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A la une / Entretien

Zaïm Khenchelaoui, anthropologue des religions, à "Liberté"

“Le monde traverse une nuit spirituelle”

©D.R.

À quelques jours de la remise du prix Émir Abdelkader, l’anthropologue des religions, Zaïm Khenchelaoui, évoque, dans cet entretien accordé à Liberté, l’importance de l’évènement pour mettre au-devant une image de l’islam autre que celle du wahhabisme, tout en revenant sur l’importance de réconcilier les Algériens avec le soufisme.

Liberté : Ce 21 septembre sera décerné à Mostaganem, par l’association alawi, « Aisa », en collaboration avec le programme Med 21, le prix Emir Abdelkader « pour la promotion du vivre ensemble en Méditerranée et dans le monde ». Un événement qui doit vous intéresser au moins pour deux raisons. En premier lieu vous avez souvent affiché votre soutien à toutes les démarches soutenant être un partisan connu, et reconnu, du vivre ensemble. Egalement, vous avez été président du Conseil scientifique de la fondation « Emir Abdelkader » et spécialiste reconnu de l’histoire du fondateur de l’Etat algérien. Que reflète pour vous cette remise de prix ?

Zaïm Khenchelaoui : Cet événement est l’aboutissement de tout un processus de réhabilitation auquel nous avons tous contribué. Nous réconcilier avec le fondateur de l’Etat algérien moderne, c’était le but recherché. Mais l’Emir est aussi une référence mondiale majeure en matière de spiritualité et de sagesse, un modèle de résistance et de défense des droits humains. L’Emir Abdelkader continue à inspirer des sociétés et des cultures diverses et variées et faire l’objet d’études de recherche approfondies aux quatre coins de la planète tant il incarne toute une école de pensée philosophique basée sur le vivre-ensemble, la tolérance et le dialogue. Toutes ces notions, que nous avons,de plus en plus,tendance à évoquer de nos jours et bien nous les devons, en grande partie,à l’Emir Abdelkader dont il est le révélateur. Son autorité morale était telle que,selon le témoignage de son fils et biographe sidi Mohammed évoqué dans une correspondance officielle, le nom de l’Emir avait été inscrit sur la liste des candidats potentiels pour occuper le trône du royaume de Grèce lors de la vacance du pouvoir consécutive au renversement du roi Othon 1er en 1862. Pendant ce temps, l’Emir était en retraite spirituelle à la Mecque dans la grotte de son aïeul le Prophète béni soit-il à Héra signe de son haut détachement des choses de ce monde. Le même phénomène se répète étrangement en Espagne quelques années plus tard où des députés du Congrès ont scandé le nom de l’Emir comme futur roi d’Espagne après la proclamation de la première République suite à l’abdication d’Amédée 1er en 1873 avant le rétablissement de la Maison de Bourbon une année après un coup d’Etat militaire et l’installation d’Alphonse XII dit le Pacifique sur le trône ibérique. C’est dire à quel point l’Emir était et reste l’Algérien le plus mondialement connu et le plus respecté de tous les temps et de toutes les confessions.

Vous voulez dire qu’il est toujours contemporain…

Je dirais même que l’Emir n’a jamais été aussi moderne qu’aujourd'hui. Cependant, il garde toujours une marge d’avance sur notre temps. A son époque il surprenait déjà tout le monde à commencer par ses ennemis qui était forcés à l’admirer pour sa noblesse et pour la hauteur de son esprit.Il l’est toujours d’ailleurs. Aujourd‘hui, on formule le vœu de vivre ensemble. C’est comme si on n’en était pas encore sûr. C’est un projet à réaliser, peut-être dans l’avenir, ce n’est pas quelque chose d’acquis. Or, l’Emir disait déjà en son temps que : « Si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l’oreille je ferais cesser leurs divergences et ils deviendraient frères à l’intérieur et à l’extérieur ». L’Emir était d’avant-garde. Il l’est toujours. Il le restera à jamais.

Ce qui nous emmène à revenir à ce qui s’est passé en 1860 en Syrie, terre d’exil, à l’époque, de l’Émir…

Son secours apporté aux chrétiens de Damas, aux dizaines de milliers de chrétiens, qui étaient persécutés par les musulmans druzes témoigne de son humanisme illimité. Il a pris le parti des victimes, mettant sa vie en péril. Il leur a offert sa protection bien qu’ils aient été d’une autre confession que la sienne. Parce que l’Emir était respectueux de ses valeurs coraniques qu’il a agi de la sorte. Il l’a dit d’ailleurs quand il avait reçu les félicitations des souverains du monde. Il en était même étonné : « Vous croyez que j’ai fait quelque chose d’extraordinaire ! Mais pas du tout.Je n’ai fais que mon devoir de musulman » leur répondit-il. Voilà donc un modèle à suivre, un modèle toujours valable, toujours d’actualité.Le model kadérien est aujourd’hui au centre du programme AEP (Abdelkader Education Project) animé auprès des lycéens américains par mes collègues Kathy Garms et John Kiser (auteur de Commander of the Faithful : The life and Times of Emir Abd El-Kader dont les versions arabe et française sont en cours de publication) avec le soutien de notre ambassade à Washington.

La remise du prix survient quelques mois après le lancement de l’Union mondiale du soufisme sur les mêmes lieux, soit à Mostaganem, et dont vous êtes membre fondateur. Deux événements qui viennent mettre au devant une autre vision de l’Islam, en l’occurrence le soufisme, bien différente du trop brouillant, et bruyant wahhabisme…

C’est pour moi une heureuse coïncidence. Ça n’a pas de lien structurel mais ça a certainement un lien symbolique puisque les deux événements se succèdent et se font échos, et c’est tant mieux pour notre pays qui s’ouvre ainsi sur la voie soufie en se la réappropriant parce que cette voie est la sienne. J’insiste sur le fait que ce n’est pas tombé du ciel. Il ne s’agit pas d’une création ex nihilo, un phénomène qui nous serait historiquement et socialement étranger. Bien au contraire, nous sommes entrain d’opérer un retour aux sources, à nos racines spirituelles, à notre conscience profonde, à ce patrimoine culturel immatériel, qui est le notre. Les Algériens ont pris l’engagement, de se réconcilier une fois pour toutes, avec le soufisme, ce marqueur identitaire, qui incarne leur souche spirituelle en réactivant leur mémoire profonde inscrite dans leurs gènes, lesquels recèlent le souvenir lointain des valeurs universelles, que sont la paix, la tolérance, et le vivre-ensemble.

L’union créée dépasse les frontières de l’Algérie puisqu’elle est mondiale…

Tout semble indiquer que notre monde traverse une nuit spirituelle.Pendant ce temps, l’Algérie,en digne héritière du legs d’Abdelkader,se voit confier une mission sacrée qui est celle de favoriser le dialogue interreligieux, de réconcilier les différentes traditions spirituelles, de renforcer la concorde civile et la solidarité humaine grâce à une communion universelle. D’ailleurs, et c’est important de le souligner ici, avant de parler de dialogue interreligieux il convient de passer d’abord par le dialogue intra-religieux c’est-à-dire pouvoir dialoguer à l’intérieur d’une même religion. Car c’est bien beau d’organiser des rencontres de dialogue avec les autres religions. Le plus difficile c’est d’instaurer le dialogue entre les membres d’une même religion, autrement dit rétablir le dialogue à l’intérieur de l’Islam et apprendre à vivre ensemble au sein de l’islam.C’est inutile de parler de dialogue avec les autres si on n’est pas capable de se parler avec soi même. C’est notre devoir à tous de contribuer à rétablir les liens brisés et reconstruire la confiance entre nous.

La création de cette Union Mondiale du Soufisme (UMS) ne vient-elle pas contrer l’influence d’une autre organisation très impliquée dans plusieurs conflits touchant des pays arabes, en l’occurrence l’Union mondiale des Savant musulmans dont le président n’est autre que le très controversé Al Qaradaoui ?

Notre plate-forme est diamétralement opposée à l’organisation que vous citez. On peut dire que c’est le jour et la nuit. ça n’a strictement rien à voir avec cette structure fanatique dirigée par cet infâme personnage, qui, semble avoir pour seule activité l’appel à la division, à la haine et à la discorde. Nous sommes à l’opposé dans une démarche de pacification, de réconciliation et d’alliance. Donc si l’organisation que vous venez de citer a pour vocation d’attiser le feu nous nous proposons d’apporter l’eau pour éteindre cette seconde Fitna qui ébranle l’islam. C’est un mot fort dont il faut tenir compte. Malheureusement la discorde est mise en avant et elle est dans la culture ambiante et fait les affaires de certains magnats des médias. C’est trop facile de diviser les gens, de jeter l’anathème sur les uns et les autres. Par contre ce qui est le plus difficile à réaliser c’est de rassembler les gens et leur donner de l’espoir.

 

Ce qui nous amène à l’actualité avec la tension enregistrée ces derniers jours entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Ces derniers protestent contre le refus à ses pèlerins de faire le hadj, et legrand mufti du royaume wahhabite qui accuse les iraniens carrément de ne pas être des musulmans.C’est très loin de vivre-ensemble et très proche de la fitna…

L’Algérie n’a pas vocation de participer à la division des musulmans et refuse d’être un acteur dans le naufrage de l’islam. Dieu merci, notre pays n’a que des amis. Nous n’avons pas d’ennemis. C’est en soi une grâce divine. Pour nous autres Algériens, les Iraniens sont nos frères et nous les considérons comme de bons musulmans tout comme les Saoudiens d’ailleurs qui ne le sont pas moins. Cela étant dit, il faut que ces dérapages cessent et que chacun de nous revienne à la raison. Il convient, à ce propos, d’éviter cette violence verbale qui ne fait qu’exacerber le chaos dans lequel les musulmans sombrent à cœur joie. Et puis en l’absence de clergé musulman, personne n’a le droit de décider qui est musulman et qui ne l’est pas. C’est même contraire aux principes du Coran. Toutes les branches de l’islam se valent et nulle n’est supérieure à l’autre. C’est cette diversité qui fait la richesse de l’islam. L’Algérie, fidèle à sa ligne doctrinale, s’abstient de faire ce type de procès dignes du haut Moyen-âge.

En revenant à votre union du soufisme mondiale, il y a eu une parmi les recommandations la création d'une académie pour l'éducation soufi. Où en êtes-vous?

Nous sommes,en effet, très optimistes, au niveau de l’Union Mondiale du Soufisme par rapport au projet de la grande mosquée d’Alger dont nous admirons certes la prouesse architecturale, mais captons surtout l’énergie qui s’en dégage.Nous partageons la fierté et le bonheur de tous les Algériens et de l’ensemble des musulmans qui considèrent cette réalisation comme unsigne du Ciel pour lancer un message nouveau digne de la grandeur de l’islam qui, ne l’oublions pas a donné naissance à une grande civilisation humaine. Ne soyons donc pas pessimistes. L’islam n’a pas dit son dernier mot face à cette déferlante de salissures, de mensonges et de falsifications perpétrée par des imposteurs qui se réclament indûment de cette noble tradition spirituelle. En définitive l’islam triomphera face aux assauts du salafo-wahhabisme.

Donc le siège de l’académie sera au niveau de la Grande Mosquée…

En tout cas c’est le souhait qui s’est exprimé lors de la tenue du congrès mondial du soufisme en mai dernier à Mostaganem. Tout le monde espère qu’avec l’ouverture de cet auguste établissement, des solutions finiront par émerger pour résoudre les problèmes qui secouent le monde musulman. Voilà pourquoi nous ne considérons pas cette mosquée comme un simple édifice, mais comme un siège au-dessus duquel flottera l’esprit qui va habiter ce temple de l’accueil, de la foi et de la tolérance.

Une autre recommandation de l’UMS est la création d’un site et de plusieurs pages facebook.

Ça c’est en cours de réalisation…

Une présence sur les réseaux sociaux qui vient même en retard puisque le wahhabisme, que vous combattez, est omniprésent sur le web, et surtout sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas trop tôt, mais ce n’est également pas trop tard…

D’abord les soufis ne combattent pas les wahhabites. Ce sont nos frères en humanité. Nous rejetons leur idéologie parce qu’elle est contraire à l’esprit de l’islam dont le nom procède de la racine sémitique SLM qui veut dire paix. Le combat des soufis est éminemment intérieur et orienté contre leur propre ego. Ils n’ont pas d’adversaires même si les autres les considèrent comme tels. Les soufis aiment tout le monde et prient pour l’ensemble de l’humanité. Ils respectent toutes les créatures quelles qu’elles soient. Ils sont tristes de voir le degré d’égarement de leurs coreligionnaires et aspirent à leur prise de conscience et à leur remise en question. S’agissant des réseaux sociaux, mieux vaut tard que jamais. Effectivement on assiste à un islam numérique qui est, manifestement, très altéré bien que courtisé par nos jeunes et adolescents qui sont complètement assaillis par le net. Ce pseudo islam est dans son ensemble corrompu et manipulé dans le mauvais sens…

Par mauvais sens voulez–vous dire celui qui arrange les wahhabites ?

Il faut qu’on se décide une bonne fois pour toutes à voir la réalité en face. La doctrine wahhabite est la seule parmi les sectes qui se réclament de l’islam à enseigner le dogme du rejet de l’autre qui conduit à terme à son élimination physique. Toutes les autres branches naturelles de l’islam aspirent à vivre en paix et en tranquillité. Seul le wahhabisme fait la triste exception au point où l’on est théologiquement et moralement en droit de se poser la question si cette secte fait vraiment partie de l’islam ou s’il s’agit d’une autre religion qui possède son propre système de pensée et son propre dogme. Auquel cas, c’est aux dignitaires religieux de s’en démarquer publiquement afin de sauvegarder la doctrine de la foi et pour éviter les amalgames dont font les frais les musulmans établis en Europe.

Et qu’en est-il du salafisme ?

A mon sens, le salafisme n’est qu’un verni qu’on met par dessus le wahhabisme pour faire passer la pilule. Le wahhabisme est la face abominable du salafisme.Le salafisme n’est qu’un masque hideux pour faire oublier le processus controversé qui a accompagné l’apparition de cette secte qui prétend mensongèrement un retour à un soi-disant islam primordial alors qu’il n’en est rien. Cette secte répand des valeurs lucifériennes dont on voit l’épouvantable résultat : un océan de larmes et de sang doublé d’une fracture culturelle planétaire qui risque de précipiter le réveil des vieux démons du choc des civilisations.

La sémantique dans les discours officiels et dans les médias est très importante. L’occasion de vous donner quelques mots très usités et dont l’utilisation a souvent été controversée. On commencera par « Radicalisation »…

 

La radicalisation par rapport à quoi ? On a le parti radical dans certaines démocraties occidentales et ce n’est pas péjoratif.C’est même le plus ancien parti politique en France existant actuellement. Le radicalisme est un courant de pensée anglo-saxon qui prône le progrès et la réforme. Pas besoin de se radicaliser pour devenir terroriste. Il suffit de basculer du salafisme spéculatif vers le salafisme opératif c’est-à-dire pratique. Nous remarquerons que seuls les wahhabites représentent un danger pour la sécurité publique. Ce n’est pas une partie des terroristes, ni la majorité de ceux-ci, mais tous les terroristes appartiennent à cette obédience. Par conséquent le terme adéquat devrait faire le lien avec la doctrine-mère de cette dérive sectaire à savoir le wahhabisme qui est le rejeton du salafisme. Voilà la vérité qui risque de fâcher certains à commencer par les puissants marchands d’armes et autres gros importateurs d’or noir.

Et « Djihadiste »…

Paradoxalement il s’agit là d’est un terme noble qu’il convient de ne pas galvauder. Il ne faut pas faire cet honneur aux terroristes. Il est souhaitable de changer ce vocable et de le remplacer par un autre terme. Le djihad renvoi à une tradition chevaleresque. Un djihadiste dans le sens propre du terme est synonyme de combattant. C’est comme si l’on qualifiait de templiers les poseurs de bombes qui appartenaient aux mouvements terroristes d’Action Directe et des Brigades Rouges dans les années soixante-dix en France et en Italie. Ça aurait été complètement ridicule. Allons-nous continuer à faire honneur à ces criminels qui tuent femmes et enfants sans la moindre pitié humaine ? Or, ce n’est pas ça le djihad lequel renvoie à la notion de résistance légitime qui n’est applicable qu’au seul cas d’agression armée. Appelons-les tout simplement terroristes. Un terroriste n’a pas à être distingué d’un titre honorifique.

Et « Terrorisme islamiste »…

Terroriste, point final. Cela devrait largement suffire. Rappelons-nous Anders Behring Breivik, le jeune norvégien qui avait assassiné de sang-froid 77 personnes innocentes en 2011. Devrions-nous le qualifier de terroriste chrétien parce qu’il était d’extrême-droite ?Que dire des attentats d’Oklahoma en 1995, le plus destructeur sur le sol américain jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 perpétré par des prétendus justiciers de la secte chrétienne des Davidiens. Peut-on parler de terrorisme bouddhiste lorsqu’on évoque la secte Aum: groupe responsable de plusieurs actes terroristes dont l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995, le plus grave attentat au Japon depuis la fin de la seconde guerre mondiale ?Est-ce valable que pour l’islam mais pas pour les autres confessions ? A ce propos, il faut rendre hommage au Pape François qui a su trouver les mots justes pour définir ce phénomène. Il a tiré la sonnette d’alarme par rapport à ces excès de zèle dans la désignation de tel ou tel aspect lié à ce phénomène, parce qu’il sait que cela peut accroître,à terme, la fracture mondiale au risque de se diriger tout droit vers une inévitable guerre des civilisations. Le terrorisme n’a pas à être qualifié. C’est un crime en soi qui doit être réprimé en tant que tel.

Et l’« Etat islamique »…

En s’autoproclamant comme tels, ces types n’avaient besoin de l’aval de personne pour ce faire. Or, nous n’avons pas à les reprendre dans leur délire. Le bon sens nous oblige à prendre du recul par rapport à toute cette folie de façon à ne pas soutenir leur rhétorique. Sans le vouloir on est entrain de les accompagner dans leur funeste projet. Faisons donc attention et réfléchissons à une manière de communiquer qui serait beaucoup plus neutre et beaucoup plus juste en évitant d’aller dans leur sens. Je trouve que la manière de communiquer actuelle est quelque peu confuse pour ne pas dire stupide parce qu’il y a une certaine interpénétration des concepts et des idées qui va malheureusement dans le sens de ce dessein dévastateur qui met l’humanité entière en péril.

Vous êtes donc d’accord avec le fait que, même sans le vouloir, plusieurs médias et hommes politiques aident ces terroristes avec l’utilisation de plusieurs termes inadéquats…

Assurément, on est en train de leur faire de la publicité à titre gracieux en leur faisant l’honneur du djihad et de l’islamisme les confortant ainsi dans leurs prétentions et en légitimant leurs revendications poussant les adolescents à plus d’admiration. Pourquoi s’étonner après de voir ces derniers se faire enrôler par milliers dans ces milices "terroristes" et non "djihadistes".

Pour revenir au terme de réforme dans l’islam, selon vous, en quoi ça consiste ?

On a tendance à vouloir tout réformer mais la tradition n’est pas réformable pour autant qu’on le veuille. Une tradition est reprise, reformulée, revisitée elle est vivante et possède ses propres lois pour perdurer dans le temps. C’est une partie de nous. Reprenons nos traditions au lieu d’aller dans des contresens qui vont nous égarer encore plus qu’on ne l’est aujourd’hui. Regardons vers quoi mène la réforme. Vers le chaos généralisé. Il y a lieu de parler de tajdîd à défaut d’ijtihâd. Or, le tajdîd ce n’est pas la réforme. Il n’a pas la prétention de réformer l’islam. C’est tout juste un processus cognitif et spirituel connu dans la tradition musulmane qui stipule que celle-ci doit pouvoir être revivifiée cycliquement au moins une fois tous les cent ans. Or, ce processus salvateur est hélas mis à l’arrêt depuis plus de mille ans !

Pour revenir encore une fois à l’actualité, le 06 septembre dernier, Slimane Bouhafs, un algérien converti au christianisme, a été condamné à trois ans de prison pour « atteinte à l’Islam et au prophète ». Quelle est votre réaction ?

Je n'ai pas vocation à commenter une décision de justice. C'est contraire à ma culture républicaine.Nous avons des juges qui font leur boulot. Laissons-les faire leur travail et évitons de nous immiscer dans leurs affaires. Et puis, commenter une décision de justice me semble contraires au principe même de la séparation des pouvoirs. En tous cas, ce n’est pas ma conception de la démocratie.

Et qu’en est-il de la grande polémique suscitée en Europe, et surtout en France, par le burkini?

Je crois que c’est symptomatique de nos sociétés modernes qui se retrouvent quelques fois confrontées à des situations pour le moins ubuesques. Encore faut-il œuvrer pour la protection des droits fondamentaux des uns et des autres de façon à ce que chaque citoyen puisse vivre en paix indépendamment de ses convictions religieuses. Après tout, personne ne détient la vérité. A partir de là, on ne peut qu’espérer vouloir réconcilier tout le monde.Par conséquent, je ne me prononcerai ni pour ni contre cette tenue vestimentaire qui n’a d’ailleurs rien à voir avec l’islam. Entre l’interdit et le permit y aurait-il une troisième voie qui serait celle du vivre-ensemble ? Cela étant dit, les véritables problèmes sont bien au-delà de ces chroniques burlesques sur lesquelles nous n’allons pas chipoter à l’infini.

Dernièrement, la désignation d’un non musulman, en l’occurrence Jean-Pierre Chevènement (ex ministre) à la tête de la Fondation pour l’islam de France a suscité un tollé au sein de la communauté musulmane de l’Hexagone. Quel est votre avis ?

D’abord c’est une décision qui revient à l’Etat français et ce n’est pas à nous de nous mêler des affaires d’un Etat souverain quand bien même il s’agirait d’un grand pays ami avec lequel nous partageons une histoire passionnelle. Mais si je dois exprimer le sentiment d’un musulman lambda, je dirai que la désignation de Jean Pierre Chevènement, à la tête de la Fondation pour l’islam de France est plutôt une bonne nouvelle, parce que ça peut-être un facteur de neutralité et d’objectivité susceptible de fédérer, de mouvoir et de créer une synergie de rassemblement de toutes ces tendances qui ne cessent de se chamailler et de se quereller pour une raison ou une autre. Avec la nomination de ce grand ami de l’islam et gardien de la laïcité, toutes ces organisations vont être logées à la même enseigne et traitées sur un même pied d’égalité. Quetout le monde se metteenfin autravail pour l’émergence d’un islam universel, fraternel, un islam de citoyenneté qui s’inscrirait dans les valeurs laïques et républicaines.A titre personnel, je ne peux qu’accueillir favorablement la nomination d’un digne disciple de Jacques Berque, islamologue, anthropologue et orientaliste franco-algérien et traducteur émérite du Coran. Etant passionné de soufisme, Jean Pierre Chevènement compte parmi mestous premiers lecteurs et je m’en réjouis. A ce titre je salue chaleureusement sa désignation à ce poste et lui souhaite bonne chance et bien du succès dans sa mission.

Entretien réalisé par Salim KOUDIL

@SalimKoudil

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