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A la une / Entretien

Entretien

“Il y a des appelés de l’armée coloniale qui ont eu un comportement humain”

Dans cet entretien, Djoudi Attoumi, ancien officier de l’ALN de la wilaya III historique, évoque les “justes” qui ont sauvé des vies humaines. On les retrouve dans les deux camps : l’armée coloniale française d’un côté, l’Armée de libération nationale de l’autre. Sauf que dans cette guerre meurtrière, qui avait opposé David à Goliath, un camp avait l’avantage : la France, alors quatrième puissance militaire au monde et membre de l’Alliance atlantique. C’est assurément pour cette raison que certains militaires français avaient dit non à la guerre d’Algérie. Ils ont refusé la torture, les corvées de bois. Ils ont même sauvé la vie à des maquisards, et certains d’entre eux avaient libéré des otages et laissé la vie sauve à leurs ennemis. Djoudi Attoumi a écrit deux livres sur le colonel Amirouche. Mais, auparavant, il avait publié "Avoir 20 ans dans les maquis" et les deux tomes sur "Les chroniques de la guerre dans la Wilaya III : 1956 -1962".

"Liberté" : Vous venez de publier chez L’Harmattan "Les appelés du contingent, ces soldats qui ont dit non à la guerre". Comment est née l’idée de ce livre ?
Djoudi Attoumi : Effectivement, je viens de publier chez L’Harmattan, à Paris, mon 6e livre sur la guerre de Libération nationale. Il est consacré aux appelés de la guerre d’Algérie, car il s’agit d’une face cachée de l’armée coloniale. En effet, j’ai été marqué par le comportement humain de quelques appelés français et algériens qui ont soutenu notre cause et qui ont sauvé des Algériens de la mort, y compris des moudjahidine dans les maquis. C’est quelque chose que l’on ne peut oublier.

C’est un sujet auquel vous aviez beaucoup réfléchi…

Absolument. Comment nier ou ignorer le courage de cette minorité qui s’était exposée à de nombreux dangers en s’exprimant, en s’engageant aux côtés de la population ou en sauvant des gens de la mort, de la torture ou de la corvée de bois ! Il leur arrive même de refuser d’exécuter certains ordres de leurs chefs, comme les corvées de bois, la torture, les crimes, les viols etc. Jusqu’à présent dans nos villages, les vieux et les vieilles continuent d’en parler.

Vous aviez axé votre travail davantage sur les archives ou sur les témoignages des maquisards dont vous faites partie… Concrètement, quelle a été votre méthodologie de travail ?

Mon travail est axé essentiellement sur les témoignages de moudjahidine et des citoyens. Jusqu’à présent, des gens continuent à parler d’eux, à témoigner, à leur rendre hommage. Certains diront même qu’ils doivent leur vie à ces appelés dont ils citent les noms ou simplement des anonymes. Ils témoignent soit pour leur rendre hommage, soit pour les maudire et les démasquer. Mais pour revenir à votre question, il m’arrive rarement d’utiliser des archives pour ce thème, alors que pour d’autres leur recours est nécessaire pour étayer des faits et leur donner si l’on veut plus de précisions ou de crédibilité. Justement, il faut se méfier des archives françaises, car j’ai relevé dans de nombreux cas des déformations, des manipulations et même des faux documents attribués à l’ALN ou au FLN. A ce sujet, j’attire l’attention de ceux qui les consultent de s’en méfier et de toujours vérifier les faits auprès des acteurs encore en vie.

Si l’aspirant Henri Maillot ou le général Pâris de Bollardière sont connus du grand public, on ne peut pas en dire autant des autres personnages : je veux parler des appelés du contingent français mais aussi de l’adjudant Mahdjoub, “un héros anonyme” ou de Kamilou Ladjouze, “le James Dean de Bougie”, pour ne citer que ces deux-là. C’est de vrais personnages de romans avec des destins singuliers ?

En les évoquant, j’ai voulu, en tant qu’ancien officier de l’ALN, leur rendre hommage pour leur courage, leur humanisme. J’ai voulu que les Algériens et les Français ne les oublient pas, et leur montrer qu’ils font désormais partie de notre mémoire collective.
J’ai voulu également rendre hommage à ces jeunes appelés algériens qui ont eu le courage de déserter et de rejoindre les rangs de l’ALN. Il y a aussi l’exemple héroïque de l’adjudant Mahdjoub, qui, chef de section dans l’armée coloniale en opération à Mézaia près de Béjaïa, est venu au secours d’une compagnie de l’ALN en partance pour la Tunisie, donc presque sans armes. Il eut le reflexe d’ordonner à ses hommes de retourner leurs armes contre les soldats français afin de sauver les moudjahidine sans armes.
Et c’est ainsi que ces nouveaux moudjahidine ont abattu trois avions et ont sauvé la compagnie d’acheminement et causé des pertes énormes aux soldats. Et l’adjudant Mahdjoub et ses hommes furent exécutés et jetés au pont de Loubard sur la route de Boulimate, pensant les livrer aux chacals. Mais les moudjahidine n’étaient pas loin et les ont enterrés avec beaucoup de dignité. Quel drame pour ces martyrs anonymes qui sont considérés, aujourd’hui, par leurs familles comme étant morts dans les rangs de l’armée française ! Le peu de renseignements que nous avons sur eux, c’est que l’adjudant Mahdjoub est originaire des Ouled Derradj dans la région de M’sila.

Vous-même, aviez eu la vie sauve grâce à l’un de ces “justes”, qui vous avez dans son viseur, mais il n’avait pas appuyé sur la gâchette. Pouvez-vous relater, pour le lecteur, cet épisode.

Je reste marqué à vie par ce geste salutaire et combien humain d’un appelé français qui nous a sauvés la vie à mes compagnons et à moi-même. En effet, au mois de juin 1959, j’étais chargé par le capitaine Ali Benour, “Ali Moh N’Ali”, chef de la Zone 4 de contacter deux officiers algériens servant dans l’armée coloniale habitant à proximité de Draâ El- Mizan.
La situation est grave. Il fallait de suite quitter le village pour épargner les habitants. Nous avions pour objectif d’essayer de provoquer une brèche entre les rangs ennemis pour sortir du ratissage. Mais avec un arsenal aussi maigre, on ne pouvait espérer un miracle. Subitement, nous nous sommes trouvés nez à nez avec un hal track camouflé sous un eucalyptus et dont le canon de la mitrailleuse était pointé vers nous. Alors là, nous avons compris que notre sort était joué. Il n’y avait aucun doute sur l’issue des combats. J’ai conclu qu’il fallait se préparer à livrer combat dans les pures traditions de l’ALN.
En effet, ses combattants doivent être courageux, dignes, avoir un grand sens de l’honneur, de l’esprit de sacrifice etc. Donc nous devions nous préparer à mourir dignement et si possible dans la gloire ! Chacun de nous devait tuer au moins un soldat avant de tomber. Pour chacun de nous, il fallait laisser sa place dans l’histoire de notre guerre de Libération.
Je me préparai à faire mes adieux à la vie lorsque l’un de mes camarades me secoua : “Regarde le soldat sur l’half track !” Je vis le soldat à la mitrailleuse nous faire un signe du bras largement déployé nous faisant savoir de passer ! J’étais franchement intrigué, mais au point où nous en étions, nous n’avions rien à perdre. Qu’il s’agisse d’un piège ou d’un geste d’humanisme de sa part, nous avons décidé de passer à quelques 20 mètres seulement de l’engin de la mort. Je courus le premier et ordonnai aux autres de me suivre. Une fois à hauteur de l’half track, je m’attendais à ce que nous soyons transpercés, mais pas du tout ; je crois bien qu’il nous tournait le dos, comme pour nous rassurer ou pour faire semblant de ne nous avoir pas vus, surtout vis-à-vis de ses camarades et de ses chefs. Et c’est entre autres à lui que j’ai voulu rendre hommage en l’évoquant dans mon livre. J’écrivais, alors que s’il arrivait à se faire connaître, j’en ferai un ami, un frère.

Et comment votre livre a été accueilli en Algérie mais aussi en France ? Vous revenez d’ailleurs de l’Hexagone, n’est-ce pas ?

En France où il est édité, il est bien accueilli. Et puis, c’est la première fois qu’un officier de l’ALN se décide à témoigner sur des appelés, d’anciens ennemis, mais qui étaient contre la guerre. La guerre d’Algérie est toujours d’actualité. Justement, deux femmes, des Françaises, ont pleuré lorsque j’ai évoqué un acte d’humanisme du lieutenant Zioual Allaoua. En effet vers octobre 1961, il avait investi avec ses hommes le poste d’Ighil Amar dans la région de Bordj Bou-Arréridj. Après s’être emparé des armes, des munitions et du matériel, il décida de laisser en vie 8 jeunes appelés français qui se voyaient déjà morts.
Cet acte hautement humain et magnanime rehaussa le prestige de l’ALN que nos ennemis voyaient désormais avec un autre regard. Et le drame, c’est que le lieutenant Zioual Allaoua, ne pouvant plus marcher à cause d’une blessure, fut encerclé ; n’ayant pu parvenir à l’éliminer, c’est un char d’assaut qui le déchiqueta avec quelques obus ; c’était quelques jours seulement après la prise du poste militaire. Et lorsque l’officier français l’identifia, il exprima ses regrets à la population en demandant aux citoyens de l’inhumer selon les traditions musulmanes. Certains disaient même qu’il lui avait rendu les honneurs militaires !

A la lecture de votre livre, on sent, qu’en dépit de l’humanisme dont ont fait preuve des dizaines d’officiers et de soldats à l’égard des combattants de l’ALN et vice-versa, que vous avez encore du mal avec ce passé, qui ne passe pas.
C’en est le cas lorsque vous évoquez le napalm, que les nostalgiques de l’Algérie française, continuent à nier en bloc. Idem pour la torture ou les “effets positifs de la colonisation.” Qu’en pensez-vous ?
L’armée coloniale française n’a jamais lésiné sur les moyens, même illégaux, vis-à-vis du droit international ou seulement du droit humain, pour espérer briser l’ALN. Le napalm, la torture, les corvées de bois, les massacres, les viols, les humiliations étaient son lot quotidien.
Elle pensait agir en toute impunité, sachant que l’opinion ne serait jamais informée. Mais grâce à des hommes de cœur comme Henri Alleg, le général Paris de Bollardière, Claude Juin et tant d’autres, le voile est levé sur les horreurs commises par cette horde de mercenaires. Les Algériens n’avaient droit à aucun sentiment, aucun humanisme de leur part. Les paras, les légionnaires et les autres sont devenus des bourreaux. Et sans compter les quelques 2 000 Algériens (dont Fernand Yvetan) qui sont passés par la guillotine en Algérie et en France.


M. O.