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A la une / Entretien

Entretien

“L’Algérie happée par un processus de mort lente qui peut s’accélérer à tout moment...”

Liberté : Comment, selon vous, la situation en Algérie est-elle appréciée par la communauté internationale ?
Mohamed Chafik Mesbah : À moins d’être niais, il est impossible  d’ignorer l’impact de la mondialisation sur tous les processus politiques, économiques et sécuritaires à travers tous les pays du monde. Les conjonctures nationales, désormais, sont déterminées, dans une large mesure, par cette logique de mondialisation. À plus forte raison, lorsqu’il s’agit d’États faibles, de surcroît défaillants. Dans le cas de l’Algérie, nonobstant la profusion de ressources financières, la défaillance de l’État se manifeste par des signes probants. Cette situation prédispose l’Algérie à subir l’influence étrangère, d’autant que le contexte régional la place dans une position d’enjeu pour les puissances étrangères. Sur ce registre de l’influence étrangère, précisément, comment ne pas prendre en compte le caractère velléitaire du président de la République, lequel, pour prendre des décisions majeures et risquées, s’assure, toujours, de la caution, au moins implicite, des puissances étrangères agissantes. Probablement, avant de prendre sa décision de se présenter pour un 4e mandat, s’est-il  assuré que la communauté internationale, je veux dire la communauté occidentale, n’allait pas émettre de veto.

Limitons-nous à deux partenaires essentiels  de l’Algérie, la France et les États-Unis d’Amérique. Comment ces deux pays réagissent-ils à la situation actuelle ? Comment réagiront-ils, demain, selon que la conjoncture, dans le pays, penche vers le statu quo ou  l’implosion ?

Nonobstant l’influence qu’ils exercent à l’échelle planétaire, l’intérêt de cette super-puissance est focalisé, pour ce qui concerne l’Algérie, sur le rôle que notre pays peut jouer au profit de la stabilité du Sahel et de la région maghrébine. L’objectif stratégique que visent les États-Unis d’Amérique, c’est impliquer l’Algérie dans un mécanisme de sécurité régional soumis à leur contrôle. Pour le reste, presque tout le reste, c’est la France qui agit, par délégation, au profit des objectifs américains. Toutefois, ce sont la France, le Maroc et Israël qui forment le trio le plus impliqué dans le cours des  choses en Algérie.

Précisément, éclairez-nous sur la nature et la forme de l’implication de ces trois pays ?
La France — du moins les cercles de décision  influents français -— le Maroc — pour des considérations évidentes de rivalité régionale — et Israël – qui remettent en pratique la théorie du “chaos constructeur” — ont intérêt à susciter une certaine forme d’affaiblissement de l’Algérie. La France semble focaliser son  attention, essentiellement, sur l’aspect commercial des relations avec l’Algérie. Mis à part le rôle de marché captif fixé pour notre pays ou la tâche d’auxiliaire qui lui est attribuée au Sahel, il est difficile de reconstituer la trame stratégique de la “politique algérienne de la France”. Sur le plan factuel, cette politique ressemble à de la  complaisance à l’égard d’un régime finissant.
Le Maroc — dont l’alliance avec la France et Israël est avérée — est inspiré par une animosité  historique à l’endroit de l’Algérie à laquelle il conteste le statut de puissance régionale. Le conflit du Sahara occidental n’est pas, simplement, une question de décolonisation. En filigrane, c’est la sécurité nationale de l’Algérie qui est en cause. Pour longtemps, encore, tant que l’Algérie n’aura pas rétabli sa stabilité interne et renoué avec la prospérité, la politique agressive du Maroc contre notre pays subsistera. Israël n’est pas en reste. Dans un document qui fait date, un ancien diplomate israélien, Oded Yinon avait tracé, dès 1982 — sous un titre révélateur, Une stratégie persévérante de dislocation du monde arabe —, les lignes de ce qui sera, désormais, la stratégie arabe d’Israël. La substance est des plus sobres. La sécurité d’Israël est subordonnée à l’insécurité du monde arabe. Il s’agit d’encourager, de manière systématique, la désintégration des États, la dislocation des sociétés et l’encouragement de toutes les sources possibles de tension. Dans ce document, le Maghreb est, expressément, visé et l’Algérie, nommément, citée.

Votre jugement est sévère sur la France…
Jusqu’à plus ample informé, l’Algérie constitue une profondeur stratégique pour la France. J’éprouve une forme de dépit, précisément, que ce pays continue de considérer notre pays comme une “chasse gardée” pour laquelle il ne sert à rien d’envisager des projets de coopération et de partenariat ambitieux. Actuellement, pour ce qui touche à l’Algérie, la prise de décision stratégique est sous l’emprise des hiérarchies militaires et des lobbies d’affaires. Impossible d’imaginer cet état de choses à l’époque du général de Gaulle lequel n’en fut pas moins bon comptable des intérêts de la  France ! Il faut se convaincre que les facilités militaires accordées avec désinvolture ainsi que les contrats léonins consentis à la légère seront, forcément, dénoncés, par un nouveau pouvoir légitime.

Vous semblez dire que ni la France ni les États-Unis d’Amérique n’ont conscience de la gravité de la situation interne en Algérie ?

Il faut espérer, en tout cas, que la  France dispose d’instruments d’analyse et d’anticipation qui permettent de livrer des diagnostics plus pertinents que ceux des hiérarchies militaires et des lobbies d’affaires. Si la France devait procéder à une révision de sa position vis-à-vis de la situation en Algérie, ce serait, dans doute, en concertation avec l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique. Il est probable que l’influence de la France, à cet égard,  aura été déterminante pour éviter une position tranchée de l’Union européenne à propos de la prochaine élection présidentielle en Algérie. Il faut, néanmoins, avoir présent à l’esprit, côté américain, que NDI, une ONG américaine accréditée à Alger, vient de décider de ne pas s’impliquer dans la surveillance du prochain scrutin et que M. John Kerry, secrétaire d’État américain, a, ostensiblement, annulé la visite qu’il devait effectuer en Algérie. M. Abdelaziz Bouteflika et le cercle présidentiel devront compter avec la position de la communauté occidentale. Même si celle-ci se contente, pour l’heure, d’émettre des signaux, pas encore un veto franc et explicite.

Vous n’évoquez guère la Russie et la Chine comme si, malgré leur forte présence dans notre pays, ils n’y exerceraient pas d’influence…

Effectivement, l’influence de la Russie et de la Chine sur la vie politique, proprement dite, dans notre pays paraît réduite. La Chine, pour l’heure, vise des objectifs, exclusivement, économiques, disons même commerciaux. Ce n’est pas le cas de la Russie, par contre, dont l’influence — en matière d’équipements et de formation — est, déjà, prépondérante au sein de l’Armée algérienne. Sans doute, la Russie veut-elle conserver un marché d’armements presque captif. Au-delà, cependant, malgré la faiblesse du positionnement diplomatique actuel de l’Algérie, la Russie vise à s’imposer comme un allié stratégique de l’Algérie. Devenir incontournable, à l’image de ce qui se passe pour la Syrie. La Chine comme la Russie, dans ce contexte, devraient privilégier le statu quo à l’Algérie en s’accommodant du 4e mandat de M. Abdelaziz Bouteflika.

Quelle appréciation portez-vous sur le bilan de la diplomatie algérienne depuis que M. Abdelaziz Bouteflika est à la tête de l’État ?
Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Abdelaziz Bouteflika, la diplomatie algérienne connaît un échec patent. Examinons, seulement, les questions essentielles qui interpellent l’Algérie. Dans le conflit du Sahara occidental, toute implication active en faveur de la cause sahraouie a été abandonnée. Le temps joue, faut-il le souligner, en faveur du Maroc. L’Algérie a reculé dans son soutien, autrefois bien plus dynamique, au profit de la cause palestinienne. Qui d’autre qu’Israël peut tirer le plus grand profit de cet abandon ? Dans la situation qui prévaut au Sahel, l’Algérie a cessé d’exercer son rôle de puissance régionale. Il faut distinguer, néanmoins, l’échec de la diplomatie algérienne proprement dite — relevant d’une carence dans la gouvernance publique au niveau politique le plus élevé — de la manière de servir des diplomates algériens. Ceux-ci ne sont pas en cause. Ce sont l’appareil diplomatique avec son mode de fonctionnement et les fondements doctrinaux de notre diplomatie qui posent problème. Trois aspects majeurs caractérisent la crise que nous évoquons ; absence d’anticipation stratégique, enfin absence de réactivité de l’appareil diplomatique. Naturellement, le déploiement de l’action diplomatique doit servir les intérêts supérieurs de l’Algérie, pas le régime, encore moins un clan ou une personne. Un débat académique sur le bilan des diplomaties algériennes, associant diplomates et universitaires, serait le bienvenu mais, là aussi, les ponts sont rompus entre les élites nationales et le corps diplomatique algérien.

Vous évoquez, de manière récurrente, des menaces majeures pesant sur le pays. Quelles sont ces menaces ?
L’amputation du territoire national, la dislocation de la cohésion sociale et l’effritement de l’unité de l’armée, voilà les menaces qui pèsent sur le pays et qui sont loin d’être virtuelles.

Quelle pourra être, selon vous, la “feuille de route” de  M. Abdelaziz Bouteflika après sa réélection ?
La “feuille de route” est toute tracée. Première étape, révision de la Constitution puis désignation —désignation pour que les concernés n’aient pas de légitimité propre — d’un ou de deux vice-présidents. Deuxième étape, organisation de nouvelles élections législatives censées ressourcer le régime. Troisième étape, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, hypothèse d’école, songera-t-il, de son plein gré, à passer la main dans le cadre d’un dispositif de succession arrangée ? Nous sommes, à bien des égards, dans une période comparable à celle où l’ancien président de Russie, Boris Eltsine, soucieux d’assurer l’impunité pour lui-même et les siens, avait intronisé M. Vladimir Poutine avant de  céder le pouvoir. M. Abdelaziz Bouteflika, dans le cas présent, aura besoin d’un Poutine à deux têtes. Un Poutine capable de mener à bon port la réhabilitation du FIS. C’est une idée lancinante chez l’actuel président de la République. Un Poutine capable d’exercer un contrôle autoritariste sur la société. C’est, aux  yeux du  cercle présidentiel, du moins son “noyau dur”,  une condition sine qua non pour étouffer toute velléité de poursuites. Convenons que MM. Abdelaziz Belkhadem et Ahmed Ouyahia, chacun dans son registre,  disposent du profil recherché.

Vous récusez le principe de la réhabilitation du FIS ?
Il ne s’agit pas d’une position idéologique figée, comme vous pourriez le croire. Il ne s’agit pas d’être éradicateur au sens primaire du terme. Il ne s’agit pas, tout aussi bien, d’être ingénu. Pas de doute, il est nécessaire que le courant islamiste soit représenté sur la scène politique nationale dans toute la diversité de ses composantes. Il faut se prémunir, cependant, contre toute dérive possible, à travers un engagement irréfragable de la formation considérée de respecter les dispositions de la Constitution et, auparavant, celles du Pacte de transition à définir. Ce qui interpelle, c’est cette volonté insidieuse de réintroduire, par effraction, ce parti dissous sur la scène politique nationale sans qu’il ait, expressément, rejeté son projet d’instaurer un État théocratique.
Le projet de M. Abdelaziz Bouteflika — relayé par M. Abdelaziz Belkhadem — est, à cet égard, des plus ambigus. C’est, au surplus, une démarche fondée non pas sur la conviction mais sur un calcul politicien intéressé. Il faut éviter de revenir à l’équation de 1992, hypothèse grave de dangers. Le président de la République serait, d’ailleurs, en dépassement de la ligne rouge. À n’en point douter, l’hostilité de l’armée et des services de renseignement aurait à se manifester.

Ces deux personnalités viennent, justement, d’être investies de responsabilités de premier plan auprès du président de la République…

Il s’agit, pourtant, d’une fausse solution à un vrai problème. Le défi consiste non pas à ravaler un système obsolète mais à le changer radicalement. La feuille de route de M. Abdelaziz Bouteflika, pour l’après-17 avril 2014, occulte ce défi. La preuve, après quinze ans d’exercice au pouvoir, le voilà à puiser, encore, au sein de la vieille garde. S’il s’agit, dans le cas de M. Ahmed Ouyahia, de choisir un Vladimir Poutine, il faudrait en avoir les qualités. Y compris dans la manière autoritariste — mais acceptée par la société — d’exercer le pouvoir. En dépit des travers dont on pourrait affubler l’actuel président russe, il faut convenir que sa gouvernance s’appuie sur un “socle de valeurs” puisé du legs de la Russie éternelle. Dans le cas de M. Abdelaziz Belkhadem,  évacuons l’exemple inadapté du Premier ministre turc, Tayep Erdogan, qui est en difficulté. Prenons l’exemple de Rached Ghannouchi, le chef du mouvement tunisien Ennahdha. M. Abdelaziz Belkhadem est-il capable d’exhiber les mêmes dispositions ? Peut-il se prévaloir de la légitimité incontestée des urnes, de la faculté d’absorber — dans sa dimension noble — l’héritage de Bourguiba et de l’habiliter à s’adapter, harmonieusement, aux exigences du contexte national et international ?

 

Vous imaginez  M. Abdelaziz Belkhadem capable de porter le projet islamiste en Algérie ?
Sûrement pas. Ni, d’ailleurs, le projet nationaliste. Que pensez-vous, honnêtement, de son bilan à la tête du FLN ? D’un parti qui postulait à la modernité et qui avait vocation à y accéder, il en a fait un parti rivé sur la régression, privé d’ancrage idéologique sain et livré aux puissances de l’argent les plus néfastes. Par Dieu ! Vous imaginez M. Abdelaziz Belkhadem porteur d’un projet national où la conjonction d’un islam de modernité et d’un nationalisme de progrès pourrait amarrer l’Algérie aux temps modernes sans qu’elle ne cède rien de son âme ? Seul, apparemment, M. Abdelaziz Bouteflika, pourtant, peu crédule,  semble y croire. M. Abdelaziz Belkhadem est juste capable de promouvoir un “islam de  bazar” qui ferait reculer l’Algérie, pas la faire avancer.

Vous ne pensez pas que, dans la feuille de route qui sera sienne au lendemain du prochain scrutin présidentiel, le président de la République pourrait fixer son choix, expressément, sur M. Ahmed Ouyahia pour lui succéder ?

Vous allez être décontenancé par mon propos. M. Ahmed Ouyahia, c’est établi, n’est guère un représentant légitime de la Kabylie. Mais il est originaire de la Kabylie. C’est un motif suffisant de disqualification. Le système politique en Algérie n’a pas accompli sa mue jusqu’au point d’accepter que le président de la République soit d’origine kabyle. C’est un constat malheureux qui témoigne de la résurgence de l’instinct grégaire avec persistance de pratiques régionalistes détestables. Mais évacuons ce paramètre. Comment M. Ahmed Ouyahia pourrait-il accéder au palais d’El-Mouradia ? À travers l’onction populaire ? La pratique des sondages d’opinion n’est guère encouragée en Algérie. Sans avoir besoin, cependant, de chiffres incontestables, il est possible d’évaluer la notoriété de M. Ouyahia. Il ne faut pas être grand clerc pour s’en faire une idée à travers les commentaires désobligeants, à son endroit, de toute la société, particulièrement parmi les couches défavorisées. Accédera-t-il au palais d’El-Mouradia juché sur un char ? Il fut un temps où M. Ouyahia était adoubé par une partie agissante des officiers généraux, les “janviéristes” qui ont  interrompu le processus électoral en 1992. Ces officiers généraux  ne sont plus aux affaires. La nouvelle génération d’officiers, dont le centre de gravité se situe à l’Est, ne cultive pas de proximité avec l’ancien chef de gouvernement. Enfin, M. Ahmed Ouyahia, dont les ambitions sont affichées, pourrait songer à devenir chef dÉtat, subrepticement, en s’introduisant par effraction  au palais d’El-Mouradia. Qu’à Dieu ne plaise, la crise actuelle devrait, alors,  s’aggraver  jusqu’à provoquer la déflagration tant redoutée. Il faudrait, selon l’heureuse formule de Max Weber, que les postulants à la magistrature suprême parviennent à concilier “éthique de la responsabilité” et “éthique de la conviction”.

M. Saïd Bouteflika ne risque-t-il pas, derrière le rideau, de se substituer au chef de l’État élu avec le concours de personnalités agissantes, à l’instar du vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’ANP et, à présent, de M. Ahmed Ouyahia?
Si cela devait se vérifier, nous serions dans le cas d’une succession familiale déguisée à la tête de l’État. Ce serait un dépassement de ligne rouge, avec les conséquences qui en découleraient.

Vous invoquez, de manière récurrente, une phase de transition démocratique. En quoi consiste-t-elle?
Un programme de transition démocratique se résumerait aux points suivants :
1- mise en place d’un gouvernement de transition ;
2- ouverture immédiate du champ politique et médiatique ;
3- adoption d’un programme d’urgence pour la remise à flots de l’économie nationale ;
4- adoption, sous l’égide d’une conférence nationale, d’un Pacte national pour la transition ;
5- élection d’une Assemblée constituante dans un délai de six mois ;
6- adoption, par référendum, de la nouvelle Constitution ;
7- organisation d’une nouvelle élection présidentielle dans un délai de trois ans ;
8- définition d’un mandat de garant du processus de transition à confier à l’institution militaire.

Vous ne craignez pas de verser dans l’angélisme en invoquant une phase de transition alors que M. Abdelaziz Bouteflika est en passe d’entamer son 4e mandat ?

Je m’inscris dans une logique opposée à celle des thuriféraires de M. Abdelaziz Bouteflika. Le 4e mandat risque de déboucher sur une période de graves incertitudes. Il n’est pas possible de pratiquer la politique de l’autruche. Il n’est pas possible de poursuivre son chemin comme si de rien n’était. La transition a été entamée, il est vrai, à l’époque du défunt président Chadli Bendjedid mais elle fut stoppée par l’avènement intempestif du Front islamique du salut puis de la violence terroriste. Malgré les ressources financières dont elle dispose l’Algérie est un pays exsangue où la vie politique et associative est atrophiée, l’économie paralysée et le tissu social déstructuré… L’unité de l’armée même est sous la menace. Pour rendre compte de cette phase particulière de l’histoire du pays, je recourrais, volontiers, à cette belle métaphore du célèbre philosophe italien, Antonio Gramsci : “L'ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres.” Engager une phase de transition c’est, selon la formule heureuse de Kateb Yacine, établir un pont entre “l’Algérie qui meurt et l’Algérie qui naît”…

Quelle est la personnalité — ou, à défaut, le groupe de personnalités — qui pourrait conduire cette transition ?

Vous avez raison d’évoquer l’hypothèse d’une conduite collective de la transition. L’époque de “l’homme providentiel”, en effet, est révolue. Le peuple algérien est en attente, non pas d’un nouvel autocrate, mais d’une équipe homogène, ancrée dans la société, disposant de qualifications avérées et animée de puissant souffle patriotique. Inutile de citer des noms, il faut juste rappeler l’impératif d’étouffer les egos.  C’est du sauvetage de l’Algérie dont il s’agit.

Vous ne voyez, donc, pas de personnalité nationale capable de conduire cette transition ?
Je persiste à croire que l’ancien président Liamine Zeroual, malgré le handicap de l’âge et la culture, exclusivement, militaire, présente le profil le plus approprié pour conduire cette transition. M. Liamine Zeroual jouit d’une réputation d’homme intègre et, profondément, patriote. Dans le cas d’une consultation électorale libre et transparente, sa victoire est assurée. M. Liamine Zeroual, malgré sa qualité de militaire, est, profondément, démocrate. Le président Liamine Zeroual, par rapport au contexte actuel, jouit d’une qualité essentielle. Il est le seul qui soit capable d’imposer son autorité à l’armée et aux services de renseignement en vue de restaurer la cohésion entre eux. Il y jouit d’une considération égale auprès de l’ancienne comme de la nouvelle génération d’officiers. Sur le plan international, réserve faite pour la France, le président Liamine Zeroual  jouit d’une bonne notoriété auprès des grandes puissances. Si l’option de la transition démocratique venait à se confirmer, il a toutes les qualités requises pour coordonner entre le groupe de personnalités qui aura à appliquer les mesures politiques de la transition et l’équipe de technocrates qui devra remettre à flots l’économie du pays. Obstinément, il refuse, pour l’heure, de répondre aux sollicitations. S’il est convaincu que le pays est en danger, le président Liamine Zeroual serait incapable de trahir sa patrie.

Le communiqué que le président Liamine Zeroual vient , justement, de publier est en rapport avec votre propos ?

Directement ? Sûrement pas ! Nul doute que les points forts du communiqué constituent une condamnation du principe du 4e mandat auquel postule M. Abdelaziz Bouteflika. La crainte d’un effritement de l’unité de l’armée et d’un amoindrissement de l’efficacité opérationnelle des services de renseignement figure en bonne place dans le communiqué. La nécessité d’un mandat consacré à une “véritable transition”(sic) y est soulignée en filigrane. Curieusement, cependant, le président Liamine Zeroual  appelle à un vote massif lors du prochain scrutin. Ce qui s’inscrit en porte-à-faux avec le reste de ses propos. Peut-être nourrit-il une culture de l’État qui ne l’autorise pas à recommander le boycott. Ce qu’il faut, en substance, retenir, c’est que M. Liamine Zeroual est à l’écoute.

Revenons à cette période de transition pour laquelle, vous aussi, vous plaidez. Quelles seraient ses modalités d’organisation ?

Premièrement, après un départ volontaire — ou précipité par la conjoncture — du chef de l’État en exercice, un nouveau président de la République devrait être élu sur la base d’un choix consensuel des forces agissantes et représentatives dans le pays. Deuxièmement, le programme sur lequel sera élu le nouveau président de la République devrait comprendre, de manière explicite, ses engagements sur la durée et le programme de la transition. Troisièmement, dans des conditions à déterminer, l’armée devrait se porter garante du processus.

Qu’à Dieu ne plaise, faut-il craindre que la situation en Algérie s’aggrave jusqu’à déboucher sur une déflagration ?

L’Algérie est happée par un processus de mort lente qui peut s’accélérer, à tout moment. C’est un processus lent et laborieux, mais dans l’intervalle, une explosion peut survenir. Nonens volens, le président Abdelaziz Bouteflika ne devrait pas avoir de souci, sur le plan financier, pour gérer le 4e mandat. Il existe suffisamment de ressources financières pour ne pas recourir à des restrictions dans les dépenses d’importation de produits alimentaires ou dans  les dépenses de subvention sociale. Cela devrait éloigner, d’autant, un risque de déflagration sociale. Il existe, néanmoins, un potentiel de contestation impressionnant mais l’encadrement de la société fait défaut. Les foyers d’incitation épars qui, chaque jour, apparaissent dans telle ou telle localité ont vocation à s’agréger. Même si les pouvoirs publics  observent le phénomène avec une certaine ingénuité, le mécontentement populaire, tant bien que mal est canalisé  par la distribution de dividendes. Attention à ne pas se tromper de diagnostic. Le peuple algérien n’est pas un “tube digestif”, c’est une “conscience meurtrie” en attente de se manifester…

En cas de soulèvement populaire puissant, les pouvoirs publics seraient incapables d’y faire face ?

Un mouvement populaire de protestation se manifesterait, essentiellement, dans les villes. C’est la Police nationale qui, principalement, serait chargée de le contenir. Malgré l’accroissement du nombre de ses agents et  le renforcement de ses équipements, la Police nationale serait incapable de contenir un mouvement de contestation populaire puissant. La Police nationale n’a pas la capacité physique et matérielle de s’y opposer. Au plan psychologique, également, les policiers, par l’origine sociale et la similitude des conditions de vie, sont très proches de la population. Bref, il faut imaginer que la Police nationale serait, rapidement, dépassée. Les pouvoirs publics seraient contraints, alors, de requérir l’armée. Ce sera, probablement, le casus belli. L’animosité de la “société réelle” vis-à-vis des autorités officielles risque de se manifester à travers un bain de sang…

Vous n’envisagez pas le cas où M. Abdelaziz Bouteflika venait à décéder avant le scrutin du 17 avril prochain ?
J’exclus la poursuite normale du processus électoral comme si de rien ne s’était passé. Le cas de figure que vous envisagez ouvrirait la voie à deux scénarios possibles. Le report sine die de l’élection présidentielle jusqu’à ce que le système trouve une alternative. L’instauration de l’état d’exception ce qui, de facto, mettrait aux commandes le vice-ministre de la Défense nationale chef d’état major de l’ANP. Inutile de dire que le “noyau dur” du cercle présidentiel inscrivant sa démarche dans une logique de “politique de ‘la terre brulée’”, les considérants éthiques et constitutionnels ne sont guère pris en compte au niveau requis.

Vous exprimez vos opinions avec une liberté déconcertante. Vous ne craignez pas de représailles?

Hier encore, parcourant un émouvant essai consacré à la vie furtive de Taleb Abderrahmane, le jeune étudiant guillotiné en 1958, je fus bouleversé par son plaidoyer face au tribunal français qui le jugeait : “Pour ma patrie, pour mon idéal et pour mon peuple, affirmait-il, périr n’est qu’un sublime sacrifice auquel je suis déjà résigné”. Sans forfanterie, je suis dans le même état d’esprit.

Dans l’état des lieux que vous dressez, quel est le mal qui vous semble le plus préjudiciable pour l’avenir du pays ?
La démission des élites, la démission des élites, la démission des élites…

Par rapport à cet avenir, quelle menace devrait le plus nous interpeller ?
Il nous faut veiller sur l’unité de l’armée comme sur la prunelle de nos yeux.

Quelle est, selon vous, l’attente principale de l’opinion publique nationale pour le proche avenir ?
Éviter que le sang coule, c’est certain. Mais le peuple algérien attend que, dans la gouvernance publique, morale et politique soient réconciliées. Hélas, au lendemain du 17 avril 2014, je vois le “noyau dur” du cercle présidentiel vouloir accaparer encore plus tous les leviers du pouvoir. Il n’aura de cesse à étouffer définitivement toutes les enquêtes ouvertes sur la grande corruption. Il s’efforcera, au contraire, d’élargir le champ de prédation des richesses nationales. Le régime serait, forcément, en situation de dépassement de ligne rouge.

Que pensez-vous du mouvement naissant Barakat ?

Le mouvement Barakat ouvre une piste intéressante pour la recomposition du champ politique en Algérie. A priori, il s’agit d’un mouvement spontané composé de jeunes Algériens ordinaires. Le danger principal qui guette ce mouvement, c’est l’infiltration ou la récupération. Les promoteurs de l’idée doivent manifester une vigilance à toute épreuve. L’obligation principale qui interpelle le mouvement, c’est de sortir du ghetto mortel que représentent les microcosmes algérois pour aller à la rencontre de la société, dans les campagnes à l’intérieur du pays. Le mouvement Barakat a vocation à encadrer la société, s’il consent à payer le prix. C’est sur un horizon plus lointain, au-delà du 17 avril prochain, qu’il sera possible de porter un jugement circonstancié sur ce mouvement.

Essayons de conclure par une note d’optimisme. Quelle est votre vision de l’Algérie pour 2020 ?
Pour toute nation qui aspire à la prospérité économique, au progrès social et au rayonnement international, la nécessité de disposer d’une élite relève de l’évidence. L’Algérie dispose d’atouts importants. Un peuple dominé par une jeunesse pleine de vitalité et avide de justice et de progrès. Une armée homogène, dotée de chefs militaires, pour l’essentiel,  encore jeunes, plutôt compétents et en phase avec la société. De grandes richesses naturelles procurant des ressources financières immenses. Si elle ne rate pas son rendez-vous avec l’Histoire, l’Algérie pourra à l’horizon 2020, devenir un  pays émergent, une puissance régionale incontestée.


M.-C. L.