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A la une / Entretien

Entretien exclusif du Pr Ahmed Djebbar

"Cette année sera importante dans l'histoire moderne des pays arabes"

Abordant plusieurs sujets à la fois, le professeur Ahmed Djebbar se confie à liberte-algerie.com dans un entretien exclusif. Que ce soit le « printemps arabe », la formation, la récupération du patrimoine nationale, ou encore ses activités, celui qui est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire des sciences du monde arabo-musulman se « lâche » à sa manière. A lire.

Entretien réalisé par Salim KOUDIL

Professeur Ahmed Djebbar, en tant qu'un des spécialistes de l'histoire des sciences du monde arabo-musulman, croyez vous que l’Algérie a donné assez d’importance à ce domaine ?

Si votre question concerne les institutions de l'Etat, ma réponse est non. Mais, parallèlement, il y a eu, dans notre pays, de nombreuses initiatives en faveur de l'enseignement et de la recherche en histoire des sciences. Cela s'est fait au niveau d'institutions universitaires (E.N.S. de Kouba, Université de Constantine, Université Houari Boumediene, etc.), sous forme de cours, de colloques internationaux, de publications et, surtout, de mise sur pieds de Magisters et de Doctorats. Actuellement, il y a une quinzaine de travaux universitaires, réalisés par mes anciens étudiants en Magister ou en Doctorat, qui n'attendent que les subventions nécessaires pour être publiés. Cette publication est d'autant plus nécessaire que nous sommes entrés dans une phase nouvelle, celle du L.M.D. (Licence-Master-Doctorat) qui prévoit un enseignement obligatoire d'histoire des sciences dans toutes les licences scientifiques. Or, au dire même des responsables de certaines universités que j’ai pu rencontrer ces derniers temps, le déficit dans ce domaine est flagrant. Pourquoi ? Parce qu’on a mis, encore une fois, la charrue avant les bœufs. On a demandé aux institutions universitaires d’appliquer le L.M.D. (qui prévoit l’enseignement de l’histoire des sciences en Licence) sans avoir préparer la mise en application de cette décision importante sur le plan culturel et pédagogique, c'est-à-dire sans avoir formé les futurs enseignants de cette nouvelle discipline. Ce n’est pas encore trop tard, mais il faut faire vite.

Vous mentionnez l’enseignement, un secteur que vous connaissez bien. En plus d’avoir été conseiller du défunt président, Mohamed Boudiaf, vous avez été aussi ministre de l’enseignement supérieur et de l’éducation. 17 ans après votre dernier poste officiel en Algérie, que faut-il revoir, selon vous, dans les systèmes éducatif et universitaire algériens ?

Depuis l'ordonnance de 1976, le système éducatif algérien a bénéficié d'un certain nombre de mesures pour en améliorer le fonctionnement et le rendement. Mais la plupart de ces mesures n'était que du replâtrage. L'école algérienne a donc besoin, plus que jamais, d'une réforme profonde qui se fasse dans la durée et qui mobilise toutes les énergies de la famille de l'éducation. Le chantier étant tellement énorme, il n'est pas possible, ici, de détailler les initiatives que beaucoup de professionnels de l’éducation, d'observateurs et de parents d’élèves jugent nécessaires de prendre. Sur un plan très général, il s'agit, en premier lieu, de concevoir et de mettre en place une politique éducative favorisant l'émergence d'un nouveau profil de citoyen, mieux formé, plus éclairé et plus cultivé. En second lieu, les apprentissages doivent inculquer des savoirs et des savoir-faire permettant une véritable insertion dans le marché du travail au sens large.

D'une manière plus précise, une future réforme devraient privilégier certains axes fondamentaux. En particulier, l'enseignement des langues pratiquées dans notre pays, langues dont le niveau technique et le contenu culturel laissent beaucoup à désirer. Il y a aussi le contenu des programmes d'histoire, la pédagogie de l'enseignement des matières scientifiques, l'élévation du niveau des enseignants et la redéfinition de la fonction d'inspecteur.  Mais, pour réussir une réforme écrite sur le papier, il faut des conditions minimales pour en assurer l'application : un suivi par les plus hautes instances de l'Etat, un financement prioritaire des secteurs qui ont accusé du retard, comme les bibliothèques et les laboratoires, une évaluation régulière par des institutions indépendantes du Ministère de tutelle.

Quant à l'université, elle souffre, en particulier, du niveau des étudiants qui s’y inscrivent pour la première fois (et cela renvoie aux médiocres performances du système éducatif), du niveau d'une partie non négligeable de l'encadrement, de l'état réel de la recherche qui y est pratiquée et du manque d'autonomie dans le fonctionnement de ses institutions. Là aussi, un vaste chantier est à prévoir. Bien sûr, et malgré la situation que je viens de décrire, l’université algérienne arrive quand même à produire une élite. Mais cette élite est infime au regard du nombre de bacheliers entrant à l’université et au regard des investissements de l’Etat. Plus grave encore, les meilleurs diplômés de nos universités sont, dans une proportion inquiétante, absorbés par des pôles scientifiques étrangers. C’est comme si nos universités avaient été spécialisées pour produire, à grand frais, des élites sur mesure pour des pays qui n’ont pas investi un seul centime dans leur formation.

Concernant la formation, une, spécialement, semble vous tenir à cœur, celle des journalistes scientifiques. Vous aviez abordé le sujet lors de la conférence que vous aviez animée à Alger le 25 août dernier. Qu’en est-il précisément ?

En 2004, à l'occasion d'une mission à l'Université de Blida pour y donner des conférences, J'ai été reçu par la Rectrice de cette Université, Mme MIMOUNE. Je lui ai soumis l'idée d'une formation en Journalisme Scientifique qui serait d'abord locale puis nationale puis régionale (Maghreb et Afrique subsaharienne) et à laquelle participerait le Centre d'Histoire des Sciences et d’Épistémologie de l'Université de Lille 1 où j'enseignais. Ce centre avait déjà (et a toujours) une longue expérience de formation en Journalisme Scientifique, en collaboration avec l’École Supérieure de Journalisme de Lille. Mme la Rectrice avait adhéré à cette idée et avait souhaité établir une coopération avec ces deux établissements.

C'est ainsi que la Faculté des Sciences de l'Université de Blida a mis sur pieds cette formation, en collaboration avec des membres du C.H.S.E. de Lille et avec les meilleurs professeurs du Département "Journalisme et Communication" de l'Université d'Alger.

La formation a commencé par une année de préfiguration au cours de laquelle des journalistes ont été initiés au traitement des informations scientifiques (collecte, rédaction d'article, réalisation d'émissions audiovisuelles, etc.). Elle a été suivie par un concours national puis par une année de formation proprement dite dont le niveau était celui d'un Master II. L’expérience a duré trois ans puis, après le départ de Mme la Rectrice, tout s’est arrêté, sans aucune raison apparente. L’administration de l’Université a même « oublié » de payer les enseignants qui devaient, selon les textes du Ministère, prétendre à des honoraires.

Quel est l’avis du spécialiste de l'histoire des sciences du monde arabo-musulman que vous êtes sur l’année 2011 et le « printemps arabe » ?

Ce n'est pas en tant que spécialiste de l'histoire des sciences que je répondrai à cette question mais en tant que simple citoyen qui observe les évènements du monde. Je vous dirai que, quelle que soit l'issue et les conséquences proches ou lointaines des évènements politiques qui se sont déroulés en 2011, cette année sera importante dans l'histoire moderne des pays arabes, et cela pour plusieurs raisons. Elle a d'abord montré que le changement est possible et qu'il peut être préparé ou provoqué par les sociétés mécontentes de la gouvernance qui leur est imposée. Elle a aussi révélé l'incapacité de la plupart des dirigeants à faire des analyses prospectives ou à prendre en considération les signaux que leur envoient différentes catégories de leur population aspirant au changement. Elle a montré le rôle des médias étrangers et, plus particulièrement d'Internet, dans la circulation de l'information et l'incapacité des pouvoirs, des différents pays qui ont connu des mouvements de contestation, d'empêcher cette circulation. Au niveau international, l'année 2011 a confirmé la position stratégique des pays arabes et les appétits que peuvent susciter leurs richesses et leurs marchés intérieurs. Ce qui pourrait entraîner, soit une consolidation du statut quo politique dans certains pays soit, au contraire, des interventions plus ou moins directes pour accélérer le changement au sommet de tel ou tel Etat arabe.

Revenons à votre activité en Algérie. Vous avez animé une émission quotidienne tout au long du mois de Ramadhan précédent, sur les quatre chaînes télé, l’ENTV, Canal Algérie, la Chaine tv3, et la Chaine tv4, ainsi que sur la radio nationale. Quels sont les échos qui vous sont parvenus ?

J'ai reçu beaucoup de mails. Tous étaient favorables et, souvent, enthousiastes, sauf un ! Son auteur, un universitaire de formation scientifique, n'a pas du tout apprécié. Cela dit, au-delà de leur divergence, ces opinions sont peu nombreuses pour être significatives. Il faudrait plutôt interroger l'ENTV qui doit pratiquer des sondages sur l'impact de ses émissions.

Il y a eu aussi des réactions que j'ai observées sur le vif, celles de citoyens qui m'ont intercepté dans la rue, dans les transports en commun ou dans des aéroports, et qui me disaient des choses très aimables sur les émissions, certains me demandant même de leur vendre des copies DVD!

C’est la première fois qu’on vous revoit au devant de la scène médiatique depuis votre départ du gouvernement en 1994. Comment s’est fait ce retour ?

Ce sera un "retour", comme vous dites, lorsque vous me verrez dans une émission politique diffusée par un média algérien. Pour le moment, il s'agit d'une activité culturelle parmi d'autres. Mais vous avez raison de parler de "retour" à la télévision nationale parce que c'est la première fois que je parle d'histoire des sciences aux téléspectateurs, en arabe. Pour le tamazight, c'était un doublage parce que, malheureusement, je n'ai jamais eu l'occasion d'apprendre à le parler. Mais, il n'est jamais trop tard pour bien faire !

Comment mon passage à l'ENTV a été rendu possible ? En fait, avant ces émissions, des journalistes, comme vous, se sont intéressés à mes activités universitaires et ils m'ont ouvert les colonnes de leurs journaux. En 2007, une journaliste de la radio, Mme Dalila SMAÏL, une grande professionnelle de la chaîne III, m'a invité à son émission "V.I.P." puis elle m'a proposé de parler, chaque vendredi à 18h, de ce que je savais sur les sciences en pays d'Islam. Comme je suis un grand bavard, j'ai accepté sans trop réfléchir. Ce qui était un peu téméraire de ma part parce que je n'avais aucune expérience dans le domaine de la vulgarisation radiophonique. Ces émissions n'ont pas eu beaucoup de publicité mais le "bouche à oreille" a fonctionné.

Puis, un jour, une autre professionnelle algérienne, Mme Narimane BENAMER m'a contacté pour réaliser des émissions de télévision sur des thèmes semblables. Après plusieurs entretiens, elle a opté pour des émissions très courtes. Je me suis donc mis au travail et, après une période d'investigation, je lui ai proposé de raconter la vie et les activités d'une trentaine de scientifiques des pays d'Islam que j'avais choisis en essayant de respecter un certain équilibre entre les différentes régions de l'empire musulman, entre les différentes phases de son histoire et entre les disciplines scientifiques les plus importantes qui y ont été pratiquées.

Malgré cela, certains de vos lecteurs pourraient s'étonner que des savants importants n'aient pas eu droit à une émission. La raison est très simple : il y a en fait des dizaines de scientifiques dont on connaît les contributions, souvent importantes, mais dont on ne sait rien ou presque rien sur leurs activités professionnelles et encore moins sur leurs vies privées. Parler, même pendant six minutes, uniquement du contenu de leurs travaux, aurait été très ennuyeux pour les téléspectateurs. J'ai donc décidé de les mettre provisoirement de côté.

En juin 2009, vous aviez animé une conférence à Alger dans laquelle vous parliez de l’astrolabe de la Grande mosquée d’Alger qui avait disparu en 1830 et dont vous aviez retrouvé les traces.  Vous aviez alors souhaité que l'instrument puisse être acheté par l'Algérie. Y a-t-il eu du nouveau depuis ?

 

Après ma conférence, et surtout après l'article que vous avez consacré à ce superbe instrument dans "Liberté" (http://www.liberte-algerie.com/actualite/l-astrolabe-de-la-grande-mosquee-d-alger-retrouve-en-france-il-date-du-debut-du-xviiie-siecle-et-a-disparu-apres-1830, ndlr), je pensais que des initiatives allaient être prises, à un niveau ou à un autre, pour acheter l'astrolabe. Vous savez, dans ce domaine, l'information circule vite et il faut réagir "au quart de tour". Quelques jours après ma conférence, j'ai appris que l'instrument avait été vendu à une personne dont on ne m'a pas révélé le nom. Mais votre question m'offre l'occasion de tirer, une nouvelle fois, la sonnette d'alarme à propos d'autres instruments que possèdent nos musées et, surtout, à propos des milliers de manuscrits qui sont dans des bibliothèques privées, en particulier dans les villes et les zaouïas du Sud algérien. Des efforts sont faits, depuis quelques années, pour les répertorier et les restaurer. Il faudrait accroître ces efforts et faire participer les chercheurs à la fois dans le travail de préservation et dans celui de la valorisation des contenus. Ce que je viens de dire est bien sûr valable pour notre patrimoine archéologique qui témoigne des différentes périodes de notre histoire. Sa situation n’est pas meilleure. Ce que j’ai appris au cours du colloque qui a été organisé à Tlemcen, du 17 au 19 octobre dernier, et auquel j’ai participé, me rend à la fois optimiste et inquiet : optimiste parce que des initiatives de plus en plus nombreuses sont prises pour exhumer ce patrimoine, le restaurer et le valoriser. Mais ce qui m’inquiète (et là je ne fais que reprendre les constatations de spécialistes du domaine), c’est la manière dont l’exhumation et la restauration sont faites.

En plus d’être professeur à l’université de Lille, en quoi consiste votre travail actuellement ? et quels sont vos activités en Algérie ?

Je poursuis mes recherches sur l'histoire des activités mathématiques en Andalus et au Maghreb, je dirige des Magisters et des Thèses, j'écris des livres de vulgarisation, je participe à des colloques internationaux et je fais de nombreuses conférences pour mettre les résultats de la recherche à la portée du grand public. Une partie de ces activités, je les ai menées en Algérie, depuis 25 ans, et je continue à les mener. A titre d'exemples, deux de mes étudiants vont soutenir leur Doctorat, à Annaba et à Sétif, au cours de cette année universitaire. Il y a quelques jours, j’ai présenté, au Qatar, la version anglaise (publié à Kuala Lumpur), d’un nouveau livre, intitulé « Les découvertes en pays d’Islam » destiné aux élèves des collèges et visant à les aider à mieux assimiler les matières scientifiques de leurs programmes tout en se cultivant. Enfin, dans quelques jours, je publie à Alger, et en arabe, un nouveau livre intitulé "Les savants de la civilisation arabo-musulmane et leurs contributions".

S.K

@SalimKoudil

Publié dans : Salim KOUDIL,Ahmed Djebbar

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