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A la une / Entretien

Réda Hamiani, président du forum des chefs d’entreprise, à Liberté

“Il faut booster l’appareil productif”

Le président du FCE revient dans cet entretien sur la situation économique. Tout en saluant les mesures prises par le gouvernement pour juguler les pressions inflationnistes, Réda Hamiani estime que le plus important est d’agir sur l’offre qui a peine à se mettre en place.

Liberté : Quelle est votre analyse de la situation économique ?
Réda Hamiani : L’économie algérienne est toujours dans une situation de transition, avec une conjoncture paradoxale, caractérisée sur le plan macroéconomique par une embellie financière qui ne cesse de se renforcer. Les caisses de l’État sont pleines. Une politique d’investissement qui suit son rythme avec des succès plus au moins confirmés. Sur ce plan, nous avons apprécié le courage du ministre de l’habitat qui, en faisant l’état des lieux du programme de construction de un million de logements, considère qu’on en est encore assez éloigné. La situation qui dérange c’est le manque de flexibilité ou d’articulation dans le monde économique, notamment dans sa partie commerciale et production.
J’ai l’impression que les algériens sont de plus en plus consommateurs, et notre pays perd, un peu, le statut de producteur. C’est-à-dire que la production est en train de s’enfoncer pour différentes raisons, alors que la consommation ou l’importation bat son plein.
Cette année encore l’importation connaîtra un boom. Chaque année, nous importons 20 à 21 milliards de dollars, je crois que cette année, les importations tourneront autour de 25 et 26 milliards de dollars. Les chiffres du premier semestre attestent d’une forte augmentation. L’économie algérienne manque de réactivité.
En d’autres termes, en principe les mécanismes rééquilibrant, qui sont attachés à la mise en place à ce type d’économie, libérale, devraient permettre une adaptation progressive des situations d’offre par rapport à des situations de demande. Chez nous, j’ai l’impression que le mécanisme est grippé. Nous avons une économie caractérisée encore par une certaine rigidité. Et nous sommes un peu pressés d’avoir le bénéfice de ce dynamise d’une économie de marché qui fait quand un secteur, à l’image de la pomme de terre, connaît une envolée des prix, enregistre une attraction forte pour de nouveaux venus, qui dans un mouvement de recherche de profit viendraient s’installer dans le secteur en question pour augmenter l’offre.
Dans tous les domaines, la demande est de plus en plus forte, alors que l’offre ne suit pas. Parce que les acteurs économiques rencontrent des difficultés de financement, de foncier, de réglementation… Nous saluons les efforts accomplis actuellement par l’équipe gouvernementale. Elle réagit, à travers des paramètres qui sont les plus opportuns pour diminuer les tensions inflationnistes. Mais une politique économique devrait être rythmée au moins par deux logiques : une logique que nous pourrions qualifier de pompier, qui concourt à éteindre l’incendie quand il se déclare, déceler les pressions inflationnistes et veiller à apporter les correctifs assez immédiats. Mais la logique la plus importante, qui devrait être mise en place en parallèle, c’est une intervention sur les conditions qui ont engendré cette situation. Le travail de pompier, pour reprendre cette image, est nécessaire, mais il est de très loin insuffisant. Il faut voir pourquoi il y a crise du lait, crise de la pomme de terre, crise du ciment… C’est cette analyse qui, même si elle est faite, on n’en tire pas les conséquences. Si on revient sur la crise de la pomme de terre, il y aura l’importation de 25 000 tonnes. Nous venons d’apprendre que peut-être il y aurait 100 000 tonnes sur deux à trois mois. Elles seront défiscalisées, pour répondre au souci d’adapter un produit de première nécessité au pouvoir d’achat. C’est une bonne chose. Mais il faut se poser la question pourquoi la pomme de terre n’est pas produite suffisamment chez nous ? Certaines raisons ont été avancées, comme le mildiou et la semence. Mais le travail d’investigation mériterait d’être poussé pour savoir si les crédits ont été accordés au secteur par les banques, si les surfaces emblavées sont suffisantes, si le problème de l’eau est réglé… En d’autres termes, savoir réellement pourquoi la production, c’est-à-dire l’offre, n’est pas au rendez-vous. C’est important pour ne pas revivre la même situation. D’une manière générale, c’est cette offre qui a peine à se mettre en place. Une politique de l’offre est une politique qui doit reposer principalement sur les entreprises.

Quelles sont les conditions à mettre en place pour redynamiser l’offre ?
Il faut rappeler que la valeur, la richesse, les emplois les plus opportuns et les plus justifiés ce sont les entreprises qui les créent. Ce n’est ni l’administration, ni l’État. Les entreprises pour évoluer ont besoin d’un environnement assaini. Certes, beaucoup de choses ont été faites en Algérie, sur ce plan, mais il reste que pour créer une entreprise chez nous, c’est beaucoup plus compliqué qu’ailleurs. Pour dissoudre une société c’est plus lent qu’ailleurs. L’autre problème fondamental c’est que, très froidement, lorsqu’on analyse une décision d’investir, il faut reconnaître qu’il est plus rentable d’investir dans le commerce.
Quand un opérateur investit la même somme dans le commerce ou l’industrie, celui qui investit dans l’industrie est pénalisé. C’est beaucoup plus facile, plus rentable et moins risqué, à conduire un investissement de type commercial. Le capital investi “tourne” deux à trois fois dans l’année. Par contre, la production n’est pas dans le même postulat, l’investissement est plus compliqué à mettre en œuvre, les banques suivent avec beaucoup de difficultés, la ressource humaine est rare, la productivité n’est pas au rendez-vous. Les parts du marché sont de plus en plus prises par l’importation. Il faudrait fondamentalement que dans notre pays, l’attrait de la production soit maintenu, le risque soit diminué et le profit soit au rendez-vous. Dans le cas contraire, il y aurait une attractivité plus forte qui sera exercée par la sphère commerciale. Forcément, cette activité se développera au détriment de l’offre. En tendance, cela fait déjà plusieurs années que nous sommes dans cette logique. La balance commerciale est là pour l’attester. Les importations prennent l’ascenseur alors que la production stagne, pour ne pas dire qu’elle régresse dans beaucoup de secteurs. Nous, en tant que association patronale, nous avons pris la mesure des enjeux. Certes, nous ne pouvons pas revenir en arrière. L’ouverture est irréversible, elle-même liée aux engagements signés par notre pays, notamment l’accord d’association. À partir du mois de septembre, 2 600 produits seront libérés et connaîtront une baisse, programmée d’ici 2017, des droits de douanes. Cette année, il est prévu une baisse de 10% pour les produits de consommation et 20% pour les produits industriels.
Cela veut dire qu’il y aura plus de facilité pour les produits européens, au détriment de la production nationale. Ce n’est malheureusement pas la logique “gagnant-gagnant”. Tous ces éléments font que la nouvelle économie qui se construit nous préoccupe. D’autant que même dans les contrats de dépenses publiques, l’entreprise algérienne n’est pas associée. Celles qui participent sont trop peu nombreuses.
Les dépenses d’infrastructures auraient été une occasion remarquable, unique, admirable de faire participer les petites et moyennes entreprises de notre pays. Dans la majorité des pays quand des contrats de cette importance sont accordés à des groupes étrangers, il est fait obligation, selon des formes à déterminer, aux groupes bénéficiaires des contrats, de sous-traiter et de former. L’objectif à terme est l’émergence de champions capables, à terme, de prendre la relève. On aurait souhaité que nos autorités s’inspirent du “Small Business Act” américain qui exige à l’administration de consacrer une partie des dépenses publiques à des PME locales. C’est une façon pour les entreprises algériennes de s’aguerrir, de se former au contact des grands groupes étrangers, et plus tard de se substituer à eux ou simplement assurer la maintenance une fois que ces groupes partiront.  Nous au forum,  nous sommes tristes, parce que tout ce qui a été investi dans ce pays dans le domaine industriel est en train de partir. Même au niveau des investissements directs étrangers (IDE), quand on fait le bilan, ce n’est pas la manufacture qui intéresse beaucoup nos partenaires étrangers. On vient chez nous pour l’immobilier, le tourisme, les services, la téléphonie… cela ne suffit pas. Nous sommes ravis et heureux, bien sûr, d’enregistrer ce flux net de rentrée de capitaux, mais nous aurions voulu que ces investissements viennent réveiller, booster et améliorer l’appareil de production industriel, qui ne cesse de se dégrader. Non seulement nous perdons des parts de marché, mais en matière d’exportations hors hydrocarbures, nous n’arrivons à décoller du milliard de dollars. Et si nous décortiquons le milliard de dollars, la moitié, ce sont des produits pétroliers, environ 25% , des métaux ferreux et non ferreux. Réellement les exportations hors hydrocarbures ne représentent que 250 millions de dollars.

Vous avez saisi le chef du gouvernement pour lui exprimer votre préoccupation, devant l’envolée des prix de certains produits, notamment de première nécessité. Peut-on connaître les détails ?
La position du forum a été relativement simple. D’abord, il nous appartenait, en tant qu’association patronale, d’alimenter le débat et de confirmer notre préoccupation devant cette envolée des prix.
Nous avons assisté depuis quelques semaines, je ne dis pas à un embrasement généralisé, mais en tout cas à une propagation du phénomène. Et ce n’est pas des augmentations de 0,5% ou de 1%. Les hausses étaient significatives.
Le pouvoir d’achat ne suivait pas. Nous avons saisi le chef du gouvernement pour l’alerter sur ce que nous avons estimé comme étant un dérapage. Nous subissons une inflation de type local qu’on ne s’explique pas, notamment pour les fruits et légumes et une inflation de type importé qui, elle-même, est le résultat de la hausse ininterrompue de l’euro. Mécaniquement, il y a renchérissement de nos importations.
Par ailleurs, les matières premières mondiales obéissent à une hausse généralisée. Nous avons confirmé notre disponibilité pour l’aider dans sa tâche. Nous n’avons pas été très bien compris. Dans le document transmis au chef du gouvernement, il y a eu un rappel des instruments possibles. Le forum n’a pas à interférer dans le choix des instruments. Nous avons signalé que nous pouvions agir sur la parité, sur la fiscalité douanière et courante, en agissant sur les marges et enfin en dernière analyse on pouvait revoir à la hausse le SNMG.
Loin de nous, l’idée de privilégier ou de considérer qu’il nous appartenait, à nous, de définir la politique économique. Il faut rappeler aux uns et aux autres que nous ne sommes pas dans un système de cogestion. C’est le gouvernement qui conduit les politiques économiques d’ensemble, nous nous donnons notre avis.
La question de la parité n’est pas à être manipulée comme ça. C’est un paramètre important. La banque centrale a eu, jusqu’à maintenant, beaucoup de sagesse à garder une stabilité de notre monnaie, en dépit du décrochage important de l’euro. Ce que nous disons, en adoptant cette même gestion active, sans décréter une parité, on peut imaginer des scénarios où la banque centrale intervient pour corriger dans un sens souhaité la parité de façon à ce que la facture totale de nos importations soit plus légère.
Le gouvernement semble avoir opté pour l’instrument fiscal qui est plus souple. C’est une bonne chose. Ce n’est pas suffisant. Il faut mettre un peu plus de couleur à l’appareil productif en simplifiant les procédures d’entrée pour les nouveaux venus et en améliorant les conditions de fonctionnement. Le divorce est de plus en plus net et apparent entre volonté en haut de la pyramide d’appliquer les réformes sur le terrain, l’administration économique en charge est plus que réticente. Il faudrait qu’on retrouve une administration économique non pas avec le chapeau du gendarme, non pas avec des pesanteurs et une certaine viscosité, mais qu’il y ait une nouvelle culture pour faire en sorte que les guichets ne soient pas des guichets de répression mais des guichets d’encouragement, d’incitation, de conseils et d’encouragement.

On évoque une réunion entre les différentes organisations patronales...
Oui, nous allons nous réunir le 3 septembre au niveau de la confédération des industriels et des producteurs algériens. Notre souci est d’aboutir à une plus grande consultation entre les différentes organisations patronales.
L’unification du patronat est une entreprise qui demande plus de temps. Le cloisonnement des associations patronales, même s’il doit exister, il faudrait qu’il y ait plus de passerelles et de proximité. J’ai souhaité, et cela était accepté, une réunion mensuelle pour faire le point, en termes d’analyse de la conjoncture et de suggestion vis-à-vis des pouvoirs publics.

M. R.