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A la une / Entretien

Hawa DJABALI, Directrice du Centre Culturel arabe de Bruxelles :

« IL Y A MATIERE AUX ECHANGES… »

 



-Liberté : Hawa Djabali,  avant de créer le Centre Culturel arabe de Bruxelles, vous collaboriez à la radio algérienne. Que retenez-vous de cette période en Algérie ?

-HD : Une période dense et de lutte constante. Dense, parce qu’à la chaîne III les expériences, les enquêtes, les mises en forme, tout était permis et c’était passionnant. De lutte, parce que chaque interwiew de Kateb Yacine, ou autre homme de culture mal rangé, recevait soit une interdiction de passage, soit un PV et une punition si le forfait était déjà commis. Il y avait, jusqu’en 1988, une équipe qui travaillait  vraiment mais qui s’est laissé dominée par la peur de l’influence dite « intégriste ». C’était probablement un prétexte cet « intégrisme » pour nous faire taire. Un peu de courage n’aurait pas nui. C’est à force de lâcheté qu’on les a laissés prendre de la force, ces « intégristes » avec les conséquences que nous connaissons. On m’a dit « Tu prêtes le flan aux intégristes » et on a commencé à m’enlever mes émissions une par une. Je suis partie en février 1989. J’avais commencé à travailler à la chaîne III en 1965.

-A Bruxelles, dans cette petite localité multiculturelle de Saint-Josse-Ten-Noode, vous avez décidé d’implanter votre centre qui se caractérise par son indépendance financière et son option laïque…

HD :  Je crois que la Commune de Saint-Josse-ten-Noode, au cœur de Bruxelles, nous a adoptés. Son Bourgmestre (le maire, en Belgique), Jean Demannez, comprend notre démarche. Des échevins aussi nous soutiennent.  Nous ne voulons dépendre politiquement d’aucun parti, d’aucune ambassade. Si nous prenons le subside de la Communauté Française c’est parce que les personnes d’origine arabe paient leurs impôts et ont droit à avoir leur « Maison arabe » d’une part et d’autre part, parce que nous travaillons depuis 23 ans à faire circuler une compréhension mutuelle entre Occidentaux et Arabes. Donc la collaboration est juste par l’échange de services. Voici comment le Centre se présente : « organisme essentiellement culturel, laïque, indépendant de tous pouvoirs ou représentations ethniques, politiques ou cultuelles (de culte), de toute pression au niveau des pouvoirs des pays arabes, pratiquant le libre examen et attentif à toute expression de pensée, accueillant les représentants de tous les rites, de toutes les religions et de tous les courants philosophiques se mouvant dans le respect absolu de l’être humain et de ses droits, le Centre Culturel arabe (Institut  Européen de la Culture Arabe) situe son action comme « l’expression arabe des cultures de Belgique »

-Vous avez connu pas mal de vicissitudes au cours de ces années d’activités en songeant même à délocaliser votre entreprise à Bruxelles ville…

-HD : Oui, un ministre avait fait un plan de financement pour les travaux d’une maison achetée par des administrateurs eux-mêmes. Un groupe sioniste est venu pour lui faire signer une lettre de dédit, on nous a convoqués pour révoquer le contrat.

-Il semble que le  département des Finances et l’Administration de la Culture aient préconisé la cessation de vos activités. Pour quelles raisons ? Comment pourriez-vous qualifier cette attitude des autorités belges vis-à-vis de vos activités ?

-HD : Non, nous ne pouvons pas dire de façon certaine que cela vienne de l’Inspection des Finances comme le Cabinet de la Ministre de la Culture veut nous le faire croire. Si ce rapport existe, pourquoi ne pouvons-nous pas le voir ? Le pire qu’on ait pu nous reprocher c’est, dans un budget prévisionnel, de ne pas avoir suffisamment détaillé la rubrique « salaire » de sorte que le « pécule de vacances » ne ressortait pas clairement. Cela a été réparé en dix minutes. Nous ne pouvons pas croire qu’on projette de fermer une association pour cela…Cela ferait rire un âne… Non, il s’agit peut-être, sans confirmation, d’une tentative de rapt pour donner les postes de travail (soutenus par la Région Bruxelloise), les subsides, les locaux (nous en sommes propriétaires) à des immigrés marocains qui veulent se faire valoir auprès du pouvoir de leur pays d’origine. Rien ne tient debout, c’est juste insultant et très agressif. Oui, il s’agit d’une agression. C’est vrai que le Centre reçoit tous les opposants de tous les pays arabes pourvu qu’il ne soit pas question de violence (pas les mouvements religieux, évidemment, le Centre Arabe est vraiment laïque). Il reçoit évidemment les associations palestiniennes. C’est peut-être aussi un élément déclencheur de cette agression.

-La ministre de la Culture Fadila Laanan s’apprêterait néanmoins à liquider la subvention 2011 en accompagnant ce geste de l’élaboration d’un nouveau contrat-programme…

HD : On peut faire des vœux, elle annonce par voie de presse à toute la Belgique qu’elle va verser cette subvention mais, à ce jour, le Centre Arabe n’a pas reçu le moindre signe, pas la moindre nouvelle. Nous sommes toujours en attente. Le subside de la Culture représente à peu près 35% de notre budget. Mais ce qui est plus grave c’est le processus employé pour décider sans la moindre retenue, sans la moindre réflexion démocratique, sans un seul prétexte qui tiendrait debout, sans nous rencontrer, sans écrit durant 9 mois, sans relations, de supprimer cette association. Au Cabinet, on nous a servi de quoi nous faire patienter en guise d’arguments en mettant tout sur la responsabilité de l’administration qui renvoie, par écrit, la responsabilité vers le Cabinet de la Ministre.  Cela pose un vrai problème : que l’administration vérifie si l’argent a été dépensé comme prévu dans le contrat programme, c’est normal et indispensable mais que le politique ou l’administratif écrase la société civile, veuille se mêler des programmes, du choix des publics, du choix des présidents et directeurs d’associations, c’est indécent. Ce genre de pouvoir seigneurial se remet à ramper en Europe, il faut être vigilant.

-Quelles sont les activités déployées dans votre Centre qui emploie 11 personnes et anime 900m2 d’auditoriums, salles de cours et locaux d’exposition ?

-HD : Des cours de langue arabe, d’intégration culturelle, de musique, de chant, de calligraphie, des conférences, des rencontres, des expositions, des concerts, de la poésie, du théâtre, des salons littéraires, du cinéma, des festivals, de l’art populaire…

-Bien que vous dirigiez le Centre Culturel arabe Wallonie Bruxelles , des manifestations ayant trait à la culture amazighe sont-elles imaginables –ou ont-elles été organisées- dans vos locaux à Bruxelles ?

-HD : Mais évidemment ! Moult fois en 23 ans ! Et les cultures,  kurde, syriaque, copte, africaines, qui utilisent aussi la langue arabe sont aussi mises régulièrement à l’honneur. Il n’y a plus que des pouvoirs arriérés pour ne pas savoir qu’historiquement ce qu’on appelle « culture arabe » est constituée de toutes ces influences. Ces cultures sont constituantes, nous nous en faisons les défenseurs. Si le peuple savait ce que « arabe » signifie, les querelles linguistiques, religieuses, de clans, mises en place et alimentées par un Occident à qui le désordre profite, s’éteindraient d’elles-mêmes. Parler d’Europe, c’est parler de l’unité des différents et des divergents, pourquoi est-ce que parler du Monde arabe devrait obligatoirement évoquer le semblable et l’insécable ? A qui profite tant d’ignorance ?

-Souhaitez-vous que des synergies s’établissent entre votre Centre et d’autres centres culturels du Maghreb et du Machrek ?

HD : Dans la mesure où des pouvoirs obscurantistes, absolutistes et quelque peu fascisants (au sens des pratiques et non historique) ne viendraient pas s’en mêler, au cas où la liberté d’expression serait respectée, et l’écoute de l’autre, ce serait un grand bonheur !  Et il y a matière aux échanges.

-Quel a été l’impact du « Printemps arabe » sur vos programmes et vos futures activités ?

-HD : Dans nos écrits, nos conférences et nos programmes, nous l’avons précédé de bien des années, ce Printemps, nous continuons, c’est tout. Ce qui a changé c’est le nombre d’associations arabes qui se rencontrent dans nos locaux. Là il y a une très nette augmentation. Les gens ont besoin de parler, de se parler. Il y a même une rencontre entre des associations de pays arabes différents qui éprouvent le besoin de se rencontrer en relativisant les frontières. (Ils arrivent à ne même pas se battre). Qui sait, peut-être l’ébauche de ce que nous attendons tous, un grand ensemble au sein duquel chacun pourrait être ce qu’il est, ce qu’il veut être ?

-La communauté algérienne vivant en Belgique et au Luxembourg s’est fixée notamment pour objectif de créer un centre culturel distinct du vôtre à Bruxelles. Que pensez-vous de cette proposition ?

-HD : Bravo ! Mieux vaut tard que jamais ! Ceci dit, heureusement que les femmes algériennes font le travail depuis belle lurette ! Je pense à l’association « Algériennes solidaires » qui ont de belles initiatives, qui sont pleines de vie, à leur présidente Latifa Gadouche ; je pense à Nabila Belkacem qui fait régulièrement des activités culturelles algériennes dans de grandes salles, des choses vraiment intéressantes. Il serait souhaitable qu’un centre culturel soit entre les mains de gens de cette valeur. Cela ne gêne en rien notre activité, au contraire, les publics se renforcent, grandissent. Et puis, le Centre Culturel Arabe n’est représentatif de personne, il offre ce qu’il peut toucher de la culture arabe à qui le veut. Vraiment, nous ne pensons pas que les cultures puissent se faire ombrage, à l’intérieur d’une grande culture ou même dans le monde, ce ne sont pas nos cultures qui se cognent et se heurtent, ce ne sont pas les œuvres, le travail de la pensée, non, ce sont nos incultures, nos intérêts matériels, nos ignorances, en un mot, ce sont nos imbécillités qui se heurtent ! Faites ! Mais faites, qui que vous soyez, si vous voulez créer, dites-vous que c’est un devoir ! Mais c’est aussi une responsabilité, beaucoup de labeur, un exercice qui ne supporte ni les rivalités internes, ni l’appât du gain, ni la gloire, ni le besoin de reconnaissance, c’est, l’expérience me le confirme, un exercice d’humilité pour des gens qui aiment leurs semblables.

 

Propos recueillis à Bruxelles par Arezki MOKRANE

5 octobre 2011

Hawa Djabali a été pendant vingt ans réalisatrice et animatrice d’émissions radio pour la Chaîne III  de la RTA à Alger.

Elle écrit pour la presse dans les rubriques culturelles ou socio-culturelles. 
Auteur de nombreux textes littéraires(contes, théâtre, romans), dont certains restent inédits, elle est actuellement responsable au Centre culturel arabe de Bruxelles, et comédienne.

Pièces de théâtre:  
La dernière des îles
Orphée, notes de voyage
Sa naqba imourou (celui qui a vu et touché le fond des choses) éditée et jouée
Cinq mille ans de la vie d’une femme       éditée et jouée
Le zajel maure du désir       éditée et jouée
Le huitième voyage de Sindabad de la mer
La Palestinienne   (en phase de mise en scène)

En écriture : Petits secrets conjugaux dans l’histoire des sept Dormants

Romans :

Agave (Paris/Algr Publisud 1983)
Les dits de la vingt septième nuit (détruit à Alger, en punition d’oser écrire)
Glaise rouge, boléro pour un pays détruit
Les matins de Jasmin

En écriture : le silence de Dhaïa Barza (d’après le scénario conçu pour filmer)


Nouvelles, poèmes, articles, conférences.