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A la une / Entretien

Le docteur Abderrezak Dourari à “Liberté”

“La présence de tamazight dans les institutions reste confuse”

© D.R.

Le directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET/MEN), Abderrezak Dourari, présente dans cet entretien le bilan de sa structure et s’exprime sur la rencontre internationale sur tamazight aujourd’hui et demain à Alger. Le professeur des sciences du langage et de traductologie parle aussi de la promotion de tamazight, en développant des questions qui le préoccupent.

Liberté : Une conférence internationale sur tamazight se tiendra les 5 et 6 novembre à Alger. Sur quoi se penchera-t-elle ?
Abderrezak Dourari : Cette année, le CNPLET a voulu réfléchir sur la réception sociale de la langue amazighe eu égard notamment à l’image qu’elle donne d’elle-même au public : l’orthographie. Notre approche, encore une fois, est une posture d’évaluation de ce qui a été réalisé par d’autres acteurs scientifiques, sans aucune sacralisation. Ce qui nous intéresse est de savoir comment la société perçoit cette langue de manière générale et particulièrement à travers son écriture. L’expérience est aujourd’hui assez consistante pour permettre une telle approche critique. Des auteurs écrivent en tamazight notamment en graphie latine (et en graphie arabe aussi), des éditeurs produisent, des journalistes publient dans cette langue et des lecteurs lisent… sont-ils tous satisfaits de cette écriture dite usuelle ? Ou faut-il passer à une écriture orthographique qui fixe relativement les formes écrites des mots ? Faut-il garder la complexité de l’écriture actuelle sacralisée au motif qu’elle serait née d’une pratique des “prestigieux prédécesseurs” ou faut-il apporter des changements pour en faciliter et répandre son utilisation par un plus grand nombre ? Faut-il avoir nécessairement un grand niveau de connaissance en syntaxe et en morphologie comme l’exige l’écriture actuelle, pour pouvoir écrire tamazight ? Enfin faut-il suivre le mouvement mondial de simplification de l’orthographe à tendance phonétique (français, italien, espagnol, allemand…), posé comme utilitaire, ou maintenir un conservatisme orthographique fondé sur une approche traditionnaliste d’une écriture comme simple hommage aux ancêtres ? Cette conférence se penchera sur toutes ces questions.

Vous êtes à la tête du CNPLET depuis décembre 2004. Quel bilan faites-vous de ces 12 années ?
Le CNPLET, comme toutes les institutions de recherche scientifiques dans le monde, organise des conférences périodiques afin de s’informer des dernières avancées dans son domaine de spécialité, de se frotter et s’imprégner des connaissances scientifiques mises à jour et de traiter, au niveau méthodologique, les questions qui se posent à la spécialité. Depuis 2006, nos conférences ont porté sur des thèmes liés à la dictionnairique, la normalisation, la numérisation et la bibliothèque numérique berbère, à l’introduction des TIC, la traduction et la création néologique, à la normalisation graphique et orthographique… L’objectif est de mettre à la disposition des chercheurs des connaissances méthodologiques mises à jour ; ceci, en plus du fait que nous avons toujours veillé à ce que nos chercheurs partenaires se frottent personnellement à nos invités des universités et centres de recherches occidentaux. Par ailleurs, nous avons réussi à produire une revue, Timsal n tamazight avec un comité scientifique de haute facture, qui est à son 8e numéro, prévu pour juin 2017, et 2 livres collectifs sous ma direction, un édité par Enag et l’autre sortira bientôt chez OPU. Nous avons un site Internet (cnplet.net) et une bibliothèque de recherche, dotée de plus de 1000 titres de spécialité, et d’une salle de lecture. Sans parler du site physique abritant le CNPLET, qui fait pâlir d’envie certains centres de recherche occidentaux. Nous avons développé un riche réseau de relations de recherche avec des universités nationales et étrangères et des chercheurs dans la spécialité ou celles connexes…
En un mot, notre activité visait à diffuser au maximum les problématiques relatives à tamazight et à mettre en place un cadre d’élaboration scientifique rigoureux de cette langue, sur des bases scientifiques modernes, loin des cloisonnements idéologiques nées des tensions sociolinguistiques et culturelles connues en Algérie, depuis la crise du PPA/MTLD de 1949, et entretenues par certaines tendances politico-idéologiques.
En dépit d’une adversité arrogante et perfide de plusieurs acteurs politico-idéologiques, le CNPLET a réussi à donner vie à une esquisse d’une autre voix/voie dans la société : il est devenu une voix qui compte désormais.

Partagez-vous l’idée selon laquelle la promotion de tamazight est consolidée dans l’ensemble des institutions de l'État, depuis son officialisation en février dernier ?
Aujourd’hui, on peut considérer que le tabou tamazight a fondu comme neige au soleil. Mais, la présence de tamazight dans les institutions continue à être confuse. Une langue ne peut du jour au lendemain, sans une autorité scientifique et académique sérieuse, s’insérer dans le domaine de la modernité administrative et intellectuelle : ici plus qu’ailleurs, il faut se garder de confondre vitesse et précipitation. Une langue officielle est un artéfact qui exige pour sa survie une fonctionnalité sociale très forte. Elle ne se décrète pas en un tournemain, surtout dans une Algérie multiculturelle et multilingue aux portes de l’Europe. La norme diffusée actuellement (qui en est l’auteur ?) manque de scientificité et de réalisme. Le constat est donc mitigé, car il y a avancée dans la levée du tabou et dans la réappropriation progressive de l’identité nationale algérienne, fondée sur le socle amazigh millénaire (le niveau symbolique), mais cette poussée militante d’une langue amazighe artificielle et détachée de sa base populaire, y compris dans la littérature, me préoccupe, peut-être à tort!  L’expérience marocaine est à étudier de près. La création d’un “amazigh standard” a-t-elle été concluante ? Beaucoup de chercheurs en doutent. Il n’est donc pas recommandable de travailler en vase clos, mais des spécificités politiques et culturelles existent entre les pays amazighophones du Maghreb.

Quelle est votre appréciation sur la généralisation de la langue amazighe dans l’éducation et les autres secteurs ?
La généralisation de l’enseignement de tamazight au niveau horizontal, comme dit le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA), ou sa présence dans les médias, ne se fait pas sans problèmes et exige une évaluation rigoureuse quant à sa réception sociale. Car aucune norme linguistique n’a été posée pour cette langue, de manière scientifique et rationnelle. Il n’y a par exemple aucun corpus linguistique de référence ! Comment cette langue peut-elle donc s’enseigner ? Qui plus est sans tenir compte de ses variétés régionales différenciées ? Ce sont des questions que je me pose, en ma qualité de professeur des sciences du langage, en ma qualité d’enseignant des langues et de citoyen algérien berbérophone.

Quel genre de relations entretenez-vous avec le HCA ?
Le CNPLET est un centre de recherche scientifique. Le HCA, selon ses textes fondateurs, est une institution à caractère culturel et politique, chargée de défendre et de diffuser le fait amazigh. Comme pour la langue arabe scolaire, dotée du Conseil supérieur de la langue arabe (CSLA), l’État a doté tamazight du HCA, pour la même fonction au profit de tamazight. Solution nécessaire à un moment. Nous avons cependant eu des liens de travail réduits avec le HCA, car nous n’avons pas les mêmes fonctions ni les mêmes visions. Regardez le site du HCA et vous constaterez que des tentatives ont bel et bien eu lieu, mais qu’ensuite le HCA s’est approprié ces démarches communes et fait cavalier seul. Nous tenons très fort à mettre notre réflexion dans un cadre scientifique rigoureux soumis à un contrôle de conseils scientifiques non complaisants. On ne pouvait pas suivre l’activisme du HCA (nombre de colloques par an), car la réflexion scientifique a besoin de temps de maturation.

M. Dourari, quel est le caractère qui vous parait le plus approprié, pour la transcription de tamazight ?
Tous les caractères peuvent être utilisés pour tamazight, comme pour toute langue sur le plan principiel, y compris un alphabet de 2 caractères seulement. Il n’en va pas de même sur les plan structural et sociolinguistique macro et micro. Les conditions historiques et politiques dans lesquelles a évolué la revendication amazighe ont par contre conditionné certains choix. Aujourd’hui, la demande est différente selon les régions : en domaine chaouia comme en domaine mozabite et zenata, la préférence dominante va au caractère dit arabe ; en domaine kabyle la demande est à dominante dite latine, et en domaine touareg, c’est le caractère tifinagh qui est en vedette. On enseigne et élabore la langue amazighe pour répondre à une demande sociale et celle-ci doit respecter les préférences de chacune des variétés et des régions. C’est cela la démocratie linguistique. Aussi, il n’est pas nécessaire de trancher en faveur de l’unification de la graphie de tamazight maintenant.

Vous êtes défenseur du multiculturalisme, seul à même, selon vous, de rassembler tous les Algériens. Pourriez-vous nous expliquer cela très brièvement ?
Un État moderne démocratique et citoyen doit viser à évoluer vers l’idée d’une loyauté souple fondée sur le “multiculturalisme cosmopolite”. Celui-ci est fondé essentiellement sur la citoyenneté : tous les citoyens sont égaux en droits et en devoirs, quelle que soit leur appartenance communautaire proclamée.
Les sociétés multiculturelles comme la nôtre, avec des religions ou des rites différents, des langues différentes, des représentations politico-idéologiques différentes, des spécificités régionales et des représentations identitaires diverses… sont interpellées sur la citoyenneté, le vivre-ensemble et la régulation des relations entre citoyens. Le présupposé est que l’État ne s’intéresse plus aux croyances des citoyens et à leurs représentations, pour peu que leurs comportements soient en accord avec les règles du civisme, du vivre-ensemble et ne violent pas celles des autres. L’algérianité est l’espace d’identification commun à tous et il est urgent d’en réécrire le mythe national et de le diffuser par tous moyens modernes de transmission de masse et par l’école.


H. A.


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