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Entretien

“Fini le temps où l’Algérie était bousculée par le Qatar”

Soraya Manel Djermoun, consultante sur les questions de développement internationales et diplomatie d’influence, spécialiste du Qatar, revient, dans cet entretien, sur l’évolution des relations entre Alger et Doha et sur la période de flottement du royaume de Cheikh Tamim qui fête, aujourd’hui jeudi 26 juin, sa première année à la tête de l’état du Qatar. Par la même occasion, l’auteur de l’ouvrage “Qatarisme, essai d’analyse sur le mode de fonctionnement d’un système”, paru aux éditions L’Harmattan, a insisté sur l’importance de développer le partenariat privé-privé, pour bâtir une véritable stratégie économique entre les deux pays.

Liberté : Il y a une année, jour pour jour, depuis l’intronisation du Cheikh Tamim après l’abdication de son père, Cheikh Khalifa al-Thani. Quel bilan peut-on tirer du système qatari, notamment au niveau interne, au niveau de la région Mena et au niveau international ? Depuis, le mode de fonctionnement du système qatari a-t-il vraiment changé ?

Soraya Manel Djermoun : En un an, il est certainement tôt pour se forger une opinion, mais on peut relever des éléments tendanciels. Globalement, il n’y a pas eu de rupture, hormis le style, et encore c’est discutable. L’économie qatarie poursuit son évolution positive, aucune réforme sociétale ou politique n’a été engagée. Cheikh Tamim ben Hamad al-Thani prend possession de la sphère politique interne dans une sérénité et un calme déroutants. 2014 constitue pour lui une année d'approfondissement et de sélections des projets à prioriser. Économiquement, Doha est plus sélectif et oriente progressivement ses investissements vers ses segments stratégiques (agriculture, industries, sport, etc.) et ses partenaires privilégiés (Europe notamment). Il est à prévoir des mesures audacieuses au sujet des conditions des travailleurs étrangers afin de tarir les critiques qui ont plus qu’encombrer la première année de règne de l’émir.

À la lumière d’un nombre d’événements intervenus cette année sur la scène régionale et mondiale, des observateurs internationaux constatent que l’offensive diplomatique de Doha enclenchée du temps du  Cheikh Khalifa al-Thani a baissé d’intensité avec le nouvel émir. Partagez-vous ce constat ? Et pourquoi ?

En matière de politique étrangère, il y a une continuité dans les axes stratégiques. Par exemple, la relation avec les États-Unis reste forte et le Qatar et les États-Unis ont renouvelé, le 10 décembre 2013, leur accord de défense et de coopération militaire lors de la visite à Doha du chef du Pentagone, Chuck Hagel. La relation bilatérale reste donc forte entre les deux pays, et continue de reposer sur le parapluie américain grâce à la base d’Al-Udeid, la plus grande base militaire américaine hors des États-Unis. En ce qui concerne sa diplomatie régionale, l’émirat tente progressivement de mettre entre parenthèses sa gestion du “Printemps arabe”. Il va peu à peu revenir à une politique d’influence, en cessant ses implications directes dans certains conflits régionaux, notamment suite à ses insuffisances en Égypte, en Syrie, voire en Libye et en Tunisie.  

Les relations algéro-qataries, traversant une zone de turbulences depuis les événements du Printemps arabe en raison de divergences sur les approches politiques, sont-elles aujourd’hui en train d’évoluer dans la sérénité après la signature de certains accords commerciaux et économiques à l’image de celui portant sur la réalisation du complexe de métallurgie de Bellara à Jijel ?
En effet, la relation entre les deux pays n’est pas simple, et surtout au cours des années 2011 et 2012. Néanmoins, l’évolution du lien algéro-qatari peut être qualifié, depuis un plus d’une année, de passage de la passion à la raison.
Ainsi, la relation bilatérale, qui tourne principalement autour des questions internationales, économiques et énergétiques, a vu une nouvelle dynamique se mettre en place : retour d’un ton cordial, tarissement des divergences de points de vue (dossier syrien). La visite de l’émir du Qatar en janvier 2013 à Alger a été marquée par la signature de 7 accords de partenariat dans les domaines de l’énergie, des mines et de l’industrie, dont le plus emblématique est nommé dans le libellé de votre question. Aussi, avec l’impact de la découverte et de l’exploitation de plusieurs gisements de gaz de schiste dans le monde, le paysage énergétique global est profondément modifié. Les conséquences sont donc importantes pour les exportateurs de gaz. Face à la concurrence mondiale existante – la Russie et l’Iran – ou émergente – les États-Unis –, il reste important de créer des alliances, et ce potentiel existe entre l’Algérie et le Qatar. Au demeurant, ce rapprochement économique a une double vocation dont une finalité politique. Ainsi, l’intensification de la coopération économique – qui est très avantageuse pour les deux pays – est aussi un moyen d’aboutir à un approfondissement des relations. En quelque sorte, ces accords servent de levier pour l’établissement d’une relation qui soit mutuellement profitable. Et celle-ci pourrait faire évoluer la diplomatie régionale des deux pays.

Peut-on parler à l’avenir d’un axe commercial Alger-Doha à l’image de celui de Paris-Doha ?
La France et le Qatar ont une proportion économique dominante dans leur relation. Pour avoir une qualité et une intensité équivalentes, il faudra favoriser et développer le partenariat de type privé-privé. Dans un environnement mondial caractérisé par des relations transnationales, ce sont les opérateurs privés qui ont le rôle dominant. Ce n’est pas pour rien que le ministre des Affaires étrangères français parle de diplomatie économique et a surtout créé une directrice générale de la mondialisation, du développement et des partenariats avec une direction des entreprises et de l’économie internationale. Alors, pour être compétitive face au Qatar ou à tout autre pays, l’Algérie doit permettre l’émergence d’un parc commercial avec des opérateurs de taille significative. Dans ce cadre précis, le Qatar a, dans un premier temps, longuement et massivement pratiqué une préférence nationale exclusive ou associée dans l’activité économique et la commande publique peut-être est-ce une piste à exploiter ? Car dans un environnement globalisé, l’état a besoin d’accompagner et d’être accompagné par ses groupes privés. C’est, entre autres, ce qui  constitue le fer de lance du soft power qatari hors frontières.

Depuis l’accès de Cheikh Tamim au trône, partagez-vous le constat que Doha traverse une période de flottement ? Cela est-il une aubaine pour l’Algérie sur le plan régional et international ?

Doha traverse une période de flottement dans la mesure où son positionnement diplomatique n’est pas très probant sur la scène arabe. De plus, la perspective du Mondial-2022 lui vaut une avalanche d’attaques et de critiques. Rien qu’en matière de politique étrangère, tout ceci dégage une marge non négligeable pour l’Algérie qui, un temps, a vu son positionnement bousculé par le Qatar. En outre, sur le plan économique, le Qatar développe une stratégie économique avec un volet méditerranéen important afin de diversifier ses actifs, et l’Algérie, qui souhaite attirer de plus en plus les investissements étrangers, peut trouver son compte, surtout si les opérateurs privés développent une synergie.

H. H