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A la une / Entretien

Mourad Preure, expert pétrolier international

“Le cours du baril devrait fluctuer autour de 65 dollars en 2020”

© Archives Liberté

Analysant la place de l’Algérie sur les marchés gaziers, l’expert souligne, dans l’entretien qui suit, que le grave problème que nous rencontrons actuellement est que notre marché naturel, l’Europe, est devenu très compétitif, orienté par des logiques de court terme.

Liberté : L’Opep et ses alliés sont parvenus, début décembre, à faire baisser la production pétrolière de 500 000 barils par jour. Le marché semble avoir bien réagi à cette décision, puisque les prix sont sensiblement remontés pour atteindre plus de 60 dollars. Cette tendance à la hausse va-t-elle se poursuivre ?    

Le Dr Mourad Preure : L’accord obtenu par les pays qui forment ce qu’on appelle l’Opec+, soit les pays de l’Opec, auxquels s’associent, autour de la Russie, dix pays hors Opec, est un signal fort envoyé au marché. L’excédent d’offre engendré par l’arrivée des pétroles de schiste américains et la guerre des prix engagée par l’Opec, sous l’instigation de l’Arabie saoudite, ont durablement déséquilibré le marché en 2014 et leurs effets resteront prégnants dans le court terme. Le processus de stabilisation engagé à Alger en novembre 2016 et confirmé depuis, s’est raffermi en juin dernier, et plus encore lors de la dernière réunion des pays Opec+.

Le consensus d’Alger est un temps fort sur la scène pétrolière, car ces pays représentent 90% des réserves mondiales et plus de 50% de la production. Ce que retient surtout le marché, à travers cette convergence inédite, c’est la présence aujourd’hui d’un puissant axe Arabie saoudite-Russie orienté sur une ligne de défense des prix, c’est-à-dire de limitation de l’offre et de cartellisation, de la sorte, du marché. Les deux pays, en question, pour des raisons convergentes, besoins en ressources financières essentiellement, car la baisse des prix les a entraînés dans une crise économique grave.

L’Arabie saoudite enchaîne la sixième année de déficit budgétaire et est soucieuse de soutenir les prix pour réussir l’ouverture du capital de sa compagnie pétrolière Aramco. La réalisation de son ambitieux plan “Vision 2030” requiert des ressources financières aujourd’hui hypothétiques. Le pays, vivant en outre une période de succession dynastique compliquée, rencontre de fortes difficultés pour assurer la paix sociale dans une économie régulée essentiellement par la rente. Donc, un axe fort en faveur d’une ligne de défense des prix. Le marché en prend acte. Les prix restent soutenus. Pour combien de temps encore ? 

Pensez-vous que l’Opep et ses partenaires vont continuer à travailler ensemble, de manière concertée ? Et, qu’est-ce qui a rendu cette coopération possible ?     

Cette coopération m’apparaît durable pour les raisons évoquées plus haut. Elle reste néanmoins fragile. Arabie saoudite et Russie convergent sur un certain nombre de points : (i) les prix pétroliers doivent rester rémunérateurs pour les producteurs, (ii) le sacrifice pour le maintien à ce niveau doit être partagé, y compris avec les pays consommateurs, (iii) les prix ne doivent pas augmenter à un niveau tel qu’ils détruiraient la demande, (iv) Les prix ne doivent pas peser sur la croissance de l’économie mondiale. Cependant, des paramètres exogènes vont peser sur ce consensus.

Celui, cardinal, est le dynamisme de l’offre non-Opec, essentiellement les pétroles de schiste américains. De fait, la production américaine est flexible du fait des caractéristiques technico-économiques propres aux hydrocarbures non conventionnels où les investissements (Capex) sont faibles, et les coûts opératoires (Opex) forts. Si les prix augmentent, la production les suit, si les prix baissent, les producteurs ferment leurs puits, et la production baisse. Ainsi, les schistes américains ont confisqué à l’Opec son rôle historique de swing producer qui cartellise le marché.

Or, les pétroles de schiste américains devraient encore apporter plus de 2 Mbj (millions de barils jour) au marché en 2020. Le consensus des experts estime ainsi que l’offre devrait rester excédentaire en 2020. La demande n’augmentant que de 1,2-1,3 Mbj, l’appel au brut Opec devrait se réduire, ce qui posera encore le problème de la discipline au sein de l’Organisation. 

Il reste d’autres sources d’incertitude…  

L’Arabie saoudite contient sa production autour des 9,7-9,9 Mbj, reste le problème des autres grands producteurs du Golfe en proie à des problèmes géopolitiques (Iran, Irak) et en besoin fort de ressources financières à présent contenues par ces problèmes précisément. Donc, deux grandes incertitudes, dynamisme réel de l’offre non-Opec, incertitude géopolitique qui risque de rebattre profondément les cartes en cas de déflagration, potentielle, dans le Golfe.

Une troisième incertitude, celle-là porteuse d’optimisme quant aux prix : une issue heureuse à la guerre commerciale engagée par les États-Unis contre la Chine avec ses effets positifs sur la croissance mondiale. Des signaux encourageants, sont envoyés par les deux protagonistes. Je pense que le réalisme fera son œuvre et que, sur ce front-là, le calme s’imposera. Alors, la demande pourrait être plus dynamique avec une éclaircie notable dans la croissance mondiale. Les marchés semblent avoir fait ce pari.

Les prix devraient, toutes choses égales par ailleurs, fluctuer autour d’un pivot de 65 dollars le baril en 2020, voire tester le seuil des 70 dollars si le calme s’impose. Une dépression n’est pas à exclure, du fait des risques qui pèsent sur la croissance américaine, aujourd’hui “driver” de la croissance mondiale. En effet, les taux d’intérêt à long terme sont descendus en dessous des taux à court terme, ce qui est une lampe rouge signalant une crise grave en gestation. Dans ce cas, il y a péril réel pour les prix pétroliers.

La concurrence gaz-gaz s’intensifie sur le marché gazier européen, alors que le gaz est de moins en moins en concurrence avec les produits pétroliers sur le marché de l’énergie. Comment voyez-vous évoluer le marché gazier dans les années à venir ? Et, quelle place l’Algérie occupera sur ce marché ?

En fait, le marché gazier européen a engagé une profonde restructuration en 1995, il y a donc 24 ans déjà, avec la directive gaz de l’Union européenne. La libéralisation du marché gazier était irréversible et remettait profondément en cause les logiques de long terme qui le régissaient. J’avais, depuis mon intervention au congrès mondial du gaz à Nice en 1999, et dans mes écrits depuis, mis en garde contre les dangers sur le commerce de long terme qui domine nos échanges gaziers avec le Continent. Las. Dès lors que des logiques spot de court terme coexistent avec des logiques de long terme, elles finissent par les orienter.

Aujourd’hui, les transactions spot représentent 70% du commerce gazier en Europe. Plus encore, le marché gazier européen est devenu très compétitif avec des nouveaux entrants très agressifs comme le Qatar, le Nigeria, les États-Unis surtout. Demain, l’Est méditerranéen et la côte Est africaine (Mozambique, Tanzanie). Le GNL a décloisonné le marché gazier et tend à faire émerger un marché gazier mondial avec le Bassin atlantique comme zone d’arbitrage. Nous voyons une augmentation de la taille des méthaniers (jusqu’à 260 000 m3) et un allongement de leurs routes. La demande de GNL augmente de 13% l’an et l’offre de 11,2%. La révolution du gaz de schiste américain a servi d’accélérateur à cette tendance. Ce pays vise à devenir le premier exportateur de GNL, devançant l’Australie, aujourd’hui leader mondial. 102,4 MTA (millions de tonnes par an) sont en projet aux États-Unis, 50,5 MTA en Russie. Le Qatar dispose de 77,8 MTA et vise à porter ses capacités, avec son projet Ras Lafan 2, à 100 MTA (est-il besoin de souligner que les installations qataries sont opérées par des ingénieurs algériens formés par Sonatrach ?), l’Australie dispose de 88,8 MTA (premier exportateur mondial depuis 2018). Ainsi, avec 69,9 MTA en projets en 2019, le marché du GNL sera surapprovisionné en 2020.

Un problème sérieux, alors que la demande gazière européenne stagne. L’Europe dispose de grandes capacités de stockage et tend à devenir un régulateur du marché gazier mondial en formation. Elle est visée par plusieurs sources, comme on l’a vu, Russie, Algérie, Qatar, Norvège, États-Unis, Afrique. Mais plus encore, le gaz moyen-oriental, repoussé d’Asie par le gaz australien et celui américain depuis la côte pacifique, va venir exercer une pression sur l’Europe, accroissant la compétitivité de ce marché. 

Peut-on savoir dans quelle proportion notre part de marché a décru ? 

Notre part dans ce marché est passée de 16% en 2010 à 8% aujourd’hui, alors même que les contrats de long terme avec clause de take or pay, qui fondaient nos échanges avec l’Europe sont aujourd’hui contestés. Alors même aussi que nous n’avons pas de volumes pour défendre nos parts de marché. L’Europe, faut-il le rappeler, représente la grande majorité de nos débouchés gaziers. 35% de notre gaz va vers l’Italie, 31% vers l’Espagne, 7,8% vers la France et 8,4% vers la Turquie. Le grave problème que nous rencontrons présentement est que notre marché naturel, l’Europe est devenu très compétitif, orienté par des logiques de court terme et attaqué par des nouveaux entrants très agressifs, notamment le Qatar et les États-Unis, cela, alors que la Russie, leader de ce marché avec 25% de part, renforce sa position en doublant à 110 Gm3 (milliards de m3) son gazoduc North Stream la reliant à l’Allemagne via la mer Baltique. Nos exportations régressent tendantiellement à 51 Gm3 aujourd’hui contre des pics autour de 60 Gm3, nos capacités de liquéfaction sont de 24 MTA. Les raisons sont connues, désinvestissement dans l’amont gazier quinze ans durant, changements intempestifs de la législation qui ont provoqué une désaffection pour l’amont algérien de la part des compagnies internationales, et enfin, une demande anormalement en croissance (8% l’an).

Des mesures fortes sont impératives si nous ne voulons pas être éjectés (la tendance est à l’œuvre, ne nous voilons pas la face) du marché gazier européen. Le cœur de ces mesures doit être le renforcement de Sonatrach pour qu’elle intervienne comme acteur déterminant dans les transformations qui affectent la scène gazière internationale. Elle en a les moyens et l’expertise, faut-il rappeler, qu’alors que le GNL façonne le paysage gazier de demain. Sonatrach, qui opère des chaînes gazières depuis le gisement jusqu’aux usines de liquéfaction, détient l’expérience la plus riche et la plus complète dans ce domaine ? Il faut renforcer Sonatrach de manière à ce qu’elle devienne un acteur qui compte sur la scène énergétique internationale.

 

 

 

Entretien réalisé par : Youcef salami



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