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A la une / Entretien

Sans pitié avec Mohamed-Ali Allalou

“L’exil pour moi ne fait que commencer”

De passage récemment à Alger, Mohamed-Ali Allalou, ancien trublion de la radio, nous a reçus  chez sa mère par un 5 octobre, journée nationale de la Colère. Loin d’être un “has been”  de la provoc’, il garde intacte son insolence. La preuve…

Liberté : Dites-nous Allalou, le Ramadhan vous a vaincu aux poings ou bien aux penalties ?
M. A. Allalou : Non, ça va, je tiens le coup.

Vous étiez payé à combien en Octobre 88 ?
En Octobre 88, j’étais dehors.

Ah bon ! Pourquoi ?
J’ai été viré de la radio. C’était le jour de mon anniversaire (Allalou est né le 30 mars 1954, ndlr). C’est à cause de Fellag – ou peut-être grâce à lui. Je faisais l’émission “Contact”. Micro ouvert, je débarquais chez Fellag rue, Docteur-Trolard. Je fouinais dans son frigo et là, qu’est-ce que je vois ? Une bouteille de vin. Je raconte tout ça et le directeur me dit tu enlèves ça. À l’époque, j’étais vraiment surveillé. J’avais fait Bled Mickey juste avant et depuis, j’étais dans le collimateur. Avec Rachid Boumediène, mon DG yadhakrou rabbi bel khir, c’était argument contre argument. Comme on n’est pas parvenu à un arrangement, j’ai pris l’antenne et j’ai dit : “Bonjour ! Aujourd’hui, c’est mon anniversaire et je démissionne de la radio !” C’était en direct !

Racontez-nous un peu vos débuts. Comme avez-vous débarqué à la radio ?
Il faut d’abord noter que j’ai fait des études d’agronomie à Mostaganem. J’ai eu malheureusement une tuberculose pulmonaire, donc je n’ai pas fini mes études. Après, je suis allé dans le désert pour respirer. Puis, je me suis mis à écrire. J’écrivais comme un forcené dans mon studio de Bab El-Oued. J’avais un oncle que j’adorais qui s’appelait Halim Mokdad, il était à El Moudjahid. Il est mort Allah yerhamou. J’étais allé le voir, et il m’a présenté Rachid Boumediène, l’ancien directeur de la radio. C’est ainsi que j’ai débarqué dans l’émission “Contact” qui était à ses débuts. C’était en 1980.

Comment est venue “Sans Pitié”, une émission culte à l’époque ?
Alors, “Sans pitié”, c’est venu après la  “guerre” de 88. Il y avait les chars, l’armée, la mitraille, et en voyant tout ça, j’étais choqué. J’avais trouvé tout ça “sans pitié”. D’où le titre de l’émission.

Vous n’avez pas pris votre paire (ou votre part) de Stan Smith ?
Non, jamais !

Allez, avouez ! C’est la Moussalaha, on vous le pardonnera…
Non, sérieux. Par contre, j’ai fait plein de sketches sur les Stan Smith. Hélas, toutes ces archives ont disparu. Vous savez, j’ai quitté le pays en catastrophe et j’ai tout laissé ici. Toutes mes archives ont été paumées par des c... C’est dommage. Il y avait plein d’interviews sur des chanteurs que j’ai rencontrés dans la rue, des reportages complètement barges sur des sujets du genre : où vont faire pipi les femmes à Alger ? Ou encore : comment on drague à Alger ? Dans quelle langue parlent les dragueurs ?

Est-ce qu’il y a eu des moments où vous avez été censuré à “Sans Pitié” ?
Non, jamais. C’était la classe, sosta, on dirait qu’on vivait en Angleterre, la BBC…

Une anecdote un peu corsée à nous raconter, quelque chose de particulier…
Mais tout était particulier dans cette émission. Tout était fou, tout était nouveau. Tout était sans pitié, voilà ! C’était lahbel, c’était incroyable ! Tiens, j’ai fait une émission qui s’appelait Enniya fel h’bal avec SAS et j’avais comme chroniqueur Yassir Benmiloud (Y. B.). J’ai fait aussi Tahya El Djazayer. C’étaient des émissions d’été. Ah ! J’ai une anecdote bien. Avec Aziz, on a fait une série d’émissions sur le thème de la zatla et ça a duré pendant un mois entier.

Quelque chose du style “hamla dhat manfaâ âma” ?
Non, au contraire ! C’était plutôt genre “wech rak tetkiyef kho !”. Alors, l’un te raconte qu’il se shoote fi khater Chadli en affirmant que c’est Chadli qui importait la came, un autre te dit moi je fume quinze pétards par nuit.

La présidence, le DRS n’ont rien dit ?
Non, c’était la liberté totale. Il n’y avait pas d’autorité dans le pays. À la radio, il n’y avait plus Rachid Boumedièhe, c’était quelqu’un d’autre. Il ne parlait que des Seychelles. Il vivait enfermé dans les Seychelles de son bureau. Bref, le talk-show a si bien marché que l’ENTV a voulu faire une émission sur la drogue. Alors, ils m’ont invité. J’ai pris avec moi Farid le Rocker et Moh KG2. À côté de moi, ils ont installé un type fumeur de shit, zaâma un spécimen. “Voilà ce que fait de vous la zatla…” Il était tatoué, édenté. En face, il y avait un imam, la douane, la Gendarmerie nationale et la police. L’appareil de répression au complet, quoi ! Et une animatrice qui avait l’habitude de passer des chansons, des programmes bidon, je ne sais pas moi et quelqu’un l’a jetée sur sa tête et lui a dit d’aller animer ce truc. D’entrée, elle s’adresse à moi et me dit (zaâma c’est moi qui ouvre le débat). “Allalou, ma houa hada el bouâbouâ alladhi youhadidou al moujtamaâ ?” Je lui ai éclaté de rire à la figure en lui disant c’est quoi ça, “bouâbouâ” ?!! Je me souviendrai toute ma vie de ça, j’ai piqué un fou rire pendant dix minutes. Je lui ai répondu que le problème n’était pas le shit en soi, que la zatla est un legs de nos ancêtres, mais que le vrai problème c’étaient les psychotropes, les drogues dures. Depuis, la parole passait de la police à la gendarmerie, re-la police, re-la gendarmerie. Je leur ai dit Salam alikoum et j’ai quitté le plateau en direct. Le lendemain de l’émission, à Bab-El-Oued, depuis que j’ai mis le pied dehors en sortant de chez moi, tous les jeunes du quartier venaient m’embrasser et me tendaient un morceau de kemia en me disant : “Yaâtik essaha Allalou !” De Bab-El-Oued jusqu’à la rue Hoche, j’ai dû ramasser dans les 500 grammes de shit wa choukrane !

Parlez-nous un peu de votre exil ? Dans quelles circonstances êtes-vous parti ?
Je venais de jouer dans un film de Mohamed Chouikh, Youcef ou la légende du septième dormant. Un film réalisé en 1993. En février 1994, je suis allé présenter le film au festival de Berlin. Quand je suis arrivé là-bas, ils ont tiré sur Aziz. On m’a dit ne rentre surtout pas. De Berlin, je suis donc allé à Paris en catastrophe. Je n’avais en tout et pour tout sur moi que deux pantalons et deux chemises. J’ai été hébergé par une vieille dame un peu sénile qui habitait seule dans un appartement de 120 m2 à l’île Saint-Louis, dans le IVe arrondissement. On était tout un groupe d’exilés à loger dans cet appart’. Il y avait Youcef Benadouda (alias Mme Doudoune), il y avait Ali Dilem, il y avait Yassir Benmiloud, il y avait moi, il y avait Samia. Une équipe d’enfer. La bonne femme nous disait : “Ne vous inquiétez pas, je vais vous faire les papiers. Je vais vous appeler Durant et Dupont, et ils n’y verront que du feu.” On est resté chez elle trois ou quatre ans. On était toute une communauté à l’île Saint-Louis. Et tu entendais des youyous, c’est incroyable. Khalida Messaoudi est venue, elle a fait la fête avec nous, Saïd Sadi est également venu. Rachid Taha. Plein d’artistes. Tous les artistes algériens sont passés par là.

Vous avez trouvé facilement du travail ?
J’ai eu la chance de rencontrer des gens de Radio-Nova. J’ai travaillé un peu avec eux, en contrepartie, ils me faisaient les papiers. Radio Nova m’a fait un CDI, mais la préfecture me l’a compté comme un CDD. On a eu du mal à avoir nos papiers parce que nous, on n’était pas des barbus.

L’OPGI de Barbès ne vous a pas donné un logement ?
Si, après.

Qu’est-ce que vous avez fait comme boulot après Radio Nova ?
Oh, j’ai fait tous les boulots : j’ai fait de la peinture en bâtiment, j’ai gardé des vieux, j’ai fait veilleur de nuit dans un hôtel, j’ai été gérant du bar de Dilem, un magnifique truc à la Bastille, le Abadidon où j’ai passé de très bons moments, et là, je travaille dans un restaurant.

Vous avez fait de la programmation musicale au Cabaret Sauvage aussi, non ?
Oui, oui, en effet. Juste avant, on a monté une association avec Aziz, “Bled Connexion”. C’était en 1998. On voulait fêter comme il se doit les dix ans du 5 Octobre. Donc, le 5 Octobre 1998, on a monté un concert qui s’appelait Le chahut de gamins. C’était la première fois qu’il y avait autant de bougnoules au mètre carré dans cet endroit. Il y avait les Gnawa Diffusion, Cheikh Sidi Bémol, l’ONB, un orchestre andalou, une chorale, on a vu grand.

Et comment vivaient tous ces artistes qui étaient partis dans l’urgence ?
À l’époque, ils vivaient plutôt bien parce que la musique algérienne était à la mode. Il y avait une locomotive qui s’appelait le raï, qui s’appelait Khaled. Mais depuis l’histoire des deux tours du 11 septembre, ça a brusquement chuté. C’est dommage parce que la musique est belle, elle est rentrée dans le corps des étrangers, ils l’ont adoptée. Le problème, c’est que c’est une musique qui n’était véhiculée par rien d’autre à part le corps. Il n’y avait personne pour la dire. Khaled ne savait que rigoler, même si c’est le plus grand. Dans les interviews et tout, il avait du mal à développer.

Le fameux “comme il a dit lui”…
Voilà ! C’est dommage ! Bob Marley, lui, contrairement à Khaled, avait, en plus de la bonne musique, quelque chose de philosophique derrière. Khaled, Allah ghaleb ! À part le ha ha ha ha… La musique algérienne n’était qu’une musique de mode, pas une musique qui reste.

Qu’avez-vous fait après Le chahut de gamins ? Vous avez organisé d’autres spectacles ?
Après le succès de ce concert, le patron du Cabaret Sauvage, qui est un Kabyle, m’a appelé et m’a proposé de travailler avec lui. Et on est parti sur un projet de festival des femmes algériennes. C’était en 1999. Toute la presse en a parlé. On a eu deux pages dans Le Monde, Libération… C’était un succès mortel. C’est là d’ailleurs qu’il y a eu la découverte de Souad Massi que j’ai ramenée d’Alger, de Aïcha Labgaâ ainsi que de la chanteuse Hasna. Ça a tellement bien marché que je suis resté cinq ans au Cabaret Sauvage.
Et, je t’assure, j’ai fait connaître le lieu à la communauté. J’ai monté un festival de chaâbi, j’ai ramené Mohamed El-Badji, Allah yerhamou, et je lui ai offert une vraie scène. C’était un moment extraordinaire. J’ai fait plein de choses comme ça : j’ai été directeur artistique pour l’événement “Algérie mon amour”. J’ai coaché le disque de l’association 20 ans Barakat, un disque qui s’appelait Yel cadi. J’ai fait avec Fellag un truc merveilleux. On a détourné un film de Fernandel,  Dynamique Jack. On a fait le doublage et c’est devenu Dynamite Moh. On a fait ça dans un studio de doublage pour films porno. Après tout ce que j’ai apporté au Cabaret Sauvage, le patron m’a viré. Normal. Le lieu était désormais connu, il n’avait plus besoin de verser un salaire. Après ça, j’ai piqué une bonne dépression parce que je me suis senti jeté. Après cinq ans de bons et loyaux services, j’étais jeté comme un malpropre, et ça m’a fait vraiment mal.

Dernièrement, vous avez signé avec votre alter ego Aziz Smati et le photographe Jean-Pierre Vallorani un livre anormal : Alger Nooormal. Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette aventure ?
Il se trouve que Aziz connaissait l’éditrice Françoise Truffaut. C’était donc leur idée. Mais l’idée des entretiens était de moi. Et on a démarré cette aventure pour mettre en mémoire cet Alger qui va disparaître bientôt, qui va être acheté par les Libanais, les Chinois, les Saoudiens. Un de ces jours, on ne va plus parler qu’en arabe littéraire à Didouche-Mourad. J’ai sincèrement peur de tout ça. Peur que l’argent défigure la mentalité d’Alger. Il paraît qu’ils vont acheter tout le littoral s’ils ne l’ont déjà fait. On est en train de faire du business de tout, même avec les morts. Ils sont en train de fabriquer une Algérie méconnaissable. Je n’ai jamais vu autant d’argent. Il y a trop d’argent sale ya zeh ! Trop d’argent et trop de pauvres.

Pour autant, le pays ne vous manque-t-il pas un peu ?
Bien sûr qu’il me manque ! Tu crois que je suis bien en France, moi ? C’est pas ma mentalité, j’ai pas choisi d’être là-bas, je m’y sentais bien parce que j’étais en vie. Mais la vie que je menais ici, à Alger, elle était plus intense, elle était magnifique, elle était magique. Je me sens en deuil d’être en France alors que je n’ai pas choisi d’être là-bas.

Mais qu’est-ce qui vous empêche de tout recommencer ?
L’autre jour, j’ai fait un tour à la radio et voilà que tu t’aperçois qu’un petit sous-fifre fait un scandale à un animateur qui m’invite à la radio pour m’interviewer. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tué des gens ? Au contraire, je les faisais rire. Pourquoi avoir peur des autres en leur interdisant l’antenne ? Les gens de la radio doivent se battre. Nous, on s’est battus pour avoir la liberté de ton qu’on avait. Aujourd’hui, il y a un petit îlot qui vit encore, qui survit autour de Luc Chaulet, ou Hamid Kechad, mais le reste, p…, il faut qu’ils se battent ! Je ne comprends pas ce retour en arrière. La guerre a fait que les incompétents prennent le pouvoir un peu partout, que ce soit à la radio, à la télévision, à l’hôpital, à l’OPGI...
Le problème est que l’opportunisme suscite l’aplaventrisme. Certains responsables pensent faire plaisir au Président en se conduisant comme ils le font. Pour rester à son poste, il ne faut pas faire de vagues ! Pas de vagues ! Baisse le rideau, éteins la lumière et dors. Vois-tu, juste avant de passer dans cette émission dans laquelle je me découvrais persona non grata, mon rêve était de revenir à la télé, à la radio, on a plein de projets, plein de concepts, Aziz et moi. Mais là, franchement, je suis échaudé. Je me rends compte que c’est “(é)mission impossible” avec des responsables pareils !

Qu’allez-vous faire tout de suite là, en rentrant à Paris ?
Eh bien je vais retourner dans le restaurant où je bosse. Comme je te l’ai dit, il y a un rêve qui se casse, celui de revenir à Alger. Mon retour était lié aux trucs que je sais faire : la pub, la radio, la télé, organiser des concerts. Mais là, je me rends compte que tout reste à faire. Je crois que je vais faire le choix de rester là-bas. Un choix que je n’ai jamais fait. Chaque année, on se disait : cette fois, on rentre au bled. On descend définitivement. C’est dommage que je parte avec cet échec. Dommage que j’aille annoncer à mes enfants et à ma femme que nous n’allons pas rentrer au pays. C’est triste. Le véritable exil pour moi ne fait que commencer.

M. B.