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A la une / Entretien

Phénomène du suicide en Kabylie

Le psychiatre Boudarène : “Arrêtons d’amplifier les faits”

Émeutes, drogue, suicide. On a rarement abordé la Kabylie et la situation politique et sociale qui y prévaut ces dernières années sans faire référence à ces “phénomènes”. Le docteur Boudarène, psychiatre à Tizi Ouzou, lauréat du prix Mahfoud-Boucebci, révèle dans cet entretien quelques pans d’une réalité souvent opposée à celle décrite à coups de clichés. Il s’appuie sur ses observations de praticien du terrain pour faire la part des choses et remettre les pendules à l’heure.

Liberté : Le phénomène du suicide prend de l’ampleur en Algérie, particulièrement en Kabylie où la courbe, dit-on, est terriblement ascendante. Le suicide est-il toujours une conséquence du stress ? Comment et quand le stress peut-il pousser au suicide ?
Docteur Boudarène : Cette question sur le suicide et son hypothétique augmentation, notamment en Kabylie, est récurrente. Le passage à l’acte suicidaire est tragique. Il faut en parler et la presse a sans doute un rôle important à jouer. Toutefois, je reste convaincu qu’il faut arrêter d’amplifier ce phénomène. Le fait que les correspondants de presse scrutent le suicide dans les coins les plus reculés du pays et qu’ils en informent le citoyen ne correspond en rien à une augmentation du nombre de décès par suicide. Cela est d’autant plus vrai pour la Kabylie qui bénéficie pour plusieurs raisons d’une couverture médiatique poussée. Il n’y a aucune statistique sérieuse, rendue publique, dans le pays concernant ce phénomène. Des chiffres officieux rapportent un taux de décès par suicide de 3 à 4 pour 100 000 habitants. En France, il est de 20, aux USA de 12, en Finlande de 30, et en Autriche de 23 pour 100 000. Chez nos voisins du sud de l’Europe, l’Espagne et l’Italie, ce taux est de 7 à 8 pour 100 000 habitants. Quant à la Kabylie, le nombre de décès par suicide a diminué ces dernières années. Voici ceux de la wilaya de Tizi Ouzou : 93 cas en 2000 (8,3 pour 100 000 habitants) ; 71 cas en 2001 (6,1 pour 100 000) ; 53 cas en 2002 (5 pour 100 000) ; 43 cas en 2003 (4 pour 100 000) ; 62 en 2004 (5,6 pour 100 000). Dire que l’on se suicide de plus en plus dans cette région est donc injustifié. Par ailleurs, nous n’avons aucune étude statistique pour les autres régions du pays. Nous ne pouvons donc comparer.
Le suicide est, dans la très grande majorité des cas, le fait de personnes très malades. Tout le monde ne se suicide pas pour des raisons sociales et/ou économiques. Mais certains évènements de la vie et le stress que ceux-ci génèrent peuvent amener le sujet vulnérable et/ou malade à cette situation extrême, surtout quand celui-ci est dans un isolement affectif et qu’il ne trouve pas le soutien attendu dans son entourage social et familial. Les évènements familiaux (le divorce, les conflits dans le couple ou avec les enfants) et les évènements professionnels (la perte de l’emploi, le harcèlement psychologique et parfois sexuel) peuvent être éminemment traumatisants et constituer des facteurs qui aggravent le risque de passage à l’acte suicidaire. Mais le viol ou les atteintes à l’honneur et à la dignité constituent un traumatisme psychique qui amplifie davantage le risque d’attenter à sa propre vie. Il est utile de souligner pour vos lecteurs, les psychiatres eux le savent bien, que le suicide vient parfois révéler un trouble psychique jusque-là méconnu, notamment par l’entourage.

Le suicide serait donc en régression dans la région. Or, “le stress est dans la vie”, disiez-vous. Est-ce à dire que, désormais, l'on vit mieux en Kabylie ? La vie y serait-elle de moins en moins stressante ? Ou alors le suicide n'est-il que rarement en relation avec le stress de la vie ?
Si l’on s’en tient aux chiffres disponibles, le suicide est en effet en régression dans cette région, contrairement à ce que l’on pense ici ou là. Je crois que cette régression du nombre de suicides est paradoxalement en relation avec les évènements du Printemps noir de Kabylie. Tout semble s’être passé comme si les émeutes avaient engagé les sujets dans une “aventure collective” qui a permis de différer la détresse individuelle au profit d’un projet commun. Les frustrations personnelles sont passées au second plan. Le sujet s’est investi dans une action communautaire qui le met, momentanément, à l’abri du passage à l’acte suicidaire. L’agressivité tournée vers soi a trouvé un objet en dehors, un ennemi extérieur, ici les institutions publiques et les symboles de l’autorité de l’État. Cela est d’autant plus plausible que l’État est désigné par les jeunes émeutiers comme le responsable de leur mal-vie. Il aurait été intéressant de savoir si cette décrue a été observée dans le reste du pays durant ces dernières années, à la faveur de l’irruption du  terrorisme. De telles observations ont été faites par de nombreux auteurs à l’occasion de crises sociale ou sociopolitique graves, notamment en temps de guerre. Vous comprendrez donc que la vie n’est pas moins stressante en Kabylie, surtout depuis cette crise qui oppose la région à l’État. On ne vit pas mieux en Kabylie, et je pense que les jeunes Algériens, en général, vivent et vont mal. La différence réside dans les exigences et les ambitions des populations, et ce sont certainement ces exigences et ambitions qui sont à l’origine de la souffrance et qui déterminent les comportements individuel et collectif. Le passage à l’acte pour sortir de l’impasse s’exprime alors dans l’agressivité tournée vers soi à l’échelle de l’individu, notamment quand celui-ci est déjà malade ou fragile, ou tournée vers autrui quand la collectivité se reconnaît dans la détresse de chacun. L’explosion de violence, qui est une des formes de réponse au stress de l’individu mais aussi au stress collectif, se tourne alors vers l’extérieur.  Les émeutes, de Kabylie, en l’occurrence, constituent une stratégie adaptative inopérante car, comme toute forme de violence, celle-ci est nihiliste et porteuse de danger, à terme, pour la communauté.  Mais, à l’évidence, il s’agit d’une stratégie dont il aurait fallu tenir compte pour ne pas arriver là où l’on sait.

Le suicide, on le voit, concerne plus souvent les jeunes. Les moins jeunes ont pourtant plus de responsabilités lourdes à porter, dont celle de subvenir aux besoins des leurs. Pourquoi les plus jeunes se suicident-ils plus ? Pourquoi les suicidés sont-ils plus souvent de sexe masculin ?
Vous posez une question à laquelle il est difficile de répondre sans réelle enquête de terrain. Il aurait fallu, en effet, procéder à une large enquête prospective, et rétrospective si cela est possible, afin de faire un vrai “diagnostic” du phénomène du suicide. Qui se suicide ? Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui précipitent le passage à l’acte suicidaire ? Quels sont les moyens utilisés ? Quelles tranches d’âge sont les plus concernées ? Est-ce les citadins qui se suicident plus ? Etc. La seule affirmation que je peux faire est que les sujets les plus jeunes sont, en Algérie, les plus vulnérables. Et je pense que dans l’absolu, le nombre de suicides, ainsi que celui des tentatives de suicide, ira crescendo. Parce plus de 70% des sujets ont moins de 30 ans. Les maladies psychiques les plus graves surviennent avant cet âge. Notamment les états dépressifs et la psychose schizophrénique. À elles seules, ces deux maladies sont responsables de plus de 80% des suicides. Chez ces sujets malades, le passage à l’acte est précipité par le handicap social surajouté qui les empêche de vivre en harmonie avec la communauté. Trouver du travail, un logement, un conjoint (une femme ou un mari) est déjà un exploit pour une personne en bonne santé, il est aisé d’imaginer la difficulté que cela constitue pour cette catégorie de malades. Mais les sujets jeunes en général sont exposés de façon “chronique” au stress de la vie et, comme je le dis souvent, si on y met le prix il est facile de faire craquer les plus coriaces. Il n’est donc pas impossible d’observer un passage à l’acte suicidaire chez un sujet jeune en difficulté, familiale ou sociale. Je crois, toutefois, que ce type de passage à l’acte est plus rare. L’agressivité tournée vers l’extérieur, témoin d’une révolte contre la communauté, est plus souvent la règle. Les conduites antisociales sont parfois observées, et l’abus de substances psychotropes (de stupéfiants) est une conduite intermédiaire. L’abus de substances toxiques s’inscrit à la fois dans une logique d’autodestruction et de transgression des interdits sociaux. Le passage à l’acte suicidaire pour des raisons sociales, financières, pour des raisons de chômage, etc., est plus souvent le fait de sujets plus âgés. Ces sujets sont plus exposés socialement à l’ambition et à la réussite. Pères et chefs de famille, ils ont l’obligation du résultat et l’échec professionnel ou familial signifie échec social. La honte et le déshonneur qui  en résultent quelquefois peuvent les amener à mettre fin à leurs jours. L’alcoolisme est parfois observé dans ces cas. Exutoire au début, il devient progressivement un équivalent suicidaire qui  vient compliquer les choses et qui peut en définitive favoriser le passage à l’acte. Le sujet de sexe féminin est moins exposé socialement à l’échec. C’est sans doute  à cause de cela que le suicide y est moins fréquent (deux à trois hommes pour une femme). Mais les tentatives de suicide sont plus nombreuses et le ratio est inverse (trois femmes pour un homme). Ici, le geste suicidaire n’a pas valeur de désir de mort. Il est témoin d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer. Les conduites toxicomaniaques qui sont de plus en plus nombreuses chez les jeunes filles sont une révolte déguisée contre une société qu’elles considèrent fermée et contre des conditions sociales qu’elles jugent restrictives de leur liberté. Concernant la femme plus âgée, je crois pouvoir dire, mais cela reste à vérifier, que le passage à l’acte suicidaire participe d’un réel désir de mourir.

La toxicomanie prend de l'ampleur quasiment dans toutes les régions du pays. La Kabylie, comme certaines autres régions, était quelque peu épargnée par le phénomène. Mais elle l'est désormais moins, alors qu’on y enregistre une décrue du suicide. La toxicomanie est-elle en train de devenir une “alternative” au suicide ? Se suicide-t-on moins en Kabylie parce qu'on se drogue plus ? Un paradoxe, non ?
Ce fléau est en augmentation, cela est certain. Il y a plusieurs années, je n’observais pas cela dans ma pratique quotidienne. Aujourd’hui, je reçois des sujets, de plus en plus nombreux, qui consultent parce qu’ils veulent “arrêter de se droguer”. La drogue est dans nos quartiers, devant ou dans nos écoles, dans la société. Cela est vrai en Kabylie et dans toute l’Algérie. Nous n’avons malheureusement pas de données épidémiologiques concernant ce phénomène. Quels types de substances fleurissent sur le marché ? Nous savons que le haschisch et les médicaments psychotropes occupent les étals, nous connaissons aussi l’usage des substances volatiles comme les solvants de colle et de peinture. Mais a-t-on un diagnostic concernant les drogues dites “dures” ?
Comme dans le reste du pays, la toxicomanie est une réalité  en Kabylie. Mais elle ne peut expliquer le recul des conduites suicidaires. On ne se suicide pas moins parce que l’on se drogue plus, comme vous le dites, et il n’y a aucun paradoxe. Ce recul, je l’expliquais plus haut, est probablement en rapport avec les évènements du printemps 2001. Le suicide et la toxicomanie sont deux pendants du stress généré par des difficultés quotidiennes des citoyens de cette région… et de toute l’Algérie. Les conduites toxicomaniaques compliquent bien sûr la vie des sujets et précipitent souvent le passage à l’acte. L’individu qui ne peut plus assumer sa condition “refuse de vivre socialement”. Votre hypothèse concernant l’alternative au suicide de la toxicomanie prend alors tout son sens. Le sujet est physiquement présent, il n’est pas mort. Au plan social, il est exclu, marginal. Il n’existe plus. Il s’agit d’une situation que nous observons régulièrement dans notre pratique quotidienne, notamment concernant les alcooliques. Le résultat de l’intoxication chronique à l’alcool est lamentable. Je crois, en effet, et je le disais un peu plus haut, que l’abus de substances toxiques constitue par certains aspects un équivalent suicidaire. La consommation de drogues reste avant tout une transgression des interdits sociaux. Au-delà de l’agression volontaire à laquelle le sujet soumet sa santé et qui peut s’avérer être l’équivalent d’un suicide physique, la conduite d’intoxication aux drogues constitue assurément  une forme de suicide social.

S. C.