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A la une / Entretien

Le pr merabet djoudi, recteur de l’université de béjaÏa, à liberté

“Il n’est plus permis aux universitaires et aux chefs d’entreprise algériens de s’ignorer”

La notion de compétence doit se situer au cœur même de l’acte pédagogique. Accroître les moyens, sans changer l’organisation et sans faire évoluer les missions de l’université, pourrait n’avoir aucun impact. Recteur de l’université de Béjaïa, le professeur Merabet Djoudi explique ces notions qui s’intègrent dans un projet, une nouvelle vision de l’université, de ses missions, de son organisation et de ses objectifs intimement liés à la sphère économique, au développement. Et, partant, à l’intégration de l’économie nationale dans celle désormais devenue globalisée.

Liberté : Vous insistez souvent sur la nécessité d’un ancrage de l’université dans son environnement économique. Pensez-vous que c’est là un enjeu capital ?
Pr Merabet Djoudi : Nous allons vers un effacement progressif des barrières entre entreprise et université. Il en découle logiquement que l’université qui réussira demain est celle qui deviendra elle-même entreprise. De solides courroies de transmission la relieront à la sphère économique. Les étudiants verront une partie de leur scolarité se confondre avec l’activité productive. Les professeurs enseignants y exerceront comme experts et comme managers. Les chercheurs piloteront des projets générateurs de richesses et seront les moteurs de la puissance de leurs établissements grâce à leur apport en sciences fondamentales. Ils seront la pierre angulaire de cette nouvelle configuration parce qu’ils intégreront les logiques de marché de manière spécifique, d’autant que la recherche fondamentale fonctionne selon une horloge tout à fait différente de celle qui règle la cadence des entreprises. Il s’agit là d’un changement profond dans les comportements et dans les méthodes de travail aussi bien à l’université que dans l’entreprise. Il n’est plus permis aux universitaires et aux chefs d’entreprise algériens de s’ignorer. Ils doivent travailler ensemble pour produire les compétences dont a besoin l’économie nationale, pour innover, pour instituer l’esprit de compétitivité dans la gestion des entreprises. C’est la raison pour laquelle je suis convaincu que c’est là un enjeu capital.

Pourquoi les diplômés des universités rencontrent beaucoup de difficultés pour s’intégrer dans le monde du travail ? Certains avancent même que leur niveau est faible...
Aujourd’hui, la simple acquisition des connaissances n’est pas suffisante pour permettre aux jeunes diplômés d’accéder aux postes-clés, car les dirigeants d’entreprises recherchent des collaborateurs possédant le goût du challenge, l’enthousiasme, la capacité à travailler en équipe, de l’imagination et l’agilité intellectuelle des leaders. La formation actuelle suivie par les diplômés d’université et même par ceux des écoles d’ingénieurs ne les prépare pas à ces dispositions. Ils ont très souvent des difficultés à transformer une idée innovante en projet. En d’autres termes, nous ne les initions pas, ou pas assez, à être des entrepreneurs au sens littéral de “porteurs de projets”.

C’est quoi un projet ? C’est quoi être “entrepreneur” ?
Un projet est la combinaison d’une vision, d’une volonté et d’une urgence. Être entrepreneur c’est “avoir un projet”. Autrement dit, être capable d’innover pour créer de la richesse à offrir aux clients qui la demandent, dans le cadre d’une économie globalisée et mondialisée. Un tel entrepreneur est capable de créer son entreprise à n’importe quel moment de sa carrière et d’obtenir la participation des hommes et des femmes à la réalisation de son projet.

Oui, mais la formation des futurs cadres d’entreprise n’entre-t-elle pas dans le champ des préoccupations de l’enseignement supérieur ?
Oui, sans aucun doute. Mais dans toutes ces formations, en Algérie comme un peu partout dans le monde, on privilégie l’acquisition de connaissances coupées de leur application sur le terrain. Aujourd’hui, les établissements d’enseignement supérieur se comportent comme des entreprises et, par conséquent, imposent un certain nombre de règles comme le management par objectifs. Un management d’entreprise implique, en effet, des objectifs, des priorités et, bien entendu, des résultats concrets. En outre, la recherche a aussi besoin de leaders qui soient des entrepreneurs. Un enseignant chercheur doit, par conséquent, satisfaire à des objectifs de formation, et l’université, qui le forme, est appelée à fertiliser la culture d’entreprise.

Quelle est la raison de cette insuffisance de formation à l’entrepreneuriat ?
Ce sont les besoins des utilisateurs qui définissent les conditions de la formation. Depuis quelques décennies déjà, les technologies évoluent très vite, les produits ont des durées de vie plus courtes et la concurrence est devenue mondiale. Ce sont ces différences qui justifient d’autres façons de travailler et d’enseigner. L’inertie des systèmes de formation ainsi que le retard à formuler d’autres besoins de la part des entreprises expliquent les décalages d’adaptation. Il est important de signaler que le temps qu’on monte une formation en fonction de la demande des entreprises et qu’on forme quelques promotions d’étudiants, le besoin des entreprises s’est déjà déplacé. De plus, faut-il le noter, le diplômé a une vie professionnelle de plus de 40 ans, alors que 5 ans après sa formation il ne peut plus exercer vu le déplacement des besoins et la nécessité d’adaptation. Les raisons de l’insuffisance de la formation sont nombreuses ; c’est pour cela qu’il faut faire converger les efforts vers plus de flexibilité dans la gestion des offres de formation. Une autonomie pédagogique, un financement par projets, un management par objectifs et une évaluation avec obligation de résultats permettront à l’université de s’inscrire dans un système compétitif qui améliorera irréfutablement le rendement scientifique et pédagogique.

La culture d’entreprise est-elle présente à l’université ?  
Votre question renferme trois mots qui me semblent nécessaires de définir : culture, entreprise et université. On peut retenir de la culture qu’elle permet aux membres d’une collectivité de former un “être ensemble”. L’entreprise est une collectivité organisée pour produire les biens et les services attendus par une société où le “vivre ensemble” est structuré par des relations de travail et d’emploi. L’Université est une collectivité organisée pour produire, conserver, enseigner et diffuser des connaissances et où le “vivre ensemble” est structuré par des relations de recherche, d’enseignement et d’apprentissage.  Il est, par conséquent, plus que souhaitable de s’inscrire dans une dynamique cohérente dont la finalité serait une formation de qualité produisant des  compétences professionnellement intégrées. La culture d’entreprise doit être nécessairement présente à l’université.

L’encadrement possède-t-il l’expérience professionnelle requise, les savoirs d’actions idoines pour construire ces compétences ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre favorablement dans l’état actuel des choses.
 
Quels sont les différents changements que vous avez apportés à l’université de Béjaïa ?
Si vous parlez de changements, j’ose croire qu’ils sont visibles et palpables. Je peux vous dire que mes prédécesseurs ont construit une structure fonctionnelle à laquelle j’ai voulu apporter un souffle nouveau et des méthodes de travail en conformité avec les conjonctures actuelles. Il y a un projet, donc une vision, une volonté et une urgence.
L’université de Béjaïa est devenue un pôle de formation et de recherche important.  Un positionnement dû à la réussite des changements initiés et à l’importance de l’investissement accordé. Des atouts et des performances qu’il faut préserver et surtout promouvoir davantage.

Chaque année universitaire est perturbée par des grèves à répétition. Cela est dû à quoi, à votre avis ?
Parce que les mêmes problèmes reviennent chaque année.

Vous voulez dire les problèmes sont connus mais pas pris en charge ?
Je ne dis pas tout à fait cela. Bien sûr que les problèmes rencontrés à la veille de chaque rentrée universitaire sont non seulement identifiés et connus, mais des orientations sont toujours données pour leur prise en charge. Les différents acteurs doivent travailler, travailler beaucoup et surtout apprendre à travailler ensemble. Cependant, la réalité du terrain est complexe et n’est pas toujours facilement maîtrisable à travers les paramètres de gestion retenus.

Pourquoi ?
La formation supérieure est une responsabilité partagée par tous les secteurs.  Nous voulons avoir les meilleurs enseignants ? Il n’y a pas de miracle, il faut bien les former et leur permettre de bien évoluer et de s’épanouir en tant qu’acteurs à part entière dans la société. Nous voulons de bons étudiants ? Il faut les responsabiliser, les libérer, les évaluer à leur juste valeur selon leurs résultats pédagogiques et leur faire comprendre que la bonne gouvernance de l’université ne signifie pas la transformer en “agence sociale”. On ne peut plus comparer ceux qui produisent, ceux qui créent et ceux qui innovent à ceux qui sont figés dans un moule de l’immobilisme et de l’attentisme.

Monsieur le recteur, vous ne pouvez rien faire pour arrêter cela ?
Le premier aspect de la bonne gouvernance est la primauté du droit, donc de l’application des lois, de la réglementation et des codes en toute égalité et en toute transparence. Que peut faire un recteur si ce n’est user de tous les moyens dont il dispose pour ramener la stabilité au sein de son université en cherchant le point d’équilibre entre l’audace de la jeunesse et la sagesse qui n’est pas forcément le juste milieu et encore moins l’immobilité.
Dans cette recherche, le dialogue et la concertation sont deux vecteurs que je favorise. C’est Tagore qui avait dit “si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors”.

D. B.