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A la une / Entretien

ZAÏM KHENCHELAOUI, COORDINATEUR SCIENTIFIQUE DU COLLOQUE «SOUFISME ET THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION»

«Le colonialisme est l’expression la plus abjecte de toutes les formes de domination dénoncées par les Maîtres de la Sagesse»

Le coordinateur scientifique du colloque, docteur d’Etat en anthropologie des religions et chercheur, revient dans cet entretien sur la thématique de la neuvième édition du colloque «les Routes de la foi», organisé par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (Cnrpah), placé sous le patronage de la Ministre de la Culture et sous la direction scientifique de Slimane Hachi, directeur du Cnrpah. Cette année, ce rassemblement scientifique annuel, aura lieu à Constantine, du 18 au 21 décembre et verra la participation d’une trentaine de pays (lire notre article : http://www.liberte-algerie.com/culture/soufisme-et-theologie-de-liberation-le-colloque-aura-lieu-du-18-au-21-decembre-a-constantine-189981). Pour lire l’argumentaire du colloque et le résumé des communications, consulter : http://www.cnrpah.org/data/50/col03/abstract.pdf

 

[Entretien réalisé par Sara Kharfi]


Liberté : La 9e édition du Colloque «les Routes de la foi» s’intitule «Soufisme et théologie de la libération». Pourriez-vous nous en dire davantage sur le choix de ce thème, parce qu’il faut l’avouer «Théologie de la libération» est un concept plutôt méconnu dans notre représentation du Soufisme ?

Zaïm Khenchelaoui : La théologie de la libération est au cœur du soufisme en

ce sens que l’islam dans son message de miséricorde, «al-rahma» tend à la

libération de l’Homme de lui-même, tout comme c’est le cas dans les traditions

religieuses universelles, telles que le christianisme avec le dogme de la charité

ou le bouddhisme avec la doctrine de la compassion. Il s’agit donc d’un concept

transculturel qui se focalise sur le devenir de l’Homme sur cette Planète.

L’Homme qui est souvent relégué à une position misérable par les tenants d’un

pouvoir économique et militaire qui sème la haine et la division. Notre planète

est en danger certain et l’Homme est plus que jamais menacé dans sa propre

existence par ses faux semblables qui abîme le monde et efface la vie tantôt au

nom de la science tantôt au nom de la foi. La bêtise de l’homme est, certes,

multiple et variée : elle peut émaner aussi bien d’un barbu échaudé qui s’en

prend à des innocents comme elle peut émaner d’un banquier sans scrupule qui

brise la vie d’un pauvre ouvrier ou encore d’un décideur en col blanc qui détruit

l’environnement par de froides décisions. Cependant, le colonialisme reste

l’expression la plus abjecte de toutes ces formes de domination dénoncées par

les Maîtres de la Sagesse. Il s’agit pour le soufisme d’une répudiation d’un

monde bâti sur le néo-racisme différencialiste catéchisé par l’impérialisme

postmoderne sur la base d’une hiérarchisation des cultures et des religions par la

mise en place d’un système socioéconomique libéral menant à terme à un

totalitarisme universel. Celui-ci engendre et produit des structures de

domination fondées sur des classifications ségrégationnistes dressant des

clivages entre civilisés et sauvages, réduisant à néant la diversité culturelle et

remettant en question l’unité anthropologique du genre humain. Le soufisme en

tant que vecteur de valeurs de justice, d’égalité et de charité se veut

naturellement solidaire d’une praxis métaphysique œuvrant pour le droit des

peuples à l’indépendance, à la liberté et à l’autodétermination ainsi qu’a

l’abjuration du colonialisme et de ses valeurs inhumaines. Il est en cela un cri de

cœur et une sonnette d’alarme contre l’anthropophagie des temps modernes, cet

appétit insatiable de domination qui fragilise notre planète et ébranle l’harmonie

triadique: DIEU=HOMME=UNIVERS. Démasquer l’idéologie coloniale avec

sa mission «civilisatrice» et l’occupation partout dans le monde en tant

qu’idéologie expansionniste inégalitaire s’opposant au droit des peuples à

disposer d’eux-mêmes devrait être non seulement un devoir moral mais une

démarche scientifique et un crédo de la foi. Du racisme théorisé à

l’ethnocentrisme toujours en vogue, bien que soigneusement déguisées, par les

pays se réclamant d’un fonctionnement démocratique le néocolonialisme

demeure un fléau qui procède d’un esprit de domination incurable. Or, loin de

toute utopie chimérique ou angélisme naïf, le message véhiculé par la théologie

de libération ose opérer sur le terrain un rétablissement salvateur d’un

humanisme intégral libéré du fanatisme, du néonazisme, du néofascisme, du

sionisme, de la xénophobie, de l’islamophobie, de la discrimination, de

l’ultranationalisme, de la ségrégation, des injustices, des violences, des haines et

des intolérances en concordance avec la déclaration de l’unicité de l’Homme

proclamée dans le Coran : «Humains, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une

femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des nations, c’est en vue de vous

connaître mutuellement. Le plus digne au regard de Dieu, c’est celui qui se prémunit

davantage.» Les Chambres : verset 13


Aux XIXe, la lutte contre le colonialisme a mobilisé de grands «Moutasawef», mais pour XXe siècle, et pour tout ce qui concerne la guerre de libération nationale, les exemples sont peu nombreux ou du moins pas bien mis en évidence. Pourquoi d’après vous ?

Laissez-moi vous dire le fond de ma pensée à ce sujet car vous touchez là un

sujet sensible qui fait l’objet d’une manipulation permanente et complexe. Cela

fait partie des zones d’ombre de notre histoire. Il est juste que les exemples de la

lutte anticoloniale ne sont pas bien mis en évidence bien qu’ils soient nombreux

n’en déplaise aux détracteurs du soufisme. A qui est-ce la faute ? Qui est

responsable de cette déstructuration de l’information ? Je pense que la vérité est

ailleurs ! Cherchez plutôt du côté du réformisme peut-être trouverez-vous la

réponse qui va vous permettre de comprendre ce silence qui plane sur la

résistance des zaouïas. Pour ce, il faudrait plonger dans les méandres de la

rhétorique réformiste relayée par la propagande socialo-communiste qui, pour

des raisons encore obscures, scellèrent un pacte contre-nature et prirent pour

cible la zaouïa qui, pourtant, a encadré toutes les grandes révoltes menées par

les Algériens au XIXe et XXe siècle. A la suite de l’invasion française, la zaouïa

a vite repris sa fonction guerrière première héritée du ribât (d’où le vocable

générique marabout ou encore maraboutisme), permettant l’apparition d’un

nombre considérable demoines-soldats qui s’insurgèrent contre l’injustice des

hommes et des systèmes tels que sidi Abdelkader ben Muhyî al-Dîn

commandeur de l’ordre qâdirî à Mascara fondateur de l’Etat moderne après la

chute d’Alger, la Vierge de la Montagne lâlla Fatma N’Soumer fille de sidi

Muhammed ben ‘Aïssa commandeur de l’ordre rahmâni en Kabylie, sidi

Muhammad ben Abdallah connu sous le nom de Bû Baghla Moul Essâa (Maître

du Temps) qui prit part à la révolte de ses confrères rahmânîs dans la région de

Sor El Ghozlan et dans le Djurjura, sidi Muhammad ben Abdallah connu sous le

nom de Bû Maaza qui déclencha la révolte dans toute la région de la Dhahra à

partir de sa zaouïa taybiyya, cheikh Bou Amama, commandeur de l’ordre

shaykhî qui reprit et étendit la révolte de Ouled sidi Cheikh qui avait soulevé

l’oasis dont le nom évoque la blancheur du mausolée de son fondateur éponyme

sidi Abdelkader ben Muhammad, laquelle fut la plus longue révolte que

l’Algérie ait pu connaître. Celle-ci dura près de 25 ans. D’autres noms affiliés

aux zaouïas se sont illustrés dans la résistance armée, tels que cheikh A.

Haddad, son lieutenant en Petite Kabylie l’émérite Moudjahid El Mokrani mort

en martyr debout pendant sa prière, cheikh Bou Ziyân commandeur de l’ordre

derkaoui qui conduisit la révolte des Zaâtcha sans oublier les noms plus récents

qui ont directement ou indirectement concouru au déclenchement de la guerre

de libération le 1er novembre 1954 tels que le père du nationalisme algérien

Messali El Hadj issu de la zaouïa hibriyya de Tlemcen, les martyrs El Arbi Ben

M’Hidi qui eut sa formation à la zaouïa mehaydiyya à Ain Tila ainsi que

Mustapha Ben Boulaid et Si El Haouas qui reçurent tous les deux leur éducation

dans les zaouïas appartenant à l’ordre rahmânî établies dans l’Aurès. Bien plus

encore, la lutte armée des Algériens ne s’est pas bornée aux frontières de la

mère-patrie mais s’est offerte à l’ensemble du monde : d’Afrique du Nord au

Moyen-Orient jusqu’en Afrique sub-saharienne et de la Somalie jusqu’au

Sénégal. C’est à l’héroïsme légendaire d’Omar El Mokhtar qui fut l’un des

dirigeants de l’ordre sanûssî qu’on doit la libération de la Libye du joug italien.

Au XIXe siècle, le fondateur de l’ordre, cheikh al-Sanûssî dirigeait le combat

contre le colonialisme français en Algérie depuis sa zaouïa située au sommet du

mont abû Qubais à la Mecque avant qu’il ne vienne s’établir sur les hauteurs du

mont vert en Libye où il construisit sa zaouïa blanche immaculée. Le danger que

représentait le soufi algérien pour l’Europe fut tel qu’il était considéré par les

trois puissances coloniales de l’époque ─ la France, l’Italie et l’Angleterre ─

comme l’ennemi public numéro un en Afrique. Son petit-fils Ahmed Sanûssî fut

promu par Mustafa Kemal au poste califal. Mais le soufi algérien déclina l’offre

et préféra aller s’établir à Médine où il finit ses jours dans sa retraite spirituelle

après avoir béni les troupes d’Atatürk lors de la célèbre bataille gréco-turque de

Sakarya en 1921. Avant, cette bataille décisive, on rapporte que Mustafa Kemal

fit une prière dans un burnous maghrébin offert par Ahmed Sanûssî et mit

autour de son cou le chapelet de celui-ci en guise de baraka. De nombreux

Nigériens, Congolais et Camerounais purent ainsi entrer en communication avec

l’islam grâce à l’action humanitaire du fondateur de la sanûssiya. L’histoire

retiendra qu’il fut à l’origine de la libération de milliers d’Africains mettant

ainsi fin à la traite des noirs qui était prospère alors au Soudan. A sa mort le

soufi révolutionnaire laissa un réseau international de zaouïas nettement

disciplinées non seulement dans son pays natal l’Algérie et d’adoption la Libye,

mais aussi en Tunisie, au Maroc, dans le Sahel, au Soudan, en Egypte, en

Arabie, au Yémen, en Turquie et en Inde. La sanûssiyya fut l’une des confréries

algériennes les plus internationales tout comme la tîjâniyya qui contribua pour

sa part à la propagation de l’islam en Afrique centrale et occidentale jusqu’aux

confins de l’Abyssinie. Hormis les zaouïas plus ou moins récentes ouvertes par

la diaspora africaine en Europe occidentale et en Amérique du Nord, cette

confrérie algérienne de naissance, africaine de couleur, compte aujourd’hui des

zaouïas non seulement dans son berceau d’origine mais également sur d’autres

continents. Elle est historiquement ancrée dans le Sud-est européen où elle

figure parmi les onze confréries qui ont survécu de façon organisée et

structurée, après la première Guerre Mondiale, au désastre occasionné par les

troupes grecques et bulgares à l’encontre des populations musulmanes des

Balkans. On y compte des adeptes surtout au Kosovo et en Albanie où

des dedescontinuèrent à entretenir des relations privilégiées avec la zaouïa-mère

en Algérie jusque dans les années 1930. On signale par ailleurs une présence

tîjânîe au Moyen Orient arabe et non arabe, notamment en Egypte, en Syrie, en

Palestine et en Anatolie. Depuis l’Arabie, les Tîjânîs gagnèrent la Malaisie et

l’Indonésie où ils pénétrèrent tout le Sud-est asiatique. L’hymne national de la

République de Turquie aurait même été rédigé par Mehmet Akif Ersoy dans la

zaouïa tîjâniyya d’Ankara d’après certains témoignages! Aujourd’hui, la

Tîjâniyya compte parmi les confréries soufies les plus internationales. Selon des

statistiques non officielles, l’ordre serait présent dans une centaine de pays et

compterait des dizaines de millions d’affiliés à travers le monde. Il convient de

citer ici la migration de sidi El Hadj Ben Yellès de Tlemcen vers la Syrie suite à

la promulgation de la loi coloniale de 1911 rendant le service militaire

obligatoire aux Algériens. Celui-ci s’installa dans le quartier d’al-Shâghûr d’où

il diffusa les techniques contemplatives propres à l’ordre derkaoui qui était le

sien en soulevant les gens contre le mandat français. Lors de la révolte syrienne

de 1925, les autorités françaises durent arrêter le cheikh algérien ainsi que son

fils sidi Ahmed sous le prétexte qu’il avait quitté l’Algérie sans passeport. Le

fils continua à diriger la zaouïa pendant que le père gisait dans les geôles de

l’occupation jusqu’à ce que la mort délivrât le cheikh en 1927. Le soufi

originaire de Tlemcen fut enterré au cimetière d’al-Bâb al-Saghîr à Damas à

proximité du mausolée de Bilâl l’abyssin, muezzin attitré du Prophète. Ces

quelques lignes suffiront à suggérer l’extraordinaire pénétration algérienne à

travers le monde. L’extraterritorialité permet, en effet, d’exprimer l’extension

spirituelle de la communauté de foi et d’attester la résistance du soufisme au

colonialisme bien au-delà des frontières nationales.


Vous dîtes dans votre présentation que contrairement à l’anthropologie, le terme de libération prend le sens dans le soufisme de «délivrance»…

L’importance du soufisme tient au fait qu’il représente la spécificité de cet islam

libérateur. D’une part, nous observons que cet ésotérisme est dévolu à la

vulgarisation d’une théosophie prophétique. D’autre part, nous y décelons la

continuation d’une gnoséologie, comme réalisation rendue possible par la

méditation du message de charité et de compassion livré par les prophètes et les

saints, et l’enseignement du sens spirituel de la Parole de Dieu. Briser l’inertie

de l’homme qui tend à se solidifier partout dans le monde pour le réveiller de

son sommeil et l’empêcher de s’autodégrader au milieu d’un magma de

crispations identitaires, constatées çà et là, soutenues par un dialogue de sourds

et entretenues par une manipulation médiatique qui plonge l’humanité dans un

destin incertain et lui injecte un pessimisme fatal, telles sont les quelques

champs de réflexion sur lesquels voudrait s’investir la théologie de libération

qui tend, comme vous le dites, à la délivrance de l’âme asservie par la matière et

à l’annonce d’un retour de l’exil pour que l’homme redevienne enfin détenteur

de son esprit et dépositaire de sa conscience. Il s’agit là d’un altermondialisme

de type philosophique qui appelle à plus de solidarité entre les religions, de

proximité entre les peuples et les nations ; à une communion entre tous les

indignés de la planète dont l’action trouve souffle et inspiration dans les voix de

la liberté qui, de tous temps, se sont élevées contre l’injustice et la violence,

pour la paix et la sécurité dans le monde tels que l’Emir Abdelkader, Imam

Chamil, Simón Bolivar, Mahatma Gandhi, Martin Luther King, Che Guevara,

Hô Chi Minh, Nelson Mandela et Yasser Arafat. Le soufisme transcende en cela

les frontières idéologiques auxquelles s’agrippent les humains et enseigne que

l’humanité est une et indivisible.


Vous signifiez toujours dans votre texte de présentation que le Soufisme et la définition qu’il donne à la libération est la plus juste et la plus proche de la réalité parce que son engagement ou sa quête est désintéressée et son objectif n’est pas de prendre le pouvoir…

Pour le soufisme, tout pouvoir est illusoire puisque tout ce que l’esprit saisit et

rejette est sans teneur réelle. Ainsi, la théologie de libération nous enseigne que

le mythe des mythes est celui du pouvoir. Reconnaissant que le pouvoir n’est

qu’illusion et que rien n’est permanent, elle exhorte l’homme à ne pas agir

comme s’il était dans une réalité immuable, le tire de sa captivité existentielle,

lui ouvre la porte vers la lumière. Il est vrai que les soufis n’ont cessé de prôner

l’insoumission loyale à l’égard des pouvoirs spirituels ou temporels, car, pour

eux, il n’y avait, en fait, aucune différence entre les deux. Ils prêchent une

révolution psychique à l’échelle planétaire pour ne pas laisser l’humanité

s’entraîner vers un conditionnement qui ferait de nous des « insectes stupides »

et abandonner l’homme à son angoisse et à ses peurs en lui permettant une

transfiguration radicale et en lui rendant sa dimension cosmique et son identité

pneumatique qui font de lui un être debout et responsable tel que le préconise la

philosophie prophétique se référant au Coran qui proclame la dignité et la liberté

de l’Homme : « Or, Nous avons rendu dignes les enfants d’Adam, Nous les

transportons sur la terre et sur la mer, Nous leur attribuons bienfaits et grâces

et les privilégions sur beaucoup d’autres de Nos créatures. » L’Ascension : verset 70


Vous laissez entendre également que seule la définition du Soufisme est capable de renverser l’ordre du monde vers quelque chose de meilleur. Comment ?

Le soufisme c’est la vie. C’est la dimension spirituelle et vivante de l’islam,

autrement dit c’est l’islam pétillant et romantique comparativement à l’islam

froid et léthargique vainement réanimé par les tenants d’un islam politique dont

la version canonique subit d’amples tentatives de falsification commanditée par

les émirs et les califes usurpateurs lesquels sèment la mort et la désolation

exactement comme le firent avant eux les tenants du clergé catholique en

Europe pendant le Moyen-âge au nom d’une sacro-sainte inquisition relayés de

nos jours par les Evangélistes de tous poils qui partent à l’assaut du monde pour

prêcher la Bonne Parole à coups de missiles balistiques sans parler des zélotes

de la Torah qui, tels des antéchrists opérant au nom d’un soi-disant Peuple Elu,

massacrent les enfants, démolissent les écoles et les hôpitaux et brûlent les

champs d’oliviers. Or, le soufisme tente, avec miséricorde, de relever les défis

qui menacent l’humanité dans sa globalité sans distinction de race ou de

religion. C’est ainsi qu’il fait aller ensemble, de façon créative, le divin et

l’humain, l’esprit et le corps, la personne et la communauté, la foi et la patrie.

Cette sagesse transmise de génération en génération est l’expression suprême

d’un humanisme musulman à vocation universelle, lequel affirme radicalement

la dignité de l’homme, mais aussi celle de la femme comme formant ensemble

l’empreinte de Dieu, instaure une fraternité fondamentale, apprend à respecter la

nature comme à sacraliser le travail, et donne des raisons de vivre dans la joie et

l’espérance, même au milieu des duretés de la vie. La zaouïa incarne l’espace

dans lequel s’extériorise un état contemplatif qui émane d’une spiritualité non

conventionnelle. Elle vise à transformer l’environnement du fidèle et permet à

celui-ci de s’élever au moyen d’un canal lui fournissant un moyen de

communication intime avec l’au-delà sans pour autant le couper de la réalité de

l’espèce à laquelle il appartient et de la planète sur laquelle il vit. Telle est la

fonction universelle de ces champs magnétiques qui, s’ouvrant sur les hommes,

font naître une atmosphère sacrée qui aide à la contemplation et suscitent

l’émergence des valeurs d’amour, de paix et de solidarité. Unissant en son sein

les contrastes, la zaouïa se présente comme un espace multifonctionnel dont

l’activité embrasse toute l’expérience humaine. Elle ouvre une porte invisible

vers l’absolu et fait participer au déploiement des énergies cosmiques. Il est

incontestable que la valeur de cet héritage spirituel constitué à travers les âges

nous apporte des éléments et des réflexions nouvelles et originales sur notre

propre façon d’être. Parce qu’il touche au sublime du mystère et constitue le

fondement de notre conscience profonde, le soufisme retrace les grands thèmes

de notre pensée anthroposophique et nous dévoile le sens spirituel de l’histoire,

en procédant à partir des symboles qui mettraient à découvert les vérités

communes aux religions universelles. Tout cela est d’importance ici même, où

ce trésor immatériel que possède l’Algérie apporte par sa tolérance et sa

générosité une contribution d’importance majeure au problème des rapports de

proximité qui lient les nations et les cultures. C’est de la question de l’altérité

dont il s’agit. Le Prophète nous mit, très tôt, en garde contre ce vice qui nous

ronge depuis la nuit des temps : « Ô gens ! Vous avez un seul Dieu et vous venez

d’un seul père ! Il n’y a pas de différence entre un Arabe et un non Arabe ni

entre un blanc et un noir si ce n’est par la probité. » Prêchant le choc des

civilisations et la refondation de l’ordre mondial sur les bases d’un

néolibéralisme économique et de la légitimation d’une gouvernance globale des

affaires du monde au détriment de l’implication citoyenne, de la préservation de

l’environnement et du respect des droits humains la « civilisation » supérieure

par excellence, technique et financière nous pousse en fait à renoncer à nous-

mêmes et à nous convertir tous à la « culture de Davos ». Laisserons-nous faire

ces esprits trompeurs, ceux-là mêmes qui ont troué la couche d’ozone nous

couper du Ciel par le Dôme de Fer qu’ils nous promettent en guise d’ultime

abomination des Puissants qui s’obstinent, coûte que coûte, à défendre

l’indéfendable ? Dans cette marche folle de l’homme et de désenchantement du

monde, mue par un désir narcissique d’hyper-technologisation du corps, la

biotechnologie tentera-t-elle d’aboutir un jour au téléchargement de l’esprit et à

la création d’un être infrahumain à la personnalité téléchargeable comme nous

l’annoncent les adeptes du transhumanisme ? Un dangereux Terminator qui

serait, par réflexe autocratique, prêt à détruire notre bien fragile planète comme

dénigrement posthume de notre humanité laissée à la dérive d’un cynisme

glacial et innommable. Ça serait comme si l’on jouait à Dieu au nom d’une

technolâtrie symptomatique d’une débauche planétaire, d’une seconde chute

d’Adam. Assistons-nous à la fin de l’Histoire ? Notre civilisation touche-t-elle à

sa fin ? Sommes-nous entrés dans les temps messianiques ? Un âge robotique

post-humaniste? Face à de telles terribles prophéties, nous pensons pouvoir

entre-apercevoir le remède dans le soufisme conformément aux préceptes de

l’anthropologie coranique qui place l’Homme avant toute chose et en fit le motif

confidentiel du projet divin : «Nous proposâmes le Dépôt aux cieux, à la terre et

aux montagnes : ils déclinèrent de s’en charger, tant ils en éprouvaient de

transe. L’Homme, lui, s’en est chargé.. Par comble d’ignorance et d’injustice !»

Les coalisés : verset 72.

S. K