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A la une / Enquête

Enquête

“Les Frères musulmans portent atteinte à l’islam”

La construction d’un hôpital ou d’une école, “cela ne sert pas notre cause”, contrairement à une mosquée.

Après plusieurs tentatives de convaincre des militants dits salafistes, via des intermédiaires, de répondre à nos questions, trois d’entre eux ont finalement accepté de “débattre” de leur projet. Le contact pris, nos interlocuteurs nous donnent rendez-vous dans la ville de Tadmaït, à 22h.
Se rendre la nuit à la rencontre de militants qui se disent islamistes paraît comme un risque à prendre. Nous avertissons quelques amis et nous nous rendons au lieu du rendez-vous. Selon nos “invités du jour”, il était préférable de se voir après la prière du soir. 22h tapantes, trois jeunes se présentent devant la mosquée de la ville. Nous prenons place à quelques mètres du lieu du rendez-vous pour suivre le manège. L’un deux essaie de nous joindre par téléphone. Après confirmation, ils nous invitent dans un café du coin. Le premier à se présenter s’est dit s’appeler Mohamed. “C’est le meilleur prénom de toute l’humanité”, disait-il. Moussa et Djamel l’accompagnaient.
Pourquoi ont-ils accepté de répondre aux questions de journalistes ? Même si la réponse nous a été donnée par l’intermédiaire, nous tentons tout de même de la confirmer avec eux. Oui, il s’agit en fait d’un militant de l’ex-FIS, qui a tenté une autre aventure avec un réseau salafiste de Tizi Ouzou, plus exactement à la mosquée de la nouvelle-ville. Déçu par les tiraillements au sein de ce même réseau, il finit par prendre la tangente et, surtout, dénoncer cet activisme. Ses compagnons, en toute vraisemblance, n’étaient autres que de jeunes désœuvrés de la région de Tadmaït. “Non, nous sommes originaires de Dellys”, dit Djamel. Moussa, qui ne parlait pas trop, donnait l’air d’un adepte de la violence.
Au bout de quelques minutes de conversation, il nous apprend qu’il était au maquis de Sidi-Ali-Bounab durant plus de deux ans. “Ma mère était gravement malade, donc j’ai choisi de me repentir dans le cadre de la Concorde civile au début des années 2000”, poursuit-il. Lui demandant s’il regrette son adhésion à un groupe terroriste, Moussa nous dit que son choix de revenir à la maison n’était pas dicté par ce souci, mais par la maladie de sa mère, veuve. “Dieu et notre Prophète ont beaucoup dit sur les mamans. Donc, j’ai fait ce que n’importe quel musulman fait pour ses parents”, explique-t-il.
Les raisons de leur présence à Tizi Ouzou prêtent quelque part à réflexion. Mohamed dira, à ce sujet, qu’ils sont chauffeurs de camion et que le patron leur a loué un appartement sur place. Les trois militants qui nous recevaient à Tadmaït ne répondaient jamais aux questions de manière directe. Ils contournent à chaque fois le débat et tentent de faire passer quelques “messages”, comme : “La solution est la chari’a”, “Nous vivons dans un monde d’impies qu’il faut soigner”… Plus d’une heure passée avec eux, nous décidons de rompre la discussion et de quitter la table où jonchaient quelques bouteilles de limonade et aussi un verre plein de “zandjabil”. Mohamed nous retient et décide alors de nous fournir quelques informations.

“Tu es naïf mon frère”
En réponse à une question de Moussa sur la nécessité “d’être” politique avec les citoyens, Mohamed s’énerve et invite Moussa à ne plus évoquer le terrorisme dans la discussion. Pour lui, c’est une erreur impardonnable commise par “les chouyoukh” de l’ex-FIS. Interrogé sur la probable relation entre tous ces réseaux salafistes et cette “machination” qui vise la région, Mohamed dit d’abord que nous sommes naïfs. “Tu es naïf mon frère”, a-t-il dit. “Penses-tu vraiment que les taghouts du pouvoir laisseront tranquille cette région ?”, a encore ajouté Mohamed à notre adresse, et ce, après un réquisitoire contre la presse, notamment francophone. Une demi-heure s’écoule après notre décision de quitter la discussion, Mohamed nous apprend qu’il est un ancien fonctionnaire à l’hôpital de Rouiba. “J’étais infirmier durant la fin des années 1980.” Comment sa vie a basculé dans l’islamisme ? Mohamed a le doit d’abord “à l’éducation familiale”, ensuite “à la proximité avec ces réseaux salafistes qui nous aidaient durant les moments difficiles”, poursuit-il. “Lors du séisme de Boumerdès, se souvient-il, un groupe m’a contacté pour prendre en charge la distribution de deux camions de grand tonnage de nourriture et de vêtements. Dès lors, j’ai repris contact avec le milieu islamiste que j’avais quitté le jour de l’assassinat de Hachani.”
Pour lui, Abdelkader Hachani était “l’homme de la situation”.
Après plus de trois quarts d’heure de récit, Mohamed décide enfin d’évoquer son activisme actuel. Interrompu de temps à autre par ses amis, il nous apprend que le réseau actuel s’est mobilisé, notamment depuis “le déjeuner républicain du 3 août”. Mohamed ne cache pas ses penchants de radical. Il pense que les initiateurs de ce rassemblement doivent être punis : “Vous savez que le MAK et le RCD sont un vrai danger pour la religion ?” Invité à expliquer ses propos, il dira que “ces deux structures, notamment celle de Ferhat Mehenni, qui prônent la laïcité dans la région, mettent en difficulté l’espoir de voir l’islam régner dans la région”.
Comment parvenir à cet objectif ? Moussa pense que l’action terroriste circonscrite en Kabylie ne vise “en aucun cas les civils”, mais “elle doit servir de paravent aux ennemis de Dieu !”. Djamel évite de donner son avis, il pense que l’islam est une religion qui n’oblige personne à faire quoi que ce soit, de ce fait, prône-t-il “travailler la société en douceur”. Mohamed n’est pas de cet avis, il considère que “tout mouvement politique doit utiliser tous les moyens appropriés pour parvenir à concrétiser son projet”. Rejetant toute activité en ce moment avec ces réseaux, il indique, par ailleurs, qu’il se contente juste de “semer la bonne parole”. Elle serait, selon lui, “d’inviter les citoyens,  là où je passe, à s’approcher de Dieu”.

“Finances occultes et détournements”

Mohamed évoque soudainement les quelques années passées au sein même de ces réseaux. “Ils sont organisés de manière à ne pas éveiller de soupçon auprès des services de sécurité”, a-t-il dit. Et d’ajouter : “Vous savez que l’expérience de terrorisme est un bilan très lourd pour notre mouvance.” De ce fait, précise-t-il encore : “Seul un travail de proximité peut porter le combat de l’avant.” Interrogé sur les financements de ces réseaux, Mohamed ne cache pas son appréhension au début. Il parle souvent de bienfaiteurs. À notre question sur l’inexistence de “bienfaiteurs” qui pourraient financer “une école ou un hôpital”, Mohamed se lâche : “Un hôpital ou une école ne pourront jamais servir la cause des islamistes.”  Donc la structure est ainsi désignée : la mosquée ! Pourquoi justement des centaines, voire un peu plus, ont vu le jour en un laps de temps très réduit dans la région ? Mohamed parle, cette fois-ci, “de grands commerçants tous affiliés à un responsable”. Pourra-t-il nous donner des noms ? Mohamed  finit par nous informer que des “grossistes” de Tizi Ouzou “aidés par des réseaux spécialisés, notamment dans le matériel informatique, fournissent des sommes importantes”. “Que Dieu accepte leur zakat”, répète-t-il souvent.
“Ces militants agissent comme une fratrie. Donc à chaque fois qu’un projet est lancé, des bienfaiteurs cotisent pour réussir l’initiative”, a-t-il encore révélé. Dans quel objectif ? Djamel s’immisce dans la discussion et précise que les “anciennes mosquées ne doivent plus servir de maisons de Dieu” et que les imams qui y officient “ne doivent plus guider la ouma de Mohammed QSSSL”. Pour lui, ils sont au service de l’État et non de l’islam. De ce fait, il faut “impérativement trouver un lieu pour un vrai islam”. Pourquoi ces dissensions au sein même d’une même religion ? Mohamed, le plus politisé de nos interlocuteurs, précise que “Dieu nous a recommandé de faire triompher sa parole avec tous les moyens, y compris politiques”. Même s’il refuse toute violence, Mohamed estime que “tout imam désigné dans telle ou telle nouvelle mosquée est chargé d’une mission”. Quelle est cette mission ? Après hésitation, il informe, d’abord, qu’à cause des détournements de sommes colossales d’argent par “quelques individus qui se réclament de ces réseaux”. Et de poursuivre : “La région de Kabylie est un rempart contre notre projet. ll faut qu’elle se soumette à la religion.” Avant de se quitter, nos trois interlocuteurs précisent que le mot salafiste est “perverti”, car “ceux qui agissent en politique ne sont que des Frères musulmans”.
Ces derniers, ont-ils ajouté, “sont des adeptes de choubouhate et d’el khouroufate. Même le Prophète a parlé de ces factions qui seront au nombre de 70, et elles seront toutes envoyées en enfer”. Pourquoi ? “Parce qu’ils portent atteinte à la religion plus qu’ils la servent”, ont-ils ajouté.


M. M.