Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Entretien

Dr Mourad PREURE, Enseignant à IFP School, Expert Pétrolier International, Président du Cabinet EMERGY, à Liberté

“Les pays pétroliers sont assis sur un baril de poudre”

Mourad Preure, au titre de spécialiste en énergie a participé récemment à deux rencontres importantes le Sommet international pétrolier de Paris et le Forum des compagnies pétrolières nationales et internationales. Il livre en exclusivité à Liberté les enseignements de ces deux forums, notamment sur les évolutions et les perspectives des marchés pétroliers et gaziers internationaux.

Liberté : Il ya eu à Paris deux importantes rencontres début avril, l’Oil Summit et le National Oil Companies and International Oil Companies Forum organisé par l’IEF (International Energy Forum). Quelles sont les préoccupations de l’industrie pétrolière aujourd’hui ?
 Mourad Preure : Je crois que l’industrie pétrolière fait l’apprentissage de l’humilité. Elle se rend compte avec amertume de son incapacité à prévoir et prévenir des évènements en mesure de modeler en profondeur son devenir : (i) L’accident de la plate-forme Deepwater Horizon a manqué de faire disparaitre la seconde compagnie pétrolière mondiale, BP. (ii) L’accident de Fukushima est en voie de modifier fondamentalement le devenir à moyen terme du nucléaire et donner une vigueur exceptionnelle à l’industrie gazière. Contre toute attente, la bulle gazière voit sa résorption accélérée et l’on pense déjà à des tensions sur l’offre dès 2013 en même temps que les prix spot augmentent. (iii) Enfin les crises politiques dans le monde arabe, totalement imprévues, ont des effets en chaîne difficilement maîtrisables. Un véritable effet papillon semble à l’œuvre dont personne ne mesure exactement ni la force ni les effets.
Plus encore, les acteurs pétroliers ont la conviction que des changements fondamentaux inédits sont à l’œuvre dans le monde arabe, que nous entrons dans une nouvelle ère. On s’inquiète de l’Arabie Saoudite (8,7 mbj), de l’Iran (3,7 mbj) mais aussi d’une recomposition géopolitique qui emporterait toute la péninsule arabique ainsi que l’Irak. Bien entendu, l’inquiétude porte ici autant sur les risques de rupture d’approvisionnement que sur la remise en cause des modes de gouvernance en vigueur dans le monde arabe avec pour conséquence inévitablement, une révision en profondeur des relations producteurs-compagnies pétrolières internationales (IOC). En clair donc, c’est la bouteille d’encre, personne ne sait plus de quoi sera fait demain.
Tous ces évènements ont marqué les débats pendant que les experts étaient sommés de se pencher sur leur boule de cristal pour rassurer au moins un marché pétrolier dont la volatilité se nourrit de l’inquiétude devant le changement. Et on peut dire que le marché est servi ! Le comportement erratique des prix signale fort cette perte des repères dont profitent les traders qui recherchent et entretiennent la volatilité des prix. Cela alors que le ministre français de l’Industrie assène en ouverture du Sommet pétrolier de Paris : “Le monde a besoin de pétrole et en aura durablement besoin, quels que soient nos efforts pour diversifier le mix énergétique.”
Les mésaventures de BP au Golfe du Mexique ont montré les défis d’ordre physique qui sont relevés par les pétroliers et combien notre industrie évolue plus que jamais aux frontières de ses compétences technologiques.
Cela, alors que la volatilité des prix autant que les risques géopolitiques n’ont jamais autant accru l’incertitude. Nous avons vu un major menacé de disparition (et il n’est pas encore sorti d’affaire) car il s’est trouvé incapable de traiter un problème opérationnel, soit une éruption sur un puits offshore (à 1 800 mètres de profondeur, il faut dire).
L’accident de Fukushima nous montre aussi qu’une industrie si sûre de ses compétences technologiques que l’industrie électronucléaire avec des réacteurs modernes est tout autant incapable de traiter un impondérable, et, contrairement à ce qu’elle nous a fait admettre, être en mesure de provoquer une crise grave, cataclysmique, totalement incontrôlable.

Quelles sont les évolutions qui se dessinent sur les marchés internationaux du pétrole et du gaz à moyen et long termes ?
Sans que des évènements exceptionnels aient eu lieu, les prix sont passés entre début 2009 et fin 2010 de 40 dollars à 95 dollars. Il y a donc une tendance de fond perceptible depuis début 2009 et qui s’est accélérée dès septembre 2010. Les prix ont pris 40 dollars entre septembre et décembre 2010. Les marchés pétroliers sont travaillés par deux tendances opposées (i) une tendance haussière de long terme dont le moteur est une anticipation d’épuisement des réserves et un retour au pétrole OPEC, (ii) une tendance baissière de court terme due aux effets de la crise et au déclin historique de la demande OCDE. Dans le même temps, à la surprise de tous, la demande a repris sa hausse avec 4,3%. Tirée par les pays émergents, elle devrait augmenter de 1,3 à 1,4% l’an selon nous durant la prochaine décennie, soit une hausse de près de 30%, ce qui posera une contrainte d’offre. Le plus étonnant est que cette reprise semble robuste, alors même que l’économie mondiale est encore convalescente. La croissance future encore modérée de la demande, la prochaine décennie, sera équilibrée pour l’essentiel par les sources hors OCDE. La crise économique a freiné l’investissement qui s’est affaissé de 16% en 2009 pour se reprendre ensuite de 10% sans pour autant absorber le retard pris. Le consensus estime que les grands projets ne seront pas au rendez-vous de la demande. Nous allons donc passer une dizaine d’années critiques où tout peut arriver avec un choc quasi certain à la fin de la décennie.
Les capacités inutilisées de l’Opec ont baissé de 6 mbj à 4 mbj (5% de la demande mondiale). Sans engendrer pour autant une pression haussière, elles sont perçues par le marché comme un signal négatif car si les révoltes se propageaient dans des pays producteurs, le marché sera vite court en brut. Le marché a tendance à dramatiser, de sorte que cette occurrence ne semble plus absurde. Ainsi, alors que le marché est surapprovisionné, la perception des opérateurs n’a jamais été autant négative, fébrile. Nous aurons cette configuration à mon avis tout au long de l’année avec des prix tendanciellement orientés à la hausse jusqu’à un point où l’économie mondiale en sera affectée, alors une correction brutale est fortement probable.
Le panurgisme caractéristique des traders est ici éminemment dangereux. La financiarisation du marché pétrolier, dénoncée par les pétroliers, est une réalité : les produits dérivés agissent plus que les fondamentaux sur la formation des prix. La formation d’une bulle pétrolière explique le niveau actuel des prix, ce qui est très grave. Mais les réactions de panique et les comportements spéculatifs qu’ils induisent de la part de traders craignant un dégonflement brutal de la bulle, peuvent aussi agir dans l’autre sens et les effets risquent d’être désastreux sur les producteurs. Je pense que nous sommes assis sur un baril de poudre car la logique financière des marchés pétroliers, interconnectés avec les marchés financiers, pervertit les jeux d’acteurs et entrave le développement de cette industrie qui est réglée comme on le sait sur une logique de long terme. Nous devons bien comprendre les mécanismes qui travaillent en profondeur l’industrie pétrolière et déterminent au final le trend, la tendance générale des prix. Les comportements conventionnels des traders n’ont pas changé fondamentalement depuis le déclenchement de la crise de 2008, on peut même dire que parfois par prudence, le plus souvent par appât du gain, les traders sont toujours dans une ambiance de crise. C’est ainsi qu’ils amplifient la volatilité des prix. Le sommet pétrolier de Paris a insisté sur les dangers de cette volatilité et la nécessité de la réduire. Mais comment ?
Mais d’une façon générale, des facteurs baissiers sont encore à l’œuvre à court terme et peuvent provoquer des corrections brutales, non significatives de mon point de vue des tendances de long terme. À titre d’exemple, ces derniers temps les incertitudes concernant la santé de l’économie américaine mais aussi mondiale, les mauvaises nouvelles venant d’outre-Atlantique concernant la croissance et l’emploi, les inquiétudes concernant le potentiel de destruction de demande des prix du pétrole (avec $4 le gallon le litre d’essence, le prix du carburant devient une préoccupation autant pour le citoyen américain que pour M. Obama, candidat très probable à sa succession). Nous pouvons citer aussi la crainte de voir les banques centrales durcir leurs politiques monétaires et prévenir les risques inflationnistes, voire les inquiétudes quant à l’économie chinoise. Tous ces facteurs peuvent très bien agir brutalement à la faveur d’un mini collapsus, je m’inquiète des prolongements de la crise de la dette souveraine en Europe.
Nous avons déjà anticipé un prix en hausse en 2011 avec une moyenne de 90 dollars le baril. De nouveaux éléments interviennent : crise politique dans le monde arabe, vigueur de la demande tirée par les pays émergents et en développement. Si nous ajoutons l’effet de balancier entre prix du pétrole et dollar, l’un augmente lorsque l’autre diminue et inversement, ainsi que les effets pervers de la spéculation, nous comprenons le brouillard qui entoure le marché pétrolier aujourd’hui. Nous avions aussi estimé dans d’autres interventions que tous les pays ne sortiront pas de la crise en même temps ni dans le même état. Il semble que nous ayons vu juste puisque comme nous l’avions prévu les pays émergents risquent d’emballer les prix des commodities, dont le pétrole et compliquer la sortie de crise pour les autres. Ce scénario semble se réaliser autant pour le pétrole que pour le gaz. Le risque est que les pays OCDE, encore convalescents, voient leur sortie de crise compromise et entraÎner ainsi l’économie mondiale dans un nouveau cycle récessionniste. L’Europe avec la crise de la dette souveraine, le Japon, du fait de sa crise nucléaire, les États-Unis enfin du fait de la fragilité de leur reprise à fort contenu budgétaire, l’OCDE ne risque-t-elle pas de devenir “l’homme malade de l’économie mondiale” ? Le pétrole serait alors l’étincelle, et comme il se doit le coupable idéal. Les pétroliers le pressentent même si tout le monde sait que dans l’OCDE la demande a atteint son pic et tend à décliner sans pour autant que le prix du pétrole perde de son potentiel récessionniste dans ces pays.

Vous dites souvent que les crises pétrolières sont en général des crises politiques du monde arabe. Sommes-nous à la veille d’une crise pétrolière ?
Très intéressante question. La charge entropique contenue dans le monde arabe et le fort potentiel de diffusion des crises ont été mal évalués, cela n’a échappé à personne. Le paradigme en vigueur associant sécurité d’approvisionnement énergétique à la pérennisation de systèmes politiques archaïques et dictatoriaux n’est plus opératoire. Les marchés ont intégré un risque systémique fort comprenant diffusion de l’entropie, du désordre et remise en cause des modes de gouvernance dans les grands pays pétroliers, généralement favorables aux grands pays consommateurs, tout ceci impliquant davantage de transparence dans la gestion des ressources en hydrocarbures, ce qui n’est pas une mince affaire. Le Plan B serait la pérennisation de ces relations sous des formes soft impliquant transparence dans la gestion des ressources en hydrocarbures, une plus grande justice sociale et excluant les formes de vassalisation en vigueur. Est-ce possible ? Nous parlons sur une échelle de temps longue et la crise de Bahrein notamment fait partie de ce que nous appelons en prospective “les signaux faibles” porteurs d’avenir.
Sur un autre registre, les crises politiques dans le monde arabe ont impliqué de coûteuses décisions à caractère social dans les principaux pays producteurs comme l’Arabie Saoudite (majoration des indemnités de chômage, hausse des salaires des fonctionnaires,  création d’emplois publics, subventions diverses). Ainsi par exemple le prix du pétrole pour équilibrer le budget saoudien est passé de 68 $ le baril en 2010 à 90-95 $ en 2011 et pourrait facilement atteindre 110 à 120 dollars en 2015. Le royaume saoudien va-t-il militer pour des prix élevés alors même qu’une partie de sa production va de plus en plus être dirigée vers la satisfaction d’une demande interne en forte croissance ? M. Al Moncef, conseiller du ministre saoudien du Pétrole, a ainsi déclaré le 8 avril dernier que “la valeur des exportations (du royaume) dépendra de plus en plus des prix du pétrole et non pas du volume de la production. Ce n’est pas un développement nouveau, mais cela deviendra plus évident au cours des deux décennies à venir.” Cela alors que l’Arabie Saoudite en tête des pays du Golfe invoque les risques de “peak demand” pour freiner la hausse des prix.
Oui, en effet nous sommes à la veille d’une grave crise pétrolière qui devrait survenir avant la fin de la décennie. Nous en sommes aux prémices et la déflagration dans le monde arabe est venue au plus mauvais moment. Le colloque sur le pic pétrolier organisé par le Parlement européen et animé par l’Aspo le 3 mai dernier a encore confirmé ce que le marché a déjà intégré comme une tendance de long terme et que nous avons évoqué lors de la première session du Forum d’Alger, soit l’épuisement des ressources. Le peak oil est là, difficile de détourner le regard. La part de l’Opec passera de 34 mbj aujourd’hui (sur une demande mondiale de 87.9 Mbj attendue en 2011) à 39 mbj en 2020 et sa part dans les réserves mondiales passera de 40% aujourd’hui à 70% en 2030. La demande mondiale devrait être de 110-115 mbj alors que tout le monde convient qu’il sera difficile de produire plus de 100 mbj. La crise dans le monde arabe complique en effet les choses.
 
La rencontre a-t-elle abordé des questions qui touchent directement ou indirectement l'Algérie, en un mot qui impactent l'évolution de l'industrie du pétrole et du gaz de l'Algérie? Ces évolutions constituent-elles des opportunités ou des menaces pour l'Algérie ?
Nous avons d’excellentes opportunités dans le gaz en Europe comme je l’ai dit plus haut. Mais il faut être prudent car de nouveaux entrants nous menacent. Le Qatar avec ses 77 MTA de capacité de production de GNL est leader mondial. Il nous talonne déjà en Europe avec déjà 6% des parts de marché contre 10% pour l’Algérie. Mais notre grande chance me semble être la puissance et la grande compétence et expertise de Sonatrach. Il faut que l’Algérie en tire avantage pour se replacer sur la scène énergétique internationale. Sonatrach doit se renforcer sur le plan technologique et managérial en s’appuyant sur nos universités, nos sociétés de service pétrolier et nos PME. Elle doit aller en international, d’abord dans le marché européen où elle doit convoiter les segments en aval dans le gaz et la génération électrique. Elle doit aussi travailler à devenir un grand découvreur d’hydrocarbures et viser à disposer d’une base de réserves significative en international. Cela me semble devoir figurer en tête des priorités stratégique de l’État algérien qui doit coordonner au plus haut niveau la réalisation de cet objectif. Sonatrach doit aussi être le vecteur d’une transition énergétique réussie en Algérie et rechercher l’excellence technologique dans les énergies renouvelables. Comme toutes les compagnies pétrolières qui comptent, Sonatrach doit opérer sa mutation vers une compagnie énergétique présente sur tous les segments de la chaîne et dans toutes les énergies de demain. Autant lors du Sommet pétrolier que lors de l’International Energy Forum, on a insisté sur la nécessité d’un partenariat entre compagnies internationales (IOC) et compagnies nationales  (NOC) pour ouvrir de réelles perspectives pour l’industrie pétrolière. Les NOC deviennent des groupes internationaux et ouvrent de réelles perspectives stratégiques aux IOC qui ont intérêt à nouer des partenariats avec les NOC. Le président de Total a déclaré lors du Sommet à propos des compagnies nationales : “Si nous les aidons à l’extérieur, elles feront preuve de davantage de pragmatisme à l’intérieur de leurs frontières.” Il faut que nous en prenions conscience pour donner à Sonatrach la mission historique de créer les conditions d’une sécurité énergétique à long terme pour le pays et d’être le moteur de la transition énergétique. En même temps que nous devons déconnecter la croissance d’une scène énergétique aux évolutions chaotiques, nous devons nous doter d’un acteur énergétique puissant qui nous place dans un rôle actif dans les changements structurels en cours.