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A la une / Enquête

La pouponnière de Palm-Beach en accueille une bonne partie

Plus de 3 000 bébés abandonnés chaque année

Chaque année, des milliers d’enfants, nés hors mariage, sont abandonnés à la charge de l’État. En attendant leur placement dans des familles d’accueil dans le cadre de la kafala, ils sont mis dans des orphelinats. L’Association algérienne enfance et familles d’accueil bénévoles ouvre les portes de sa pouponnière  à Palm-Beach.

Dans le jardin de la pouponnière Amal de Palm-Beach, une jeune femme serre contre elle Mouloud, un bébé de 16 mois. “Je l’appellerai Bilal. Il connaît bien ce prénom puisqu’il a un camarade ici qui le porte”, nous dit-elle. Depuis le 27e jour de Ramadhan, elle vient régulièrement au foyer pour se familiariser avec le petit garçon qu’elle a adopté légalement. “On nous a annoncé, ce jour-là, à moi et à mon mari, la bonne nouvelle. Bilal est devenu légalement notre fils. Je reviendrai l’année prochaine, à la même date, pour sa circoncision”, lance-elle en direction de Kahina Benlounes, bénévole à l’Association algérienne enfance et familles d’accueil bénévoles (Aaefab). Cette dernière précise que le cas de Mouloud, qui n’a pas été adopté à un âge précoce, est assez particulier. “Sa mère biologique a manifesté de l’intérêt pour lui. Elle venait le voir régulièrement. Mais cela fait plusieurs mois qu’elle n’a pas donné signe de vie. Nous avons alors pu le faire adopter”, a-t-elle dit.
Le credo de l’AAEFAB est de recueillir des nourrissons, abandonnés à la naissance par leurs parents biologiques, puis de les replacer, à nouveau, dans la chaleur familiale. L’idéal, évidemment, est que les nourrissons soient repris par leur père ou mère biologiques avant l’expiration du délai de trois mois, qui leur est accordé par la loi algérienne pour se rétracter sur l’option d’abandon. Sur les 1 863 bébés recueillis par l’association dans l’une de ses deux pouponnières (Amal à Palm-Beach à Alger et Djenane El-Kheir à Hadjout dans la wilaya de Tipasa), de 1987 à 2008, quelque 475 ont été récupérés par leurs parents, soit une proportion de 25%. Sur le nombre total, 1 309 enfants ont été adoptés dans les strictes règles de la kafala, qui n’est qu’un substitutif au modèle classique de l’adoption. Ce dernier étant strictement interdit par le droit musulman. Ces taux ne se reflètent pas vraiment dans les statistiques nationales, fournies par le ministère de la Solidarité nationale, de l’Emploi et de la Communauté algérienne établie à l’étranger. Selon les données officielles, quelque 30 000 enfants, nés hors mariage, ont été recensés ces dix dernières années dans le pays, soit une fréquence annuelle de 3 000 naissances illégitimes. Les associations et les organismes non gouvernementaux, qui se préoccupent des femmes et des enfants en détresse, doublent carrément la statistique, en avançant que le nombre des bébés nés sous X va au-delà du seuil de 7 000 naissances chaque année.
Le département de Djamel Ould Abbas atteste, par ailleurs, qu’environ 15 000 gosses ont été recueillis, durant la dernière décennie, en kafala par des familles résidantes dans le pays et environ 2 000 par des couples algériens vivant à l’étranger.
Près de 3 000 petits ont été repris par leurs mères, leurs pères ou autres membres de la famille (souvent les grands-parents paternels). Un bien faible taux comparativement aux chiffres en vigueur dans d’autres pays, et pas seulement occidentaux. Pourtant, le ministère de la Solidarité nationale, de l’Emploi et de la Communauté algérienne établie à l’étranger accorde une assistance financière aux mères célibataires, afin de les inciter à garder l’enfant au moins durant les six premiers mois de sa vie sur terre. Il n’en demeure pas moins que les pesanteurs de la communauté s’érigent contre ce choix. À vrai dire, le sort du bébé, né d’un couple dont l’union n’est pas enregistrée à l’état civil, est scellé dès lors que la société ne tolère pas le moindre dévoiement d’une ligne de conduite tracée par le sens de la morale et le poids de la religion. Rarement où le géniteur reconnaît et assume sa paternité, même s’il est lié à sa partenaire par la fatiha. La loi ne l’y contraint d’ailleurs pas. Elle favorise plutôt ses dérobades de ses responsabilités. L’article 45 du code de la famille, révisé en 2005, dispose que “la connaissance de la parenté en dehors de la filiation, de la paternité et de la maternité ne saurait obliger un tiers autre que l’auteur de la reconnaissance que s’il la confirme”.
Aucun tribunal algérien ne contraindrait donc un homme de procéder aux tests ADN, par exemple, pour établir sa paternité. La maman, souvent jeune (la majorité des mères célibataires sont âgées de moins de 20 ans et sont issues de couches sociales défavorisées), se retrouve donc seule à prendre la décision de garder son enfants et à se vouer par la même occasion aux pires gémonies, ou renoncer définitivement à tous ses droits sur le fruit des entrailles. Si la séparation est vécue, dans la majorité des cas, comme une douloureuse épreuve pour la mère, elle est éprouvante aussi pour le nouveau-né, sevré prématurément de l’amour maternel. “Les bébés subissent une coupure brute avec la maman. Il ne faut pas qu’ils s’attachent trop aux berceuses pour éviter une deuxième cassure au moment de leur placement dans des familles d’accueil”, soutient Mme Benlounes. À ce titre, l’AAEFAB a adopté une méthode de prise en charge des bébés, pendant les quelques mois qu’ils passent en pouponnières avant leur adoption, fortement inspirée des expériences d'Emmy Pickler à la pouponnière de Loczi à Budapest (Hongrie). Sommairement, cette approche privilégie “la motricité libre ainsi que le respect des compétences du jeune enfant, invité à prendre une part active dans son propre développement. Elle vise également à l’éradication des carences institutionnelles, en se fondant sur une attention personnalisée et des interrelations chaleureuses, au sein d’un environnement stimulant, stable et prévisible”. Les animateurs de l’AAEFAB puisent de la méthode l’impératif de fournir, aux bébés qui leur sont confiés, les soins indispensables et un environnement sain, sans que des liens affectifs se tissent entre les berceuses et les nourrissons, destinés à la kafala. “Nous formons des berceuses sur cette approche. À la longue, nous voulons construire une méthode AAEFAB par une série d’adaptation, puis de la conceptualiser”, indique M. Mourad Preure, président de l’association. Cette organisation assure des formations d’une promotion d’une douzaine de berceuses, venues des quatre coins du pays, pendant neuf mois, à raison d’un stage fermé de 15 jours par mois. “Notre objectif est de rayonner par notre expérience et notre savoir-faire et surtout relever le niveau là où il est faible. Malheureusement, la formation que nous dispensons n’est pas encore diplômante. Nous avons engagé des démarches dans ce sens”, précise notre interlocuteur. D’autant que les deux pouponnières, gérées par l’AAEFAB, ont une capacité d’accueil limitée : 24 places par structure. “Nous avons des lits occupés par des enfants qui ont un handicap. Même si notre structure n’est pas adaptée pour eux, nous n’avons pas à cœur de les transférer ailleurs”, témoigne la directrice du foyer de Palm-Beach, en nous montrant quatre bambins nés avec une malformation. “Nous avons de plus en plus de bébés handicapés, à cause des mamans qui prennent des drogues pour provoquer un avortement. Il faut qu’il y ait une institution d’État pour les prendre en charge”, développe M. Preure. A contrario, Kahina Benlounes assure que “quand les nourrissons sont en bonne santé, ils sont adoptés rapidement. La demande sur la kafala est importante”. Le délai d’attente des couples, approuvés par les services de la direction de l’action sociale (DAS), tutrice légale de l’enfant abandonné jusqu’à son placement dans une famille d’accueil, peut s’étaler sur deux ans ou davantage. La demande d’adoption est adressée à la DAS de la wilaya de résidence des personnes qui souhaitent accueillir un enfant sans famille. Une enquête sociale est diligentée sur leur éligibilité à la kafala. Si elles obtiennent de bons points, elles sont mises sur des listes d’attente.
Au début des années 1990, l’AAEFAB a réussi à convaincre le Haut Conseil islamique d’examiner la possibilité de permettre aux parents ayant pris un enfant en kafala de lui donner le patronyme de la famille. Les exégèses, qui se sont penchés sur la question, ont conclu que l’islam ne s’oppose guère à cette optique. La démarche a abouti à la promulgation d’un décret, avec l’introduction d’un complément au décret n°92-24 du 13 janvier 1992 qui autorise la concordance de nom entre le parent “kafil” et l’enfant “makfoul”. Le combat de l’association répercute, actuellement, la revendication des parents kafil  inhérente au droit de porter l’enfant recueilli par kafala sur le livret de famille avec annotation, dans la marge, de la date du jugement ou de l’acte notarié ayant prononcé la kafala. “Je suis triste à chaque fois que je sors du service d’état civil une fiche familiale. Mes enfants biologiques sont portés sur le document, mais pas ma fille adoptive”, raconte M. Preure. Au-delà, les ambitions de l’association sont freinées par des contraintes d’ordre financière. “La subvention, reçue de l’État, ne constitue que 7% des frais de fonctionnement des deux pouponnières. Chacune d’elle nous coûte 500 000 dinars par mois”, affirme le président de l’AAEFAB. Il souligne que les frais du personnel représentent une charge importante et incompressible, à laquelle s’additionnent les factures d’électricité, de nourriture…“Nous existons grâce aux dons”, conclut-il.

DES CHIFFRES LOIN DE LA RÉALITÉ
Les dernières statistiques, fournies par le ministère de la Solidarité nationale, de l’Emploi et de la Communauté algérienne établie à l’étranger disent qu’environ 3 000 bébés naissent, chaque année, en dehors des liens du mariage. Il n’est pas établi, néanmoins, si le chiffre incluait les enfants qui voient le jour avant que l’enregistrement du mariage de leurs parents à l’état civil ne date d’au-moins 6 mois. L’inscription de l’enfant au livret de famille est alors refusée, le considérant comme illégitime. Plusieurs femmes, mariées uniquement par la fatiha, sont également considérées comme des mères célibataires si le mari ne reconnaît pas sa paternité pour une raison ou une autre. Au-delà, l’âge moyen des filles mères tourne autour de 18 ans. Il a également annoncé que la moyenne d’âge des mères célibataires est de 18 ans. Elles se réfugient essentiellement dans les centres spécialisés de Diar Errahma ou les locaux de SOS femmes en détresse. De nombreuses pouponnières, ouvertes dans l’ensemble des wilayas, accueillent les enfants abandonnés âgés de 0 à 6 ans.