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A la une / Entretien

NASSER DJABI à propos détenus libérés

"L'état doit prendre les mesures nécessaires"

Dans cet entretien, le sociologue et chercheur revient sur l’application des dispositions de la charte pour la paix et la réconciliation en affirmant que la libération de centaines de détenus ayant commis des crimes  de sang est une première expérience dans le monde. De ce fait, il estime que la question de l’intégration, à laquelle le gouvernement a déjà répondu par certaines mesures d’indemnisation notamment, se pose en terme de prise en charge sociale. Il serait difficile, selon le sociologue, de prétendre à une intégration dans les milieux ruraux vu que les acteurs de l’histoire sont encore vivants…

Liberté : On assiste depuis plusieurs jours à la libération de personnes impliquées dans les actes terroristes. Quel est selon vous l’impact de ces libérations sur la société algérienne ?
Nasser Djabi : Il faut reconnaître que nous avons affaire à une expérience et à une approche nouvelles en Algérie. Il n’existe pas d’expériences internationales qui nous permettent de comparer avec le cas algérien, où des milliers de gens connus pour avoir commis des tas de massacres, et organisés ou incités au meurtre, sortent de prison. Les seules expériences à notre disposition sont celles notamment de l’Amérique latine et de l’Afrique du Sud, où des gens ont été libérés après 20 ou 30 ans d’emprisonnement.
Même les fameux groupes qu’on disait terroristes en Italie, ils ont été libérés après avoir écopé une peine de 20 ans de prison. Cette libération est donc une première, car il s’agit de personnes libérées après six mois, une année ou plus. C’est donc l’inconnu. Il faudra donc attendre un peu pour voir comment la société va réagir, surtout dans les milieux ruraux.

Pourquoi les milieux ruraux ?
Parce dans ces milieux, les gens se connaissent mieux. Dans les grandes villes, il suffit de changer de maison ou de quartier pour entrer dans l’anonymat. Mais dans les campagnes, là où il y a eu les plus grands massacres, comme à Relizane, Larbaâ, Blida et Bentalha, les gens se connaissent depuis plusieurs générations. Au risque de me répéter, il faut laisser le temps au temps et donc attendre pour voir comment la société va réagir concrètement. C’est une grande question qui se pose à nous tous, surtout pour les victimes touchées directement dans leur vie et dans leur chair.
Dans les villes, le problème est en quelque sorte gérable, car il y a le côté anonymat et les gens oublient. Mais, c’est très différent dans les campagnes.
Il reste aussi les aspects liés au texte juridique, à son application. L’homme politique ou le législateur n’a donné que les grandes tendances. Le législateur ou celui qui détient la décision politique ne connaît pas la réponse. Le législateur a réglé le problème en terme politique, en terme juridique. Il s’est dit 80 ou 90% sont pour la charte… Mais, sur le plan de la quantification ou de la statistique, on dénombre à l’intérieur de ceux qui ont voté pour le oui des gens touchés directement…

Êtes-vous pessimiste ?
Je ne veux pas être pessimiste, mais il faut revenir à la réalité et observer les comportements réels des gens qui viennent d’être libérés. Vont-ils se dire qu’ils se sont trompés et se taire ? Vont-ils se faire petits et rentrer dans les rangs ? Vont-ils surtout demander pardon aux victimes et se corriger ?

Comment cela ?
Par un comportement digne… Dans un tel cas de figure, cela peut marcher. Mais, si ces gens croient qu’ils sont dans un rapport de force qui leur est favorable, s’ils n’oublient pas leurs projets, si après une ou deux années de prison, ils se disent qu’ils n’ont pas eu tort, sans éprouver le moindre regret ou remords… alors, il faut s’attendre à une réaction de la société, particulièrement des familles victimes. Ces dernières vont se dire : on a pardonné à ces gens, il y a un texte de loi et un Etat… Ces familles vont réagir. Admettons aussi qu’à la campagne, les gens libérés vont étaler l’argent des rackets ou avoir des comportements arrogants. Qui peut savoir comment la population va se comporter avec eux ? Il y a le risque que cela dégénère et les risques de vengeance. Il y a, dans cette histoire de faire passer un texte de réconciliation nationale aussi vite, un peu de volontarisme politique, alors que les blessures ne sont pas encore refermées. Ce n’est pas un texte juridique qui va régler tous les problèmes. C’est la proximité, le lien direct, le comportement quotidien. Il faut du temps au temps, les gens doivent se pardonner, car il n’y a pas d’autre solution.

M. Djabi, on constate un retour des actes terroristes depuis la mise en application du texte de loi. Il y a le GSPC qui appelle à monter aux maquis…
 Écoutez, il faut d’abord vérifier si ces actes sont l’objet des personnes libérées et vérifier aussi le pourcentage exact de gens pouvant récidiver. Il faut par conséquent vérifier si c’est bien ceux qui ont été relâchés qui sont derrière les actes terroristes ou s’il s’agit de groupes opposés au texte de loi. Nous sommes dans une période particulière, où les amalgames peuvent être entretenus. Beaucoup de parties peuvent vouloir fausser le jeu. La vigilance est donc recommandée.
Je ne suis pas étonné concernant l’appel du GSPC, car il y a des groupes terroristes qui n’ont pas accepté le jeu dès le départ, ni d’ailleurs la loi. Personnellement, je ne suis pas intéressé par ceux qui ont rejeté le texte de loi, parce qu’ils sont minoritaires. Le grand problème concerne la gestion des gens qui sont sortis de prison et la réaction de la société envers eux, dans la rue, dans l’immeuble, au marché, etc.

Confirmez-vous le risque de criminalité ?
Il y a un petit risque quand des mouvements politiques sont dans l’impasse, parce qu’ils n’ont plus d’objectifs politiques clairs. Cela s’est déjà vérifié avec les mouvements terroristes depuis 1996 et 1997, qui sont allés vers la délinquance, les attaques contre les banques et les bureaux de poste, contre les convois… C’est l’échec pour eux, du moment qu’ils n’ont pas instauré l’État islamique ni été suivis par la population.
Ces groupes ont alors versé vers la criminalité, mais il fallait qu’ils couvrent leurs actes politiquement. Ces six derniers mois, on a vu le transfert du terrorisme ou des mouvements à caractère politique vers le banditisme et les vols. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit en Amérique latine. Une fois le rapport de forces politique changé, les groupes ont basculé vers la criminalité, la drogue… C’est donc un cas de figure à retenir. Si les groupes terroristes restent isolés dans les maquis, sans soutien populaire et sans couverture politique, ils se criminaliseront.
J’espère que les gens libérés regretteront leurs actes. Si ce n’est pas le cas, alors l’Etat et ses institutions, le dispositif sécuritaire et l’administration, devront prendre les mesures nécessaires. L’État et les services de sécurité, j’espère, ne se laisseront pas faire comme en 1990 et 1991… Ils ont maintenant assez d’expérience et assez de moyens pour faire leur travail.

H. A.