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A la une / Enquête

Commerce illégal des céréales subventionnées

Toutes les combines pour “se faire du blé”

Le volume d’importations des blés a connu une importante hausse. © D. R.

En dix ans, les importations de blé tendre ont tout simplement triplé de volume. Comment expliquer une telle augmentation alors que la population n’a pas triplé, de son côté ?

Si les citoyens algériens peuvent acheter leur baguette de pain à 10 DA, c’est uniquement grâce à la subvention sur l’importation des céréales. Pour maintenir le pain à d’aussi bas prix, en réalité, l’État soutient l’ensemble de la filière. Bien que très vertueux sur papier, le mécanisme de la subvention des blés est loin de garantir équité et justice pour chacun des intervenants. La réalité est autre car, dans cet échange d’amabilités économico-sociales entre l’État, les transformateurs de céréales et les agriculteurs, certains ont vu l’occasion de profiter du système. Comme pour les trafics du carburant et de la poudre de lait, les blés et leurs dérivés font l’objet d’une juteuse contrebande, orchestrée par des boulangers, des meuniers et des agriculteurs peu scrupuleux.
Commençons par le pain. Ses tarifs sont fixés par l’État à 7,5 DA pour la baguette simple et à 8,5 DA pour le pain amélioré. En réalité, le consommateur paye, en moyenne, 10 DA la baguette simple. Le prix du pain amélioré échappe à tout contrôle. Il peut atteindre jusqu’à 20 DA et plus encore dans les grandes villes. Les boulangers trichent aussi sur le poids. Il est censé être de 250 g par baguette. À vos balances… Quant aux autres produits confectionnés, leurs prix ne sont pas réglementés. Les boulangers pratiquent des prix plus élevés que ceux imposés par la loi, pour la simple raison qu’il leur est impossible d’être rentables à de telles conditions. “Les boulangeries qui vendent du pain uniquement sont toutes déficitaires et finissent par mettre la clé sous la porte”, affirme un boulanger de Belouizdad, à Alger. Avec d’aussi faibles marges bénéficiaires sur le pain, les boulangers sont obligés de multiplier les produits en utilisant de la farine subventionnée : pains améliorés, viennoiseries, feuilletages salés et sucrés, biscuits… Ce qui augmente substantiellement le besoin de consommation en farine, donc en blé tendre. Même une boulangerie industrielle ne serait pas rentable. Le patron de la marque Mama, Réda Hechelaf, qui a participé aux travaux d’une consultation sur le pain et la problématique des boulangers menée par le ministère du Commerce, pense “qu’il faut sauver le métier de boulanger en augmentant les prix de vente”. Pour lui, “le métier de boulanger doit être encouragé car la filière représente des milliers d’emplois”. L’industriel se demande s’il n’est pas préférable de subventionner le consommateur directement. “Aujourd’hui, cette subvention sert aux riches autant qu’aux pauvres. Pourquoi ne pas la réserver, uniquement, à ceux qui sont dans le besoin ?” C’est au gouvernement de trancher car cette partie du trafic est connue de tous. Les consommateurs, comme l’État, ferment les yeux sur ces quelques dinars, de plus ou de moins, pourvu que le pain soit disponible.

Les importations de blé tendre ont triplé en dix ans
Pour assurer cette disponibilité de la farine en quantité, l’État conjugue politiques agricoles et industrielles. Il a fallu mettre le paquet sur la transformation car le secteur public se résume à quatre Entreprises régionales d’industrie agroalimentaire et de distribution (Eriad). Ces entités gèrent une centaine de minoteries/semouleries, plus ou moins fonctionnelles. Selon M. Youcef Redjem-Khodja, directeur de la régulation et du développement des produits agricoles au ministère de l’Agriculture, “les Eriad ne couvrent que 30% des besoins en blés transformés”.
Le privé a donc été appelé à investir. Plusieurs mesures incitatives ont été mises en place par le ministère de l’Industrie. Crédits d’investissement à taux bonifiés et exonérations fiscales ont appâté les nombreux prétendants. Il a même fallu ensuite suspendre ces mesures, car le parc industriel avait atteint des capacités suffisantes. Malgré cela, et alors que l’activité de meunerie est soumise à agrément, leur nombre a continué à augmenter. Aujourd’hui, ils sont environ 500 transformateurs à se disputer le marché. Le boom des meuniers fait que l’État attribue, désormais, des quotas de blé (lire l’article sur le gaspillage). Pour alimenter cet important tissu industriel, l’État importe de plus en plus de blé. En 2014, le volume d’importations des blés a atteint “7,4 millions de tonnes, en hausse de 17,5% par rapport à 2013”, selon le Centre national de l’information et des statistiques des douanes (Cnis). La proportion de blé tendre est de 73%, avec 5,4 millions de tonnes. En dix ans, les importations de blé tendre ont tout simplement triplé de volume. Comment expliquer une telle augmentation alors que la population n’a pas triplé, de son côté ? Les Algériens mangent-ils trois fois plus de pain qu’avant ? Peu probable. Cette envolée des importations pose la question de savoir si, oui ou non, les quantités de blé tendre sont réellement transformées en farine ? La réponse est non, car les difficultés de rentabilité s’appliquent également aux meuniers. Dans la transformation des blés, les prix de vente de la farine et de la semoule sont fixés par l’État et offrent une marge bénéficiaire très réduite. Les meuniers gagnent davantage sur les petits paquetages de farine et les dérivés de la semoule : couscous et pâtes alimentaires, dont les prix sont libres. De fait, pour les minotiers, il est parfois plus rentable de vendre le blé tendre en l’état, comme aliment de bétail !

La filière est dans l’impasse
Dans le milieu très fermé des meuniers, rares sont ceux qui acceptent de témoigner. Le patron de la marque Mama, Réda Hechelaf, dit “ne pas pouvoir croire qu’un métier aussi noble que la meunerie connaisse de telles pratiques”. D’autres nient carrément l’existence du trafic, alors même qu’ils en subissent les conséquences au quotidien. Les volumes de céréales qui circulent illégalement tous les jours sur le marché parallèle sont autant de quantités en moins à moudre, donc, autant de bénéfices perdus à cause de leur non-transformation.
M. Hechelaf estime à 18% les pertes quotidiennes subies par son entreprise depuis la réduction des quotas. Les minotiers sont même contraints de licencier des salariés. “Au 31 décembre 2014, j’ai dû me séparer d’une centaine d’employés contractuels”, déplore-t-il.
L’homme d’affaires voit ses projets d’investissement sérieusement compromis. “J’ambitionnais d’acquérir une nouvelle ligne de transformation mais désormais, rien n’est moins sûr”, regrette-t-il. La minoterie Moula vit les mêmes difficultés.
M. Tahar Mebarki, directeur d’administration et des finances, craint pour l’entreprise et évoque des difficultés à rembourser les crédits d’investissement. “Le moulin fonctionne à seulement 50% de ses capacités à cause de l’approvisionnement. Or, nous remboursons un crédit contracté sur la base d’une usine qui marcherait à plein régime”, rappelle-t-il. Mais ce qu’il s’explique encore moins, c’est le maintien à 100% des quotas des Eriad. Pour lui, “c’est de la concurrence déloyale”.
Même si elle est moindre, il y a également une tension sur les approvisionnements en blé dur d’importation. Une partie s’envole aussi dans le trafic. Selon la Gendarmerie nationale, en plus de la contrebande des blés et dérivés vers les pays voisins, il existe “un trafic saisonnier des blés revendus à l’État”. Le colonel Keroud, chargé de la communication, explique que, “pendant la période des récoltes, les unités mobiles saisissent, au cours de simples contrôles routiers, de nombreuses cargaisons de blés sans factures. Leurs enquêtes ont prouvé qu’il s’agit de blés importés qui sont vendus, illégalement, aux agriculteurs par des meuniers. Ces blés sont ensuite revendus à l’État, en tant que nouvelle récolte !” Ce trafic est possible car, comme pour le soutien à l’industrie et à la consommation, l’État subventionne la céréaliculture. Les agriculteurs bénéficient de nombreuses aides : outillages, semences, fertilisants, désherbants et même aliments de bétail.
Depuis 2008, l’État est allé plus loin avec le rachat des récoltes à des prix très avantageux (voir encadré chiffres). La politique agricole a d’ailleurs porté ses fruits. La culture du blé dur s’est sensiblement développée. Selon les statistiques de l’Institut technique des grandes cultures (ITGC), “la production annuelle moyenne est de 4,8 millions de tonnes,  au cours de la période 2008-2013”.  L’impact positif sur les importations de blé dur est visible. Elles ont diminué de 45% en dix ans, pour se situer à 1,97 million de tonnes en 2014. Pourtant, cette baisse n’allège pas la facture. Les cours du blé dur ont fortement grimpé au niveau mondial. La facture annuelle moyenne s’est stabilisée autour de 700 millions de dollars entre 2004 et 2014.

La qualité à la rescousse du secteur
Questionné au sujet du trafic de blé dur, le propriétaire de la marque Mama pense que son incidence est minime. Il met en évidence d’autres problèmes “davantage dommageables”. Certains agriculteurs trichent, selon lui, sur la qualité de la production vendue à l’État.
“Le blé importé doit comporter au maximum
1% d’impuretés alors que le blé local peut en contenir jusqu’à 30%.” L’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC) qui, à travers ses antennes régionales, rachète les cultures, dispose, pourtant, d’un barème de bonification/réfaction. Il permet d’ajuster le prix d’achat à la qualité du blé. L’agriculteur perçoit plus d’argent si le blé est de très bonne qualité. À l’inverse, le prix est réduit si la qualité n’est pas satisfaisante. Mais ce barème est indexé à d’anciens prix des blés !
“Pour agir en faveur de l’amélioration de la qualité des blés locaux, ce barème doit être actualisé”, estime Réda Hechelaf. De même, il pense que la politique des quotas n’est pas en faveur de la qualité. “Elle ne récompense pas les meilleurs et n’est pas en faveur du développement de la qualité des produits.” Selon lui, elle en est même altérée. D’autres meuniers le confirment : “La farine et la semoule sont de meilleure qualité lorsque les moulins tournent à pleine capacité.” À cause des quotas, les industriels préfèrent se mettre à l’arrêt, quelques jours par semaine, le temps de remplir les silos pour obtenir de bons produits finis. M. Hechelaf est affirmatif : “Si les quotas étaient supprimés, ne resteront sur le marché que les meilleurs et les plus sérieux des meuniers, ceux capables de produire de la qualité et de fidéliser leur clientèle.” Professionnaliser le secteur à travers la recherche de la qualité. C’est, sans doute, par cette voie que passera l’assainissement de la filière des céréales.


Blé tendre
Avantages :
 Cours actuel sur les marchés internationaux :  22,5 $/q, soit 2 070 DA/q Prix de vente subventionné pour les minotiers : 1 280 DA/q
Prix d’achat aux agriculteurs de la récolte locale : 3 500 DA/q
L’importation libre du blé tendre est soumise à seulement
5% de droits de douane.

Obligations :
Prix de vente de la farine boulangère en sacs de 50 kg, livrable porte boulanger : 2 000 DA
(la farine boulangère est exonérée de toutes les taxes)
Prix de vente du résidu de trituration (le son) : maximum 1 500 DA/q Les prix de vente de la farine supérieure sont libres.

Blé dur

Avantages :
 Cours actuel sur les marchés internationaux :
45 $/q soit, 4 140 DA/q
Prix de vente subventionné aux semouliers : 2 280 DA/q
Prix d’achat aux agriculteurs de la récolte locale : 4 500 DA/q
L’importation libre du blé dur est soumise à seulement 5% de droits de douane.

Obligations :
Prix de vente de la semoule courante au grossiste : 3 200 DA/q
Prix de vente de la semoule supérieure au grossiste : 3 500 DA/q
Les prix de vente des dérivés, couscous et pâtes alimentaires sont libres. Les produits dérivés destinés à l’exportation ne doivent pas être fabriqués à partir du blé subventionné.


A. H.

Lire aussi :
- “Liberté” débusque le trafic : Du blé tendre pour nourrir les bêtes
- Surconsommation, surcapacité de transformation et faibles rendements de la céréaliculture : Quand la subvention favorise le gaspillage
-Subventions : mode d’emploi

 


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