Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Entretien

Son dernier film sortira en septembre

Ariouat raconte “Chronique des Années Pub”

Athmane Ariouat revient dans cet entretien sur les contraintes rencontrées pendant le tournage de son dernier film “Chronique des années Pub”.

Liberté : Plusieurs versions sont racontées au sujet de la production de ce film dont la sortie est vivement attendue. On dit que des mécènes d’El-Eulma vous ont aidé matériellement pour le finir…
Athmane Ariouat : Des rumeurs que je n’apprécie pas beaucoup. Et s’il n’est pas de mon éducation de rentrer dans les polémiques je tiens en revanche à démentir ce qui se dit à tort au sujet de ce film. Et si des citoyens d’El-Eulma, pour qui j’ai un grand respect, prétendent m’avoir donné le moindre sou dans ce cadre, qu’ils se fassent connaître par le biais de votre journal. Ceci étant, il faut savoir que le film a nécessité des moyens de loin plus importants que le petit budget qui lui a été alloué. Jusque-là, cette production a englouti près de trois milliards de centimes. C’est justement en raison de cette contrainte majeure que le tournage a pris des lenteurs et même des arrêts fréquents et durables.

Revenons au film. Pourquoi ce titre ?
C’est l'histoire d’un peuple qui vient de recouvrer son indépendance après plus de 130 ans d’occupation. Un peuple aspirant profiter des richesses d’un pays aux ressources naturelles inépuisables. Le film s’ouvre sur une scène de vie paisible. Un travelling sur des personnages représentant différentes couches de la société. Le laboureur, la tisseuse, les enfants qui jouent, les cavaliers rivalisant dans une course, des animaux domestiques autour d’une kheïma où on prépare une jeune mariée à aller dans sa future maison, une rivière limpide, un soleil jetant ses derniers rayons sur une oasis où tout respire le bonheur. Et soudain, cette vie paisible cède la place, dans un plan suivant, à la violence et le mal incarnés par le personnage principal que j’interprète. Un mégalomane à la tête d’une horde sauvage. Des cavaliers vêtus de rouge obéissant au doigt et à l’œil aux ordres de celui qui a pour culte le cynisme et le machiavélisme. Le temps passe, et le pays incarné par la silhouette d’une jeune femme élancée accuse l’un après l’autre les douloureux événements. Les traits et le regard se  durcissent à des moments exprimant l’amertume. La violence engendre la violence. Le peuple finit par réagir et crier sa colère mettant le pays à feu et à sang. Le film avait d’ailleurs comme titre initial l’Arche Rouge compte tenu de la violence qu’il véhicule du début à la fin. Nous avons fini mon équipe et moi à opter pour Chronique des Années Pub. Une publicité mensongère dont on a gavé le peuple en promettant une vie meilleure qui n’arrivera que par une génération future porteuse d’espoir. Une œuvre grandiose brillamment interprétée par Ahmed Benhassir, Youcef Meziani, Attalah, Laamri Kaouane, Belayachi Mahfoud et Doua Hayet. La direction de la photo est signée par Bachir Sellami assisté de Ahmed Messaâd et Youcef Bakour. Je tiens aussi à saluer les cameramen Athmane Abane et Sid Ahmed Ghernouti. Quant à la musique je reste convaincu que le public découvrira une grande révélation en la personne d’un jeune compositeur de Laghouat Moulay Aïssa Kamel. Les amateurs de Maurice Jarre seront gâtés.

On dit que vous n’êtes pas facile et que vous refusez souvent un rôle…
J’ai un public que je ne saurai décevoir. “Ma n’dir walou khir ma n’dir hadja walou”. Je préfère ne rien faire que de faire ce qui est nul. Et puis comme le disait Gustave Flaubert : le comble de l’orgueil c’est de se mépriser soi-même. C’est à travers l’œuvre qu’on vous jugera. Comme la moquerie est souvent indigence d’esprit je fuis toujours l’humour gratuit et les choses insensées. Il n’est pas juste de penser que le public algérien est simpliste dans ses jugements. Bien au contraire, c’est un public connaisseur, appréciateur et exigeant. Aussi, j’estime qu’il ne faut pas produire pour produire. Le ridicule, le charlatanisme et l’insensé sont un cauchemar pour moi. L’humour n’est pas donné à n’importe qui. Il exprime la propreté morale et quotidienne de l’esprit.

Trois heures et quart cela peut paraître assez ennuyant pour un film…
La caméra est en perpétuel mouvement. Les scènes statiques sont rares et courtes. Trois ou quatre répliques et on passe à l’action. Beaucoup d’extérieurs, de chevauchées, de charges sabre à la main dans des paysages magnifiques. Le tournage a eu lieu à Boussaâda, Ouled Djellal, Doucen, El-Kantara, les balcons du Rhoufi, Laghouat. Je tiens tout particulièrement à exprimer toute ma gratitude aux autorités ainsi qu’aux populations de ces villes pour leur précieux concours. J’ajouterai que ce film pourrait servir de support publicitaire touristique pour la beauté de l’Algérie profonde.

Et c’est quoi cette histoire de B52 ?
Un long moment de rires ! Comme vous le savez, une partie du tournage s’est effectuée à Paris. Le personnage fictif que j’interprète se trouve justement sur invitation du maire de la ville dans la capitale française. Nous avons donc agrémenté l’événement par une émission appelée B52, allusion faite à un ancien magazine diffusé sur TF1, 52 sur la Une. L’animateur de la pseudo émission n’est autre que votre consœur d’El Watan Mélanie Mataresse que je salue au passage.

De quoi vit aujourd’hui Ariouat alors que la production se fait rare ?
Le plaisir est le bonheur des fous. Le bonheur est le plaisir des sages, disait Proust. Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit, réplique La Rochefoucauld. En ce qui concerne votre humble interlocuteur, il est heureux. N’ayant rien à se reprocher, il ne trouve aucune difficulté la nuit venue à plonger dans les bras de Morphée. Athmane Ariouat n’a ni trésor ni un cas sur la conscience qui l’empêcheraient de dormir. Cependant, je considère que tout artiste qui se respecte a le droit de s’interroger sur le pourquoi de l’indifférence. Plus que tout autre, l’artiste vit ses peines en silence les oubliant quelquefois pour faire plaisir aux autres. Cela fait près de quarante ans que je me voue à l’art, le servant avec le plus profond de mes tripes. Aujourd’hui, seul le peuple, mon public continue à insuffler en moi le courage de jouer encore. Entre les artistes qui ne sont plus de ce monde et ceux qui végètent, il y a un point commun. D’un côté comme de l’autre, ils sont morts.

D’autres projets en vue ?
 L’artiste quand il ne produit pas, il médite. La préoccupation que j’ai pour “Chronique des Années Pub” va, je l’espère, se dissiper. Je sais l’intérêt que porte Madame la Ministre à ce film. Entre-temps, j’ai concocté un scénario devant servir au prochain film dont le titre est soit “Ana Berri ouine” ou “Couscous aux cornichons”. Le tour de manivelle est prévu juste après la sortie de “Chronique des Années Pub”. Vous savez pour produire il faut des moyens. C’est toute la différence qui existe entre nous et les pays avancés comme les Américains, les Français ou les Italiens. Nous sommes dotés d’un cerveau de même taille et nous réfléchissons et ressentons de la même manière.

Carnaval fi dechra, long métrage a grand succès est sorti durant l’ère du parti unique. C’est surprenant que les autorités de l’époque n’aient pas réagi au contenu du film...
 Sincèrement, au vu de la conjoncture de l’époque, je n’avais pas donné cher de ce film. Comme il est arrivé à un moment coïncidant avec les événements d’octobre 88, le public assoiffé de changement et voulant rompre avec les sentiers battus a trouvé dans le film l’expression propre de ses attentes.

Vous nous suggérez du coup de vous poser la question sur le niveau du cinéma algérien…
 J’ai beaucoup de respect pour mes confrères. Donner un avis sur leurs travaux n’est pas chose aisée. ? une époque donnée on se sentait fier d’avoir, à votre actif, des films comme le Vent des Aurès, Les déracinés, l’Opium et le bâton, Chronique des années de braise , Bouamama. Des œuvres qui rivalisaient avec des productions mondialement connues. ? présent, je me sens triste de la piètre qualité du peu qu’on offre aux téléspectateurs. La culture d’une manière générale a subi un sacré coup. C’est le déclin. En prenant connaissance de certains scénarios, je deviens inquiet. Ce qui est d’ailleurs valable pour la chanson. De l’indécence dans les paroles qui n’expriment que l’exil et la violence. On a comme l’impression que les paroliers ne font qu’un assemblage de mots. Pourvu que ça rime. C’est scandaleux.

Et vous condamnez le phénomène harraga ?
Comme vous le dites si bien, le phénomène harraga trouve son explication dans les causes qui poussent des milliers de jeunes chaque année à vouloir tenter une vie ailleurs après que celle vécue dans leur propre pays se fut soldée par un échec. Il faut se poser des questions sur des terres qui pourraient s’avérer hostiles. Ce n’est certainement pas de gaieté de cœur qu’on quitte les siens pour des lendemains incertains dans des conditions périlleuses. Cette situation n’est que la conséquence d’un système dont on veut à tout prix cacher la faillite. Il faut savoir reconnaître son tort. Le président de la République l’a récemment exprimé clairement en disant que nous avons emprunté un chemin qu’on croyait nous mener au paradis mais nous nous sommes trompés. Cela est vrai car quand on a le droit de se tromper impunément on est toujours sûr de réussir.

Et pour conclure aimez-vous Brahms ?
Oui ses œuvres pour piano, ses symphonies, ses concertos pour violon, son requiem. J’aime aussi Bach, Mozart, Rahmaninov, Liest, Chostakovitch comme j’adore les airs bien de chez nous. Au fait, vous me parliez du compositeur ou du film ? ha ha ha…

Vie d’un artiste
De Cheikh Bouamama au Taxi clandestin en passant par Carnaval fi dechra, Deux femmes et autre Un toit, une famille, Athmane Ariouat a très largement conquis le public algérien qui a fait de lui l’artiste le plus populaire de ces deux dernières décennies. Si Makhlouf El Bombardi, que toutes les familles ne se lassent pas de voir et revoir, s’est éclipsé depuis plus de dix ans laissant cinéphiles et téléspectateurs sur leur faim et n’arrivent pas à trouver une explication à une aussi longue absence même si pour certains, elle est due à la dernière production Chronique des années Pub entamée il y a sept ans dont la sortie est prévue, si tout ira bien, en septembre. Le film d’une durée de 3 heures et quart est une odyssée dédiée à l’Algérie depuis son indépendance et racontée dans le style propre à l’acteur. Une tragique comédie comme il a l’art d’en faire. Très réservé, digne tout en restant populaire, Ariouat n’aime pas étaler sa vie dans les médias. Sa fierté à ne pas confondre avec vanité lui a toujours dicté de ne pas se déclarer vaincu par les vicissitudes, lui qui traverse actuellement une période difficile alors que les artistes de sa trempe, ils sont rares, ont quand même droit à un niveau de vie plus décent. Et si les oiseaux se cachent pour mourir, l’artiste lui vit dans ce quartier populaire de Bab Ezzouar où un ancien ministre des P et T l’a casé dans un F2 au huitième étage sans ascenseur. C’était grâce au film Cheikh Bouamama sorti en 1984 dont il a magistralement campé le personnage principal. Pour dégoupiller le sujet, rien de tel qu’une variété de chtatah chez Mme Faïza la patronne du “chez vous” à Saïd Hamdine. Un entretien inlassable, entrecoupé par d’inévitables prises de photos avec les admirateurs, nous mène à la découverte de l’artiste émérite vivant à l’ombre des regards indifférents. Pour vivre heureux, vivons cachés. Un bonheur que lui seul savoure spirituellement. Avec philosophie, il prend son mal en patience, ne révélant que par lapsus ses peines et ses déceptions. “Les malheurs des autres nous sont indifférents, à moins qu’ils nous fassent plaisir”, avait à propos dit Jules Renard. En 2001, lorsque cheikh, terme qu’il affectionne, se lance dans la réalisation de “Chronique des Années Pub”, il était loin de se douter qu’il s’était lancé dans une aventure. Par faute de moyens, le film n’est toujours pas sorti. 450 millions de centimes sont nécessaires pour son transfert en format 35 mm. La version intégrale est actuellement au ministère de la Culture qui vient de donner son aval pour son envoi dans un laboratoire étranger. “Madame la Ministre et ses proches collaborateurs m’ont accompagné dans les périples de ce film et je les en remercie”, dira-t-il.