Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Entretien

L’expert en relations internationales, Yahia Zoubir, à “Liberté”

“Les risques d’un éclatement de la Libye post-Kadhafi ne sont pas à écarter”

Le professeur en relations internationales et management international à Euromed Management (Marseille, France), M. Yahia Zoubir, revient sur le Printemps arabe et ne cache pas son pessimisme sur la Libye post-Kadhafi du fait de la composante hétéroclite du CNT et du caractère tribal de ce pays qui n’a pas d’institutions pour assurer la transition.

Liberté : Il y a quelques mois, vous vous êtes exprimé sur l’ébullition dans le monde arabe, sans adhérer vraiment au concept de “révolution” au sens d’un changement fondamental. Avez-vous changé d’avis aujourd’hui ?
Yahia Zoubir : Non, pas vraiment. Pour répondre à la question de savoir si les soulèvements dans le monde arabe sont des révolutions, il faut poser certaines questions : une nouvelle classe dirigeante est-elle parvenue au pouvoir ? Est-ce qu’un nouveau système de gouvernance a été mis en place ? Y a-t-il eu de profonds changements économiques et sociaux ? À toutes ces questions, la réponse est non. Dans ce qui se passe à l’heure actuelle, il y a cependant quelque chose qui se situe entre les révolutions classiques et les réformes introduites par les régimes en place, pour se maintenir au pouvoir ou pour diviser l’opposition, ce que vient de faire la monarchie marocaine qui a ainsi réussi à diviser ceux qui veulent une véritable transformation et ceux qui se contentent de quelques changements, même cosmétiques. Mais, les soulèvements dans le monde arabe ont fait surgir des éléments qui pourraient constituer les bases d’une véritable révolution : les luttes pour la liberté (d’expression, de la presse, d’association…) et les manœuvres pour la conquête du pouvoir. Ces soulèvements ont certes déclenché un processus de changement, mais celui-ci aura-t-il des effets à long terme ?
On peut supposer que les soulèvements dans le monde arabe sont des révolutions  démocratiques en ce sens où toutes les composantes sociales, quelles que soient leurs idéologies, se sont opposées de manière unanime aux régimes en place. La question, certes un peu académique, est de savoir si une telle révolution démocratique se transformera en démocratie révolutionnaire, c’est-à-dire une véritable démocratie qui ne se transforme pas en système oligarchique, comme cela a été le cas en Russie en 1917, par exemple. 

Vous disiez être optimiste pour le cas tunisien, mais pas pour l’Égypte...  Dans quel sens a évolué la situation depuis dans chacun de ces pays ?
La réponse à cette question découle logiquement de la réponse précédente. En Tunisie et en Égypte, les dictateurs ne sont plus là, mais les systèmes sur lesquels ils s’appuyaient sont toujours en place. Qui sont ceux chargés de la transition dans ces pays ? Ce sont les anciens collaborateurs des anciens dictateurs. Les secteurs et le personnel sur lesquels reposaient ces régimes sont toujours en place. L’État bureaucratique n’a pas disparu. Il faut saluer les peuples tunisien et égyptien pour leur maturité et clairvoyance : ils n’ont pas cessé de réclamer de façon répétée le départ de ceux qui ont dirigé ces pays sans partage et qui continuent d’entraver aujourd’hui tout mouvement vers une démocratie réelle. Ma crainte est que les régimes tunisien et égyptien ont des structures étatiques si robustes qu’on ne pourra pas les changer aussi aisément. De toute évidence, ces régimes ont les moyens et les capacités de renverser les révolutions démocratiques. Dans l’autre scénario concernant les cas du Yémen et de la Libye, il est possible que la chute des régimes conduise à des “failed states”, des États défaillants tels que la Somalie, qui n’auront pas de puissance légitime sur leur territoire.

Que pensez-vous des derniers développements en Libye ?
La Libye est un cas très complexe. Tout d’abord, c’est une rébellion armée, soutenue par des puissances étrangères dont les desseins sont autres que simplement aider à l’établissement d’un État démocratique après la chute de Kadhafi. Au passage, je rappelle qu’à la veille du soulèvement de février 2011, le tyran était un homme d’État respectable à qui on était prêt à vendre des armes de tout genre. Le problème est que le CNT est dirigé par d’anciens membres du régime dans une coalition hétéroclite dont les composantes sont douteuses. La question de la légitimité de ce mouvement se posera tôt ou tard, car il ne doit sa victoire qu’à l’intervention des forces de l’Otan, avec le soutien des régimes autoritaires arabes du Golfe. La nature tribale et régionale de la Libye crée une situation des plus complexes. Il est évident que le départ de Kadhafi est un soulagement pour le peuple libyen et les pays voisins. Le problème de la Libye reste la construction d’un État, tout court, car il n’existe pas à proprement parler d’État libyen. Le système établi par Kadhafi est une véritable aberration caractérisée par une absence d’institutions, qui auraient pu assurer la continuité de l’État après sa chute. Les risques d’un retour à la guerre civile ou d’un éclatement de la Libye post-Kadhafi ne sont pas à écarter. N’oublions pas que le CNT est dominé par la région de l’est du pays. L’intervention étrangère directe n’est pas non plus à écarter sous prétexte d’aider à l’édification d’une Libye démocratique (pro-occidentale) aux dépens des intérêts russes et chinois. Enfin, il faut voir quel degré d’autonomie le nouveau régime aura par apport à ceux qui l’ont porté au pouvoir.   

Quelle analyse faites-vous sur l’attitude des États-Unis devant tous ces bouleversements ?  
Les États-Unis ont été surpris par les révoltes qui ont lieu dans le monde arabe. L’administration d’Obama a agi en fonction de ses intérêts. Moubarak était un véritable allié qui défendait les intérêts des États-Unis et d’Israël dans la région. 
Ce n’est que lorsqu’ils n’avaient plus le choix et qu’ils étaient certains de la continuité de la politique étrangère de ses successeurs qu’ils l’ont lâché. Le Yémen sous Abdallah Saleh était un allié de taille pour les USA dans la lutte contre Al-Qaïda dans la Péninsule arabique, ce qui explique la réticence à lâcher ce dirigeant au pouvoir depuis 34 ans. La Tunisie et la Libye ne représentent pas un intérêt primordial pour les USA, malgré la solidité de la relation avec le premier sur le plan sécuritaire. Donc, il était facile de soutenir les changements dans ces deux pays.
Les États-Unis ont apprécié le modèle tunisien sous Bourguiba et Ben Ali et savent bien que les bouleversements dans ce pays n’affecteront pas les relations avec la Tunisie qui a besoin des USA pour sa sécurité. La Syrie fait partie d’un jeu géopolitique complexe ; une intervention similaire à celle en Libye ne me semble pas probable. Au Bahreïn, les États-Unis ont fermé les yeux quant à la répression féroce qui s’est abattue sur les manifestants. Ainsi, il y a bien une sélectivité dans le soutien aux processus de démocratisation. Il serait intéressant de savoir comment réagiront les États-Unis face à des démocraties arabes futures, lorsque celles-ci exigeront une plus grande impartialité de la part de Washington dans le conflit israélo-palestinien.