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A la une / Entretien

Dr Scander Soufi, expert international

«Avec l’Ebola, les frontières sont virtuelles»

©Liberte-algerie.com

Le docteur Scander Soufi est le président sortant de l’association AnisS de Lutte Contre le Sida, et également expert international en Sante publique. Dans cet entretien accordé à la Rédaction Web de « Liberté », il revient sur la propagation du virus Ebola dans le monde, et les risques encourus pour l’Algérie, tout en faisant un parallèle avec un sujet qu’il maîtrise, le virus de l'immunodéficience humaine (VIH)

Le virus Ebola prend de plus en plus d’ampleur dans le monde, et plusieurs gouvernements prennent de nouvelles dispositions. La France par exemple vient de renforcer son dispositif d’alerte en désignant le directeur de l’ANRS (l’Agence nationale de recherche sur le SIDA et les hépatites virales), comme «coordinateur de l’ensemble des opérations internationales et nationales » pour trouver des solutions à la propagation de ce virus. Un profil qui ressemble au votre. Croyez-vous que l’Algérie va devoir faire la même démarche?

Effectivement, les deux phénomènes sanitaires présentent un certain nombre de similarités et l’expérience accumulée dans la riposte au VIH/Sida peut servir dans la réponse à une éventuelle extension de l’épidémie de fièvre hémorragique à virus d’Ebola. D’ailleurs, en Algérie également, la Sous-Direction des Maladies Transmissibles et de Veille Sanitaire du Ministère de la Santé est globalement en charge des deux.

Et quelles sont les similitudes entre le Sida et l’Ebola ?

N’oublions pas d’abord que ce sont des recherches sur l’Ebola qui ont conduit au début des années 80 à la découverte du virus d’immunodéficience humaine (VIH). Les deux virus ont en commun une transmission essentiellement produite à travers les liquides corporels infectés. Les deux infections occasionnent d’autre part une déficience immunitaire, longue au cours du VIH/Sida mais très rapide au cours d’une infection à Ebola. Sur un autre registre, les deux infections font remonter des peurs archaïques, des mythes et des idées fausses aussi bien auprès de la populations générale que dans les milieux de soins où elles mettent à nu le degré de respect des mesures de protection. Elles mettent aussi en exergue des formes de stigmatisation des malades et de refus de soin. Comme le cas pour le Sida depuis plus de 30 ans maintenant, le combat contre l’Ebola n’est pas que médical. Il implique un marketing social sur les modes de transmission et de prévention. Il convoque le lien social, les croyances et le contexte socioculturel. À contempler les réactions induites par l’actuelle épidémie d’Ebola, nous n’avons malheureusement pas encore tiré toutes les leçons de la lutte contre le sida.

Ya-t-il, en Algérie, des dispositifs concrets pour contrer ce virus ?

Il serait d’abord utile de mentionner qu’avec l’Ebola nous sommes dans cette nouvelle configuration de défis sanitaires globalisés où les frontières sont virtuelles et les pays interdépendants. En l’absence de traitement spécifique,  l’épidémie d’Ebola précisément a déjà couté la vie à prés de 5000 personnes des 9000 cas recensées. Elle mobilise d’importantes équipes de l’OMS et de Médecins Sans Frontières en Afrique de l’ouest et a provoqué de nombreuses réunions du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Qu’un pays ou un autre déclare être totalement à l’abri est une vue de l’esprit et il est donc impératif de prendre la situation au sérieux sans pour autant stigmatiser une population donnée ou verser dans l’alarmisme et la rumeur. Officiellement, aucun cas n’a été diagnostiqué en Algérie et des considérations liées au climat et à l’hygiène sont avancées pour expliquer la faible probabilité d’extension de l’épidémie dans le pays. Néanmoins, un dispositif dit de surveillance et d’alerte a été mis en place impliquant le contrôle aux aéroports et frontières et la référence à des structures hospitalières réparties sur l’ensemble du territoire. Les cas rapportés de suspicions d’infection à Ebola sont un indicateur de la réactivité du dit dispositif.

Pour revenir à la situation de l’épidémie du sida en Algérie, quelle est la situation actuellement ? Surtout dans un contexte où la région MENA (Middle East & North Africa) est la seule à enregistrer une augmentation de nouveaux cas…

Contrairement aux idées reçues, la région MENA à laquelle appartient l’Algérie est effectivement l’une des deux seules régions au monde où le nombre de nouveaux cas d’infections est à la hausse contrastant avec la tendance au déclin constatée partout ailleurs. Un fait inquiétant d’autant plus que le nombre de nouvelles contaminations au Moyen Orient et Afrique du Nord a plus que doublé depuis le début du millénaire alors que le nombre de morts dues au sida a quant à lui plus que triplé durant la même période dans la région. Un certain nombre de facteurs s’intrique pour expliquer cette situation préoccupante. Les plus incriminés sont le tabou entourant la maladie, les formes de stigmatisation et de discrimination que rencontrent les personnes vivant avec le VIH ou celles issues des groupes vulnérables et exposés (Femmes vulnérables, Usagers de drogues, hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, migrants, détenus) dans leur accès aux soins entre autres droits et les approches coercitives inadaptées adoptées par des gouvernements de la région. Dans un contexte marqué par l’amenuisement des ressources, les moyens limités alloués au VIH/Sida dans certains pays de la région s’additionne aux autres facteurs. En Algérie, les ressources consacrées à la riposte nationale sont conséquentes même si les acteurs associatifs et communautaires en sont le parent pauvre. L’épidémie chez nous est à faible prévalence avec un nombre de cas inferieur à 0,1 de la population mais il existe toujours un écart considérable entre le nombre de cas recensés par le Laboratoire National de Référence avoisinant les 7500 séropositifs et 1500 cas de sida à la fin septembre 2014, d’une part, et des estimations plus fiables suggérant 30 000 cas, d’autre part. Cet écart donne une idée sur le nombre de personnes malades qui s’ignorent et qui n’ont donc pas accès au traitement malgré la mise en place d’un réseau relativement dense de centres de dépistage volontaire ou de centres de référence de prise en charge à travers le pays . Cet écart nous rappelle aussi que le contexte local est marqué par les mêmes tabous et discriminations décrits dans la région MENA. Cet écart révèle enfin la faiblesse du dépistage ciblé et impose une intensification et une meilleure adaptation des interventions de dépistage volontaire destinées aux populations et aux communautés prioritaires, impliquant conjointement le secteur publique et les organisations de la société civile.

Vous êtes membre du comité national de prévention et de lutte contre les IST et le Sida. Qu’elles en sont les objectifs ?

Le Comité National de Prévention et de Lutte contre les IST et le Sida a pour mission de coordonner la riposte nationale et de suivre les progrès dans l’atteinte des objectifs du Plan Stratégique National sur le Sida. Il regroupe l’ensemble des ministères impliqués ainsi qu’un nombre d’organisations de la société civile apportant ainsi une reconnaissance au rôle de ces dernières. La création du comité, attendue depuis longtemps, est en soi une réaffirmation de l’engagement institutionnel dans la riposte nationale au VIH/Sida. Mais nous ne pouvons nous risquer à des effets d’annonce sans suite à la hauteur des attentes. Venir à bout d’une telle préoccupation implique la mise en branle effective et rapide des activités du comité et l’élargissement de sa composante avec inclusion d’autres acteurs associatifs, communautaires et socioprofessionnels « clé » de sorte qu’il puisse constituer la véritable locomotive d’une réponse encore plus forte, unanime et coordonnée.

Vous avez été coordinateur, les deux dernières années, du réseau algérien sur le sida, ANAA. Quel en a été l’impact sur la société civile?

Nombreux sont les partenaires qui s’interrogent sur l’impact de cette dynamique collective et oublient qu’il ya quelques années, elle n’existait même pas ! C’est parti d’une idée généreuse, celle de mutualiser les ressources et les habiletés dans une synergie collective épousant aussi bien le cadre stratégique national que les recommandations internationales. Dans un contexte associatif marqué traditionnellement par des ressources limitées, une faible coordination et l’émergence des considérations de leadership, la mise en lien des acteurs associatifs et communautaires impliqués dans la thématique autour du ANAA et l’instauration d’une instance de coordination de deux années non renouvelables ainsi que d’une charte auront été en elles-mêmes des acquis tant les processus de mise en lien sont laborieux et étalés dans le temps. Durant les deux dernières années, des activités de renforcement des capacités dans les domaines de l’accès universel, du leadership et des droits humains ont été adressés à des acteurs associatifs, communautaires, médiatiques, juristes et même à des leaders religieux. Des espaces de dialogue sur la stigmatisation et la discrimination ont été ouverts, des actions médiatiques imposantes ont eu lieu afin de sensibiliser les populations ou alerter les pouvoir publics. La journée nationale de solidarité avec les personnes vivant avec le VIH,  tenue le 23 Août 2013 et constituant une première, aura été une action phare impliquant des activités réparties sur tout le pays et mobilisant les médias lourds et les collectivités locales. Le réseau a porté également, dans les rencontres régionales, la vision des acteurs communautaires et associatifs algériens sur l’agenda post 2015 de l’ONU. Ces actions collectives ont certes été ponctuelles mais importantes et il est aujourd’hui nécessaire de passer à des projets structurants pour aboutir à un cadre collectif capable d’appuyer l’organisation communautaire des populations prioritaires et de renforcer leur accès à l’ensemble de leurs droits.

Et le rôle du mouvement associatif…

Les mobilisations associative et communautaire revêtent une importance capitale non seulement dans la réponse au VIH/Sida mais dans l’ensemble des questions liées au développement humain et à la cohésion sociale. La société civile ne doit pas figurer ad vitam aeternam en artefact des politiques publiques.

Pour y arriver, ses composantes doivent affirmer leur utilité aux populations et gagner le pari de la crédibilité vis à vis des pouvoirs publics. Elles doivent d’autre part elles mêmes incarner la bonne gouvernance et le renouveau qu’elles prônent. C’est dans cet ordre d’idée d’ailleurs que je n’ai pas souhaité renouveler mon mandat associatif à AnisS. Car tout projet social qui ne renouvelle pas ses protagonistes et ne fait pas évoluer ses objectifs est un projet qui a déjà échoué. Des dynamiques qui ont vu le jour en Algérie, telles que le Programme Concerté Pluri Acteurs JOUSSOUR et le Centre des Ressources de la Société Civile, méritent d’être citées eu égards aux perspectives intéressantes qu’elles offrent au devenir de cette société civile.

Dans quelques mois vous allez participer au projet international de santé publique « World Justice Project » basé à Washington et relatif à l’établissement de l’état de droit pour garantir le plein accès à la santé. Quelles sont les grandes lignes de cet évènement ?

« World Justice Project » vise à renforcer l’accès équitable des populations a des services de santé de qualité et ce à travers l’instauration de l’état de droit. Des études sur l’impact des cadres juridiques en matière d’accès à la santé sont réalisées, un index mondial de l’état de droit est instauré et des projets catalytiques visant  l’application des cadres légaux renforçant l’accès entre autres à la santé à travers le monde sont financés. L’un des enseignements majeurs renvoie aux limites  de l’instauration de cadres juridiques favorables à un accès équitable de tous aux droits dans des contextes sociétaux marquées par des résistances sociétales et culturelles.  Si les actions de plaidoyer auprès des états sont nécessaires à l’instauration de cadres juridiques et législatifs favorables, une action sociale permanente et durable, menée par les communautés et centrée sur les perceptions et les croyances, est primordiale en vue de l’appropriation locale de ces cadres et l’aboutissement donc de toutes les transformations sociales escomptées.

 

Entretien réalisé par Salim KOUDIL

@SalimKoudil

Publié dans : algerie,ebola

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