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A la une / Entretien

La militante féministe Wassyla Tamzali à “Liberté”

“Jamais, on ne me fera peur avec l’islam”

© Hafida Ameyar/Liberté

Wassyla Tamzali, née en 10 juillet 1941 à Béjaïa, est une militante féministe. L’ancienne avocate à la Cour d'Alger (1966-1977) est écrivaine, auteure de plusieurs ouvrages dont L'Énigme du Maghreb, Une éducation algérienne et Une femme en colère : lettre d’Alger aux Européens désabusés. Dans l’interview qui suit, l’ex-directrice des droits des femmes à l’Unesco revient sur l’instrumentalisation des événements de Cologne, en Allemagne, ayant incriminé des réfugiés arabes, en convoquant les définitions de l’intellectuel et du féministe. Elle s’exprime également sur les bouleversements dans le monde d’aujourd’hui, ainsi que sur son projet d’ateliers qui lui tient à cœur.

Liberté : Dans la nuit du 31 décembre 2015, des agressions ont eu lieu à Cologne, en Allemagne, dont ont été victimes de nombreuses femmes. Vous avez réagi à l’époque et vous vous êtes même exprimée dernièrement sur ces viols massifs, imputés aux réfugiés arabes, notamment aux Syriens. Pourriez-vous nous en parler ?
Wassyla Tamzali : Dans un premier temps, j’ai été affectée par les événements de Cologne, par ce que j’ai entendu dire. Je n’ai pas réfléchi. Comme tout le monde, je suis entrée dans une espèce de consternation douloureuse, car on accusait des gens dont j’étais proche. Les Syriens et les Irakiens étaient des réfugiés, et dans cette accusation, j’étais dedans, j’étais comprise. Pendant quelques heures, j’ai cru le discours qui était monté et j’étais affectée. Après, quand j’ai vu l’espèce de meute qui a été organisée contre les réfugiés, contre les Arabes, j’ai commencé à réfléchir. J’ai même réfléchi à ce qu’on nous avait dit. On nous avait dit que mille femmes avaient été violées dans plusieurs villes d’Allemagne, par des réfugiés syriens, des réfugiés irakiens… Ce n’était pas possible !

Pourquoi ?
Pour moi, le féminisme est une pensée politique, et comme toute pensée politique elle se développe à l’intérieur, dans un contexte politique. Comment violer 1000 femmes dans trois villes d’Allemagne en même temps ? C’était un montage ! Évidemment, j’ai reçu une très forte pression des radios et des journaux pour dénoncer l’islam, pour entrer dans le concert des dénonciations. Je me suis disputée avec un présentateur, et à la fin, je lui ai dit : que voulez-vous que je vous dise, que je suis mieux à Paris qu’à Alger ? J’ai dit à mes amis de prendre un hélicoptère et de voir ce que sont devenus l’Irak, la Syrie et la Libye, de voir le monde arabe détruit. J’ai des amies féministes avec qui j’ai pris mes distances, car elles ont tellement appuyé les discours dans lesquels on crachait sur les Arabes. Pourtant, ce sont des femmes intelligentes qui savent très bien que ce n’est pas comme ça qu’on parle. Quand on fait l’analyse de la situation, on ne peut pas dire que c’est la religion, celle-ci ne peut ni violer ni parler. On explique les choses. Les Arabes ne sont pas des violeurs. Je suis cohérente et je réfléchis, mais jamais on ne me fera peur avec l’islam, parce que ma famille était musulmane pratiquante.
Aujourd’hui encore, des amies féministes de longue date m’envoient des mails et m’écrivent : Wassyla, ton silence sur Cologne a été remarqué ; Wassyla, comment tu as pu dire que derrière l’accusation de Cologne, il y avait une forme de racisme…

Wassyla Tamzali dérange-t-elle ?
J’ai dérangé, par exemple, quand je suis passée sur France Culture, pour parler sur la question de Cologne (le 20 janvier 2016, Mme Tamzali intervenait dans une émission consacrée aux “Violences contre les femmes : comment sortir du silence ?”, ndlr). Le présentateur voulait me faire dire quelque chose, il voulait me prouver aussi qu’il était plus féministe que moi. C’était à la fois comique et grotesque. Il ne voulait pas entendre ce que je lui disais, il allait vers Michelle Perrot, qui est une grande historienne, parce qu’il ne savait plus quoi me répondre, et Michelle Perrot disait exactement la même chose que moi. Il acceptait les arguments avancés par Michelle Perrot et revenait vers moi… Comme on lui a dit que Wassyla Tamzali était très critique sur l’islam, il voulait que je lui dise que c’est normal qu’on ait violé mille femmes à Cologne, car on viole les femmes en islam et parce que les Arabes violent les femmes, etc. Comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, je réfléchis. Je suis d’abord une intellectuelle. L’intellectuel est celui qui est capable de penser, même si c’est à contre-courant de l’opinion dominante de la société, et même s’il pense dans la solitude. Au fond, comme disait le poète et écrivain français Jean Cocteau : “Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi.” Dans ma vie, j’ai toujours été attentive à deux choses : le respect de l’autre, c’est-à-dire le rejet absolu du racisme, et le respect de la liberté et de l’égalité.

Vous vous êtes également exprimée dans une interview à L’Express, qui a été publiée en mars dernier…
Dans cet article, j’ai dit carrément au début : désolée, je ne marche pas pour l’utilisation du statut des femmes dans les pays arabes, pour alimenter un mouvement raciste.

Vous sentez-vous trahie par les intellectuels occidentaux ?
Je suis déçue. On était très bien soutenues dans notre travail de déconstruction de l’islam, cela arrangeait tout le monde. Mais cela a été mal interprété. La pensée féministe n’accuse pas, elle déconstruit un système de pensées pour montrer que celui-ci discrimine les femmes. Notre discours de féministes et le discours du Front national contre l’islam ou le discours sioniste contre les Arabes et l’islam sont deux discours qui souvent peuvent, dans un premier regard, apparaître la même chose, mais ils ne sont pas la même chose. Moi aussi, je dénonce Daesh et l’utilisation de la religion par Daesh. Moi aussi je dénonce les femmes violées et les femmes lapidées, pour dire : voilà ce qu’on nous fait. Mais eux, ils utilisent cela en disant : voilà comment ils sont. Je n’ai jamais accepté l’idée qu’il ne fallait pas dénoncer la condition des femmes dans mon pays, sous prétexte que cela agrandissait le racisme ailleurs, parce que je disais toujours que ce n’est pas moi qui enrichit le racisme, mais l’islam radical. De toute façon, mon interlocuteur n’est pas le Français, ni l’Italien, ni l’Espagnol, mais l’Algérien et l’Algérienne. Aujourd’hui, il est tellement plus urgent de faire ce travail de dénonciation à l’intérieur de notre pays.

Où va le monde d’aujourd’hui d’après vous ?
Je trouve qu’on est dans une période assez tragique. Personnellement, je ne suis pas pour ces concepts de monde arabe, je ne me sens pas arabe. Mais je suis obligée de réviser cette idée. Les États-Unis, l’Occident, ont attaqué une partie du globe, ce qu’on appelle le monde arabe, une partie avec laquelle je partage beaucoup de choses. Même si je suis francophone et même si le Coran n’est pas pour moi le livre fondateur de l’imaginaire, j’éprouve un sentiment de solidarité très fort vis-à-vis de la Palestine d’abord. Je pense que tout ce qui arrive aujourd’hui dans le monde arabe vient du problème de la Palestine. Mais je partage l’opinion des gens qui disent que, souvent, la référence ou la “défense” entre guillemets de la Palestine est de mauvaise foi et qu’elle sert de prétexte aux régimes politiques en place. Aujourd’hui, le monde est donc entré dans une période noire, dans la mesure où quatre pays arabes, l’Irak, le Yémen, la Libye et la Syrie, ont été détruits en 10 ans, provoquant une des plus grandes catastrophes humaines.

Vous avez quitté la politique pour le domaine de l’art. D’où vient cet intérêt ?
Je ne suis pas d’accord avec tous ces discours qui font de l’Algérie un pays mort. Ce n’est pas vrai, il y a un potentiel aujourd’hui et c’est la raison pour laquelle j’ai quitté la politique frontalement et je me suis orientée vers un autre domaine. C’est dans le domaine de l’art et du combat avec les artistes que je me retrouve aujourd’hui. Comment et quand c’est arrivé ? Je n’en sais rien. J’ai besoin de faire quelque chose qui répond à la définition du citoyen.

À travers votre projet d’ateliers ?
Oui, à travers ce projet que je suis en train de lancer. Ce sont en fait des ateliers de création, d’événements et d’exposition, disons que ce sont des projets qui sont essentiellement culturels, qui mettent en images, en sons, en médias et en mots les questions qui se posent à la société de consommation. Je ne renie pas la société de consommation, j’aime les belles choses, et les produits culturels font partie de la société de consommation, mais la société de consommation ne peut pas m’apporter les satisfactions dont j’ai besoin pour vivre.
Aujourd’hui, je trouve chez les peintres, les cinéastes, les danseurs, une expression neuve des problèmes de la société de consommation.

Vous n’aimez pas, comme d’autres Algériens et Algériennes, être qualifiée de personne occidentalisée, pourquoi ?
Parce qu’on dérange les gens et parce que ces derniers sont à court d’arguments. Je n’ai pas à prouver qui je suis, je n’ai pas à prouver mon algérianité, un point et c’est tout ! Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Depuis longtemps, on nous dit : vous ne pensez pas comme nous, vous êtes une étrangère. On ne peut pas tous penser de la même manière. Je suis une personne qui respecte tout le monde et, en tant que démocrate, j’essaie de comprendre l’autre. Mais il y a une limite où on ne peut plus comprendre l’autre.


H. A.

 


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