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A la une / Entretien

Mhand Berkouk, directeur de l’École nationale supérieure des sciences politiques, à “Liberté”

“L’Algérie joue un rôle stabilisateur au Maghreb”

©Zehani/Liberté

Mhand Berkouk est directeur de l’École nationale supérieure des sciences politiques (ENSSP). Dans l’entretien qui suit, l’ex-responsable du Centre de recherche stratégique et sécuritaire (CRSS) commente les derniers événements en Libye et livre ses arguments quant au rôle indispensable de l’Algérie dans le règlement de la crise actuelle.

Liberté : Le 15 février dernier, l’Égypte a bombardé des positions de l’organisation Daesh, en représailles à la décapitation de 21 Égyptiens coptes en Libye. Cette action militaire va-t-elle s’inscrire dans la durée ?
Mhand Berkouk :
Après le crime odieux commis par Daesh contre des citoyens égyptiens, en Libye, l’Égypte a pris en compte deux points : d’abord sa sécurité nationale vu que Daesh mène aussi des actions terroristes au Sinaï ; et sa sécurité aux frontières.
Dans le second, l’Égypte veut jouer un rôle dans le conflit libyen. Elle joue ce rôle depuis déjà longtemps, en menant quelques frappes clandestines dans ce territoire, et de par sa prise de position contre Fajr Libya, en s’alignant directement dans la logique de Khelifa Haftar et le gouvernement de Al-Théni.  Cette approche n’est pas mandatée par les Nations unies… il y a le refus du Conseil de sécurité de mandater des actions militaires en Libye… cette approche donc peut être une politique qui déstabiliserait davantage la Libye. Aujourd’hui, ce pays a besoin de la construction d’un consensus et de la fin des ingérences et émissions étrangères. La fracture… la polarisation dans ce pays n’est pas seulement liée à des dynamiques internes, mais plutôt à des stratagèmes régionaux ou internationaux.

Donc, vous n’excluez pas le fait que l’Égypte puisse attaquer encore en Libye… ?
En ce qui concerne l’Égypte, son Conseil de défense a pris des décisions de mener des attaques à l’intérieur de la Libye. Ce sont des actions militaires qui, comme je l’ai dit, sont légitimées par les Égyptiens eux-mêmes, mais sans légitimité ni légalité internationale.
De plus, dans la recherche d’un rôle régional, il y a la volonté de l’Égypte d’asseoir une certaine crédibilité du régime. Si Sissi n’avait pas réagi de cette manière, il risquait d’être discrédité par la population égyptienne. C’est dire qu’il y a un certain nombre de paramètres qui ont poussé Le Caire à agir ainsi. Mais, j’estime que l’Égypte, à elle seule, ne peut continuer à mener des frappes ou des actions militaires en Libye, car il y a risque de la voir aussi sombrer dans une spirale de violence terroriste, plus grave que celle menée au Sinaï.

Quelles sont, selon vous, les chances de voir le dialogue interlibyen aboutir ?
Les libyens n’ont d’autre choix que de s’asseoir et de dialoguer, pour arriver à trouver un point de consensus. Ce dialogue est nécessaire, pas seulement pour la stabilité et la préservation de l’unité de la Libye, mais également pour la sauvegarde des vies humaines. Dans ce pays, les fractures sont très profondes, à plusieurs niveaux… sécuritaire, politique, voire même social. En ce moment, la Libye est en train de sombrer davantage. Le dialogue nécessite donc un certain nombre de pré-conditions, dont la première est la reconnaissance de tous les acteurs libyens, de l’unité de la Libye
La deuxième est d’accepter une médiation régionale ou internationale qui ne soit pas partiale, qui n’ait pas des comptes à régler, comme c’est le cas de l’Égypte actuellement, en s’inscrivant dans une logique de légitimité et de légalité.

L’approche algérienne est une approche rationnelle, basée sur le respect de la légalité internationale, mais aussi sur le respect de la souveraineté du territoire libyen.
C’est une position qui a toujours été objective, constructive, refusant de s’allier à une partie contre une autre. C’est aussi une approche engageant la notion du dialogue interlibyen inclusif de tous les acteurs, qui reconnaissent l’État libyen dans sa totalité géographique et qui refusent le terrorisme. Je crois que c’est une approche qui est très mature et qui est peut-être la seule solution pour les Libyens. On a vu avec le processus de Genève où des acteurs n’ont pas participé. Il y a également des acteurs qui refusent de participer à des rounds de dialogue à l’étranger, d’autres qui contestent les capacités de la Libye à réunir toutes les conditions matérielles et sécuritaires pour ce type de processus.

Mais est-ce que toutes les parties libyennes accepteront de se réunir avec l’Algérie ?
Oui. L’approche algérienne reste quelque peu inconnue, mais toutes les réactions sont positives, en commençant par les Anglais et les Américains, par beaucoup d’acteurs libyens qui sont pour un rôle plus proactif de l’Algérie, parce que notre pays a sa crédibilité et son savoir-faire diplomatique, de même qu’il a intérêt à voir la Libye plus stable. La stabilité de la Libye, c’est la consolidation de la Tunisie et la consolidation de cette dernière, c’est la sécurité de l’Algérie.
 
Que pensez-vous alors de l’annonce d’une éventuelle médiation marocaine pour désamorcer la situation en Libye ?
Le Maroc a été un acteur dans la crise libyenne… il ne faut pas l’oublier ! C’est le seul État du Maghreb qui a participé militairement contre Kadhafi. Par ailleurs, le Maroc, depuis son indépendance, n’a pas cette tradition de règlement des conflits et n’a participé à la résolution d’aucun conflit. Il a participé à toutes les actions collectives occidentales, menées contre les pays arabes, que ce soit contre l’Irak ou contre la Libye. Il ne faut pas non plus oublier que le Maroc a essayé de torpiller le rôle de l’Algérie au Sahel.
À mon avis, ce pays veut vendre une image et un rôle, alors qu’il n’a pas malheureusement les moyens de sa politique. Vu l’histoire du Maroc par rapport à la crise libyenne, il n’est pas du tout qualifié pour jouer ce rôle. C’est un rôle qui nécessite une certaine distance par rapport à tous les acteurs de la Libye.

M. Berkouk, l’Algérie est aujourd’hui isolée de toutes parts, avec les différents foyers de tensions à ses frontières. Comment voyez-vous l’avenir de la région ?
Nous avons 6 430 km de frontières avec certains voisins porteurs de menaces… je parle du Maroc qui inonde les pays de dizaines de tonnes de cannabis par an, mais aussi des foyers de tension potentiels en Tunisie, avec l’émergence probable du terrorisme comme une menace presque certaine pour ce pays. Il y a, en outre, deux États en décomposition, le Mali et la Libye, ainsi que deux États faibles, pour ne pas dire fragiles, qui sont la Mauritanie et le Niger. L’Algérie a pratiquement des frontières qui nécessitent de grands efforts pour les sécuriser. Mais, je crois que l’Algérie a tous les moyens de sa politique. Il y a cet engagement de tous les citoyens algériens pour la sécurité nationale et c’est pour cela que je n’ai pas de crainte pour notre sécurité. J’estime que le rôle de l’Algérie au Mali est stabilisateur, vu le dernier accord sur l’arrêt des hostilités, signé le 19 février dernier, sans négliger aussi son rôle potentiel en Libye. Mais, si on n’arrive pas à résoudre la crise malienne et à stabiliser la Libye, on sera en face d’un nouvel arc de crise, s’étalant des côtes atlantiques de la Mauritanie aux côtes méditerranéennes de la Libye et de la Tunisie. Dans ce cas de figure, on assistera à l’extension des foyers d’instabilité, actuellement au Sahel, en Afrique de l’Ouest et au Maghreb.
De plus, avec l’émergence de ce que j’appelle la 5e génération du terrorisme, ce terrorisme de “l’État islamique”, et l’expansion de sa matrice idéologique vers d’autres sociétés, en Afrique ou ailleurs, il y a risque de voir une nouvelle nébuleuse terroriste émerger, avec surtout une certaine volonté d’affaiblir les sociétés, par des actions terroristes et surtout une surmédiatisation de leurs actions. C’est ce qui se passe au Sinaï, en Égypte, en Irak et en Syrie. Ces cas d’école sont à prendre au sérieux.

Rejoignez-vous le pronostic des spécialistes des questions stratégiques et géostratégiques qui alertent, ces dernières années, sur les menaces sur le présent et l’avenir immédiat des pays du Maghreb ?
Oui, bien sûr ! Ce sont, si vous vous rappelez bien, les conclusions faites par le CRSS en 2011-2012. Ce sont des projections qui, hélas, n’ont pas été prises en compte… des projections qui, en 2015, ont prouvé leur justesse en quelque sorte. Ce qui a changé depuis ? Il y a des avancées dans la transition politique et non pas démocratique en Tunisie. Ce pays a pratiquement 460 km de frontières communes avec la Libye, qui est devenue une véritable passoire, recevant armes et terroristes. Une Tunisie qui, en plus, est à la recherche d’un redéploiement institutionnel, parce que les institutions de sécurité sont faibles ou affaiblies, avec une armée de 45 000 soldats qui n’a pas de savoir-faire en matière de lutte antiterroriste, des services de sécurité dépendant du ministère de l’Intérieur, qui sont en quête d’une nouvelle crédibilité. Une Tunisie qui est également affaiblie par la fragilité de son économie. En nous focalisant sur quelques rapports, notamment américains, comme le rapport publié en septembre par la CIA sur les “combattants” terroristes étrangers en Syrie et en Irak, ou celui publié récemment par Control Risks, les statistiques sont pratiquement les mêmes : 1 500 terroristes marocains en Irak et en Syrie, avec Daesh, plus de 3 000 tunisiens, presque 1 000 libyens, quelque 200 algériens… Beaucoup de risques pointent à l’horizon… on sera en face d’une nouvelle réalité terroriste, sur un fond de décomposition de l’État libyen et un autre fond de fragilité des quelques États maghrébins, comme le Mali et le Niger.

Le Forum de Crans-Montana compte organiser prochainement un congrès international à Dakhla, une ville occupée du Sahara occidental. Votre commentaire sur cette sortie de l’ONG suisse ?
Dakhla est une ville sahraouie et la question du Sahara occidental est une question de décolonisation, inscrite dans l’agenda de la 4e commission des Nations unies. D’ailleurs, les Américains, qui ont signé en 2004 un accord de libre-échange avec le Maroc, ont exclu les richesses naturelles du Sahara occidental. Aucun État des Nations unies ne reconnaît la souveraineté du Maroc sur ce territoire. La rencontre du Forum de Crans-Montana est donc une manipulation marocaine, avec une volonté de faire passer des messages, 40 ans après l’occupation du territoire sahraoui. Malheureusement pour les Marocains, cette initiative illégitime et illégale a été rejetée par l’Union africaine et elle est contestée par toutes les sociétés civiles mondiales. Que l’ONU et l’UA prennent leurs responsabilités par rapport aux violations flagrantes des droits de l’Homme, par le Maroc, et par rapport à cette occupation !

Le 17 février, l’UMA a célébré son 26e anniversaire. Pourquoi ce retard dans l’intégration maghrébine ?
L’intégration est un processus censé être basé sur des normes, des visions communes et sur l’intérêt commun. Quand on a un pays, comme le Maroc, qui ne reconnaît pas les frontières héritées de la période coloniale, il y a un problème. Quand on voit aussi que depuis 1994, il n’y a pas eu de sommet de l’UMA, que le volume des échanges commerciaux ne dépasse pas les 3%, que des discours porteurs de haine et même de menaces sont portés contre les voisins, je crois qu’il y a lieu de dissocier le discours et la réalité. Tous les Maghrébins sont pour un Maghreb uni, pas aux dépens des peuples ni aux dépens des intérêts des États ou de leur peuple. L’UMA, en tant qu’idée, est excellente, mais en tant que projet d’intégration, ça ne marche pas.

H. A.


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