truffées de mines sur des centaines de kilomètres, interdisant ainsi le passage aux moudjahidine à l’autre rive. En dépit des lignes Challe et Morice, dont les travaux de déminage n’ont pas encore commencé, plusieurs maquis ont été semés de mines antipersonnel, déposées anarchiquement aux alentours du poste d’observation (PO) de l’armée coloniale. Depuis le début des années 1990, le pays fait face, une nouvelle fois, à la dangerosité de ces engins explosifs, enfouis sous terre, cette fois-ci déposés par les groupes terroristes.   Escortés par le lieutenant-colonel adjoint, du chef de la région militaire de Tlemcen et du colonel chef de la cellule de communication de la 2e Région militaire, nous sommes arrivés à Djabel Tazamourt situé à une cinquantaine de kilomètres de Tlemcen, plus précisément dans la commune de Sidi Medjahed. La section des artificiers  de cette wilaya est déjà sur les lieux. “Il faut faire attention, car la région est truffée de mines”, conseille le colonel. Le sous-lieutenant responsable du groupe de la section des sapeurs-mineurs de Tlemcen nous montre, sur une carte militaire, l’emplacement des mines. “Nous estimons que les mines sont déposées aux alentours des flancs des deux postes d’observation du djebel Tazamourt”, explique-t-il. Il indique que depuis le début de l’opération de déminage datée du 28 février de cette année, 378 mines antipersonnel ont été retirées sur 3 km, il reste environ 4 km de balisage du périmètre délimité. À deux jours de ses noces, l’artificier, qui a requis l’anonymat, se retrouve face aux mines antipersonnel. “À la longue, on s’habitue au stress, c’est une question d’entraînement et de concentration car notre vie dépend de notre précision”, explique-t-il.  

N. A.