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A la une / Entretien

Le sociologue Abdelnacer Djabi, à Liberté

“Le référendum n’est qu’un jeu politique”

Abdelnacer Djabi est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant de l’expérience nationale en matière d’élections pluralistes et de mouvements syndicaux et sociaux. Il vient de réaliser un nouveau livre sur l’Histoire du syndicalisme algérien. Dans l’interview qui suit, le chercheur du Cread critique l’abus dans l’utilisation des élections et des référendums en Algérie.

Liberté : Vous venez de publier un livre aux éditions Chihab, intitulé Histoire du syndicalisme algérien. Entretiens avec Lakhdar Kaïdi, qui est actuellement en vente. Une idée sur le contenu de l’ouvrage ?
M. A. Djabi : À travers le récit de vie du grand militant syndical, feu Lakhdar Kaïdi, qui était l’ex-secrétaire général de l’UGSA (Union générale des syndicats algériens, ndlr) et plus tard membre du bureau national de la Fédération des travailleurs retraités, c’est toute l’histoire sociale, syndicale et politique de l’Algérie qui est revisitée. L’histoire débute dans les années 20, à Mila, une petite bourgade de l’est du pays, qui a produit énormément d’hommes politiques de toutes les tendances… Il faut reconnaître à Mila le rôle de production d’élites politiques et syndicales. De Mila des années 20 à Alger des années 50, en passant par Constantine des années 40, tout y est : les luttes sociales, les luttes politiques et syndicales, les rapports au niveau international, celui entre le syndicalisme et le mouvement social et national qui luttait pour l’indépendance, la vie de prison pendant la guerre, les relations politiques entre le FLN et le PCA, etc. Après l’indépendance, il y a eu l’affaire de l’ORP, le coup d’État, le retour en prison et la torture… puis l’expérience au sein de la Fédération des retraités, le paysage politique et syndical, les rapports avec Ben Bella et Boumediene, l’histoire de la presse, à travers le cas d’Alger Républicain et celui d’El Moudjahid, les négociations politiques… C’est donc l’histoire politique, sociale et syndicale de l’Algérie, pendant 50 ans, vue par ce militant syndical et de la cause nationale.

Qu’est devenu ce mouvement social et syndical ?
En 2005, le mouvement ouvrier et syndical en Algérie est de façon globale dans une position défensive, exceptés quelques secteurs. Dans ces secteurs, il existe un rapport de forces favorable : depuis des années, de grandes luttes syndicales sont menées par des couches moyennes, des syndicats autonomes. Il y a également les revendications de la base de l’UGTA, dans des secteurs qui sont paradoxalement menacés ou qui se portent bien, comme celui du pétrole et de la chimie, ou là où des investissements continuent d’arriver.

Quel rapport y a-t-il entre le mouvement social et les associations-organisations ?
Vous touchez là à un gros problème, celui de l’apparition d’un mouvement social non organisé… Des travailleurs sortent dans la rue, des jeunes et des villageois bloquent les routes, exigent une amélioration de leur vie quotidienne, en matière d’eau, de logement, d’éclairage public, d’emploi, d’école, d’environnement, de transport, de rapport avec l’administration, de droits de l’Homme… Une des questions principales concerne aujourd’hui le rapport entre le mouvement social, qui bouge énormément, et l’Algérie des institutions et des organisations qui semble figée. L’Algérien moyen ou l’Algérien pauvre ne trouve pas ces organisations et associations, lorsqu’il veut exprimer ses revendications. Il se tourne vers l’action directe, vers une sorte de violence que je qualifierais de symbolique. Que veulent en fait ces jeunes ? Ils veulent négocier pour régler leurs problèmes, être écoutés par les autorités, par le maire, le chef de daïra, le ministre ou le Président. J’espère sincèrement qu’une lecture intelligente sera faite sur la violence symbolique du mouvement social, pour prévenir contre sa transformation en violence brute, en affrontements.

Pourquoi les couches moyennes sont-elles absentes de l’encadrement de la vie partisane et culturelle ?
C’est vrai qu’autrefois, elles se chargeaient de l’encadrement des partis, des associations. Elles animaient la vie culturelle, la vie dans les villes en général. Aujourd’hui, les couches moyennes subissent une paupérisation et endurent l’exclusion. Elles se radicalisent. Lors des élections de 90 et 95, on a bien vu ces couches moyennes adopter des positions radicales, en ralliant l’islamisme et les partis berbéristes qui sont entrés dans l’opposition… ou alors, elles s’intéressent de moins en moins à la société et rentrent à la maison. C’est une des clés qui expliquent la crise des partis politiques et la faiblesse des syndicats et des associations. Mais, si l’on tient compte du fait que notre culture politique est radicale et si rien n’est fait pour revoir les choix économiques, on peut dire qu’on va vers des troubles, vers une instabilité sociopolitique en Algérie. 

Vous interpellez les gouvernants… ?
L’Algérie en a fini avec le terrorisme, en tant que projet politique. Les problèmes économiques et sociaux, les questions de citoyenneté… reviennent avec force. Contrairement à d’autres sociétés, il y a des mères illettrées en Algérie, qui ont des filles et des garçons docteurs d’État, ingénieurs ou médecins. L’Algérien de 2005 n’est pas celui des années 60 ou 70. Mais on est malheureusement gouvernés par des gens des années 60, avec une mentalité des années 60. On ne voit pas de changement au niveau des élites politiques, au niveau de nos gouvernants. L’autre problématique concerne la transition démographique. La société algérienne vit de profondes mutations dans ce domaine. L’âge du mariage a reculé. On assiste aussi à l’apparition du Moi, à l’épanouissement individuel, à des changements au niveau des mœurs… Il y a une demande d’une plus grande liberté, les gens veulent vivre leur vie, étudier, voyager, etc. Mais, on se retrouve devant des élites qui nous gèrent en tant que communauté. Cela pose un grand problème ;

M. Djabi, le 29 septembre dernier, les Algériens se sont prononcés sur la charte pour la paix. Quel est votre commentaire sur la campagne référendaire ?
Je ne suis pas le seul à croire qu’on a vécu une régression, dans les formes. Car sur le plan du principe qui, en dehors de quelques cas, s’opposerait à la paix, à la stabilité et à la concorde ? C’est donc au niveau des formes et des sous-entendus que le problème se pose. Je pense que les gouvernants et les gouvernés, la classe politique et la presse, sont conscients du manque de débat. Les partis, les institutions, les députés, l’opinion publique, n’ont pas participé au débat. Les médias étaient fermés, le débat était fermé…

Et que pensez-vous des résultats du scrutin référendaire ?
Il y a un manque de confiance… Les Algériens ont longtemps vécu la manipulation, la non-transparence, la fraude… Même si les taux communiqués étaient vrais, les gens en douteraient, d’autant qu’ils sont dans l’incapacité de vérifier les chiffres… On ne peut pas construire quelque chose de solide sur le mensonge, les non-dits… Il faut donc laisser les gens s’exprimer, en particulier ceux qui ont été touchés directement, afin de dépasser le drame et surtout reconstruire une Algérie, sans reproduire, dans 20 ou 30 ans, les mêmes conditions de reproduction de la crise.

Finalement, était-il vraiment nécessaire d’organiser un référendum ?
C’est sûr que le gouvernement, la présidence et le Président ont un autre point de vue sur la question. Il y a des luttes au sommet… Il ne faut pas oublier l’aspect politique du système algérien qui est très opaque. Il y a sûrement des considérations qui ont poussé le Président à proposer ce référendum. Lui-même disait qu’il fallait lire entre les lignes, il avait parlé des équilibres nationaux en oubliant peut-être les équilibres internationaux… Ma crainte se situe ailleurs. Je constate que de 95 à 2005, l’Algérie a vécu 11 élections et référendums, avec en moyenne une élection ou un référendum par an. Il y a un abus dans l’utilisation des techniques censées mesurer un rapport de force, les tendances au niveau de l’opinion publique et les valeurs, aux fins d’apporter un plus, des améliorations. Il y a abus en nombre d’élections et de référendums, souvent aux dépens des valeurs, que sont la participation du citoyen, le libre choix, le débat, la transparence… En ne voyant rien venir sur les plans socioéconomiques, des libertés, le citoyen risque de se dire que les élections et les référendums, sans âme ni valeur, ne sont qu’un jeu politique, destiné à régler des problèmes à un haut niveau, “entre eux”, au détriment des intérêts des Algériens. Il ne verra plus l’utilité d’y participer… C’est ce qui se passe dans les grandes villes, en Kabylie, chez les jeunes, les femmes et les couches moyennes, qui n’ont plus confiance.

Vous avez parlé de culture politique radicale. Pourquoi “radicale” ?
Dans la personnalité de base de l’Algérien, il y a l’excès, le radicalisme. Il n’y a pas de marron. C’est soit noir, soit blanc. Si on est mauvais, on est mauvais et si on est bon, on est bon. C’est une culture politique qui peut être dangereuse… L’Algérie n’est ni l’Égypte ni le Maroc ni la Tunisie. Nous n’avons pas la même culture ni la même histoire. On est une société différente, de part notre histoire sociale, économique et politique. On a vécu une grande révolution, on a vécu le colonialisme, une longue colonisation de peuplement, qui a dynamité toutes les structures. L’Algérien n’a pas beaucoup de choix, il doit aller rapidement vers plus de modernisme, plus de progrès. Je pense que depuis des années, les problèmes économiques sont plus simples que les problèmes politiques.

Pourquoi ?
Les réticences, les blocages se situent surtout au niveau politique. C’est toute l’histoire du système politique algérien. La génération des 50 et 60 ans, qui a le pouvoir économique, le pouvoir administratif, qui a fait des études supérieures, est exclue du pouvoir politique. Conséquences, nous sommes une société dirigée par des gens qui ont aujourd’hui entre 70 et 80 ans et qui ne veulent pas partir en fin de compte.
Résultat : la société, qui renferme 75% de moins de 30 ans, n’a pas ses propres élites, d’où la rupture entre l’Algérie réelle et ses élites politiques. Sur le plan idéologique, cela veut dire qu’on est encore dans l’étape des cocktails de populisme, de nationalisme chauvin, d’islamisme conservateur.
Les grands partis sont dominés par les tendances conservatrices, des gens qui ne connaissent pas beaucoup l’Algérie profonde ni les grands changements qu’a connus la société algérienne. Au risque de choquer, je dirais qu’il y a un côté janissaire : ceux qui nous gouvernent ne nous connaissent pas suffisamment.

H. A.