Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Entretien

SLIMANE BENAïSSA À LIBERTÉ

“L’identité traditionnelle doit être reconnue”

Suite à la contribution, parue dans notre édition d’hier, du dramaturge Slimane Benaïssa, celui-ci revient dans cet entretien sur l’étude qu’il a réalisée pour le Cnes sur l’état actuel de la culture en Algérie, ainsi que sur la difficulté du pays à accéder à la modernité.

Liberté : Dans quel cadre votre étude sur “l’Économie fondée sur la connaissance” a-t-elle été réalisée ?
Slimane Benaïssa : Je faisais partie de la commission ad hoc du Cnes pour réfléchir et analyser les conditions d’application en Algérie de l’économie fondée sur la connaissance.

Dans cette étude, vous analysez l’état de la culture en Algérie depuis 1962 jusqu’à la décennie noire. Pourquoi vous être arrêté précisément à cette période ?
C’est vrai, j’ai arrêté ma démarche à la décennie noire, parce qu’elle est malheureusement un repère dans notre histoire depuis l’Indépendance. Aujourd’hui, nous sommes en train de construire la paix, mais celle-ci n’est possible qu’en revisitant d’une manière critique l’ensemble de nos valeurs traditionnelles. Dieu est éternel mais la tradition ne l’est pas. Notre devoir est de la reconsidérer chaque fois qu’il le faut.

En quelque sorte, vous montrez la voie et les rouages de cette politique-là. Mais vous donnez également certains remèdes…
Il y a surtout le fait que j’essaie de dire comment s’est faite, depuis l’Indépendance, au nom de politiques grandiloquentes, la négligence du terrain culturel. Le problème est que si on ne va pas jusqu’au bout de l’orientation politique que l’on a choisie, les dégâts sont certains. Mais lorsqu’on va jusqu’au bout, on a au moins été jusqu’au bout. Cela signifie qu’on a fait un chemin et que même si le chemin n’était pas le bon sur le plan politique, il est un vrai chemin sur le plan culturel. Il n’y a pas pire que de changer de direction à mi-chemin. Le problème de l’Algérie, c’est qu’on ne peut pas partir vers la modernité, vers l’avenir sans être sûr de nos traditions ; c’est à partir de là, qu’on le veuille ou pas, qu’on avance. Maintenant, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ça se discute ! C’est ce que j’ai dit dans Babor Ghreq, avec l’histoire de Djeddi : “Djeddi il est ce qu’il est, mais c’est celui-là.” Je n’ai pas eu le loisir de choisir mon grand-père, donc, l’identité traditionnelle doit être reconnue d’abord, confirmée ensuite, puis discutée pour qu’elle s’inscrive dans l’évolution. C’est cette démarche-là qui n’a pas été faite. Redémarrer aujourd’hui avec un nouveau souffle sur ces réflexions est énorme ; d’autant plus qu’aujourd’hui on a moins de liberté d’expression, socialement parlant, que dans les années 1975-80. Je ne parle pas de censure du pouvoir, mais le discours social en tant que tel est moins tolérant qu’à l’époque. Si aujourd’hui, je monte une pièce de théâtre, je serai contraint de faire attention à beaucoup de choses dans mon humour, dans ma parole, sur des aspects auxquels je n’aurais pas pensé en 1980.

Serait-ce de l’autocensure ?
Ce n’est pas de l’autocensure. C’est un rapport à un certain type de discours dans la société : que quand on réuni 1 000 personnes dans une salle, qu’est-ce qu’on va pouvoir leur dire ? Est-ce que je peux rire de telle situation ou non ? Aujourd’hui, ces 1 000 personnes constituent une plus grande restriction au discours. Je ne parle pas de la censure politique, c’est autre chose. Je veux parler des limites du discours acceptable par la société. Donc vous voyez que dans l’acte culturel, il y a deux niveaux : Un niveau de tolérance sociale au discours, et d’un niveau censure gouvernementale, politique ; celle-là, elle est orientée, dirigée, ciblée, l’autre elle est induite dans la société et on est obligé de faire avec.

Est-ce pour ça que le théâtre prône souvent le même discours et abonde dans le non-sens…
Oui, mais les auteurs, quelles que soit les conditions dans lesquelles ils se trouvent, doivent savoir contourner tout ça ; c’est ça être un auteur. Qu’est-ce qu’un artiste, si ce n’est celui qui a l’art de dépasser les contraintes. Celles imposées par le théâtre sont énormes, et quand il y a, en plus, des contraintes dues au public, notre rôle est de les dépasser. Aujourd’hui, je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’auteurs qui s’inscrivent dans ces dépassements et dans le dépassement tout court.

Vous situez le problème de l’Algérie dans son rapport à la modernité. Pensez-vous que le pays a tout ce qu’il faut pour basculer dans la modernité ?
On ne bascule pas dans la modernité on y va… Moi, je crois que l’Algérie a tous les moyens. Elle en a les capacités, mais, aujourd’hui, construire la modernité culturellement parlant, à l’intérieur d’une société comme la nôtre, est un travail minutieux. Minutieux parce qu’il faut garder le lien avec la tradition. C’est-à-dire que la modernité ne peut pas se faire sans une reconstruction de la mémoire. Il faut revenir au point d’origine et remonter jusqu’à la source pour trouver dans la pratique traditionnelle ce qui peut la raccorder à la modernité, sans qu’on y perde notre âme. La modernité, ce n’est pas rompre avec soi et s’inventer une nouvelle façon de faire ; c’est à partir de ce que je suis que je vais le faire. Et c’est ma manière d’intégrer la modernité avec ce que je suis qui me donnera des chances d’apporter à l’universalité une nouvelle dimension. Nous avons toutes ces possibilités mais il ne faut pas trop tarder, parce que nous sommes déjà en retard…

Je sais que votre analyse sera moins empirique, mais comme l’étude s’arrête à la décennie noire, que pensez-vous de l’état actuel de la culture en Algérie et de ses différentes entreprises dans le domaine ?
 Comment agir autrement de ce qui est en train de se faire ? C’est-à-dire que si je reprends l’exemple de tout ce qui est artisanat, tout ce qui est tradition et savoir-faire, on est en train de folkloriser le folklore. Mais il y a des choses qui sont à encourager parce qu’elles sont exemplaires : le burnous en poil de chameau qui est de pure tradition algérienne, vu le succès qu’il a surtout au sein de la sphère dirigeante, a fait que sa fabrication s’est améliorée et il est devenu une véritable pièce d’art. Comme d’ailleurs Boumehdi dans la peinture sur carrelage et émaux, il a fait des choses extraordinaires qui sont un apport à l’universalité. Voilà deux exemples qui prouvent que nous pouvons.

Et dans le domaine artistique ?
 Dans le domaine artistique, je dirais que la chanson évolue pas mal, elle est sur les scènes internationales, arabes et occidentales, mais le théâtre de moins en moins, le cinéma de moins en moins…

Pourquoi ?
 Parce que là, il y a une demande, une exigence d’expression, dans un domaine où il y a peu de traditions : le cinéma algérien est jeune, le théâtre algérien l’est relativement si on le considère par rapport à la nation algérienne. En fait, là où on a peu de traditions, c’est la galère. Ce qu’a fait Kateb Yacine, Alloula, ce que moi j’ai fait jusqu’à Babor Ghreq, on a essayé, chacun à notre manière d’installer des bases de travail dans des styles différents mais la décennie noire, malheureusement, a stoppé tout le travail.

Et c’est pour cela que votre théâtre est actuellement inexistant en Algérie ?
L’Algérie ne peut exister en tant que peuple dans sa réflexion qu’avec un théâtre qui mène à la réflexion. Nous, hommes de théâtre, qu’avons-nous fait ? On a interpellé le public, c’est-à-dire que nous avons fait confiance à son intelligence. Quand on parle à une société, on prend ce risque et cette responsabilité, pour qu’il ressorte plus intelligent qu’il n’est arrivé et tout cela par le rire et l’émotion dans la beauté. On essaie de réfléchir la société. Je pense que les gouvernements et les politiques ont de quoi réfléchir. Si j’avais voulu faire de la politique, je l’aurais fait, mais j’ai choisi de faire de l’art. Je connais donc mon domaine et j’ai envie de le pratiquer et je sais comment le faire.

Faudrait-il faire le deuil de cette époque d’avant la décennie noire, de l’âge d’or du théâtre (et même du cinéma) en Algérie ?
 Il ne faut pas faire de deuil, je pense que ça reviendra. Les gens croient que ce qui se passe est évident ; nous ne sommes pas dans des évidences de comportements culturels, nous sommes dans des aberrations de comportements culturels ; et il faut le dire, ce sont des aberrations. Si on ne le dit pas, on continuera comme ça et on fera le deuil effectivement. Je dirai qu’on a fait le deuil de beaucoup de choses, pourquoi pas de ça ! Mais je trouve que c’est dommage parce que c’est important pour le pays.

Mais le deuil est important ?
 Le deuil est important quand on enterre quelqu’un qui a vécu, qui a une mémoire, qui a existé, mais quand on enterre quelqu’un qui n’a pas existé c’est faire le deuil de quoi ? Il ne faut pas que cette époque paraisse comme une époque excessivement géniale. Il ne s’agissait que de balbutiements, il ne faut pas mythifier cette période. Elle est essentielle dans l’histoire de la culture algérienne : l’intégrer c’est avancer plus vite, la rejeter c’est se contraindre à des réflexions anachroniques.

Malheureusement pour nous, et surtout pour la jeune génération, on ne connaît pas (ou du moins on s’est arrêté) à Babor Ghreq…
C’est dommage que seule cette pièce reste comme référence. Imaginez que vous n’ayez qu’un seul jour dans votre vie où vous avez été heureux, c’est triste. C’est une époque où on a essayé de construire quelque chose, il ne faut pas la mythifier, ce n’est pas vrai ; l’époque de Babor peut revenir, on peut faire énormément de choses, avec l’expérience qu’on a acquise. Mais si on reste enfermés dans Mohamed prends ta valise, Boualem Zid el Goudam, Babor Ghreq, El-Khoubza, on n’ira pas loin.

Mais par rapport à ce qui est proposé, les gens ont tendance à être nostalgiques par rapport à cette époque-là…
Maintenant, il faut que l’on prenne conscience que la société algérienne est complètement déstructurée, chaque Algérien à une Algérie qui lui est propre dans la tête : deux Algériens qui marchent, c’est deux Algérie qui marchent côte à côte, il faut les regrouper, créer un lien entre elles. Ces différentes Algérie dans l’imaginaire de chaque algérien doivent être unies par quelque chose, et en général le discours social les unit. Le foot joue ce rôle de lien social mais à lui seul, il ne suffit pas. La culture a un très grand rôle à jouer dans la qualité du lien et c’est là où le théâtre devient important. Mille personnes dans une salle qui rient en même temps, qui vivent la même émotion, est une preuve de la santé sociale d’un pays.

Vous dites que si le changement ne vient pas maintenant, il ne viendra jamais. À quoi vous référez-vous pour appuyer ce point de vue ?
Ce n’est pas le climat actuel, c’est la rupture de générations, c’est-à-dire ce capital dont on parle, si on ne le pratique pas maintenant, d’ici quelques années, il ne sera qu’un vague souvenir. Si je mets en scène Omar Guendouz, Sid-Ahmed Agoumi et trois autres jeunes, je fais un brassage de générations. Dans cinq ou six ans, on ne pourra plus faire ça. C’est la nouvelle génération qui doit démarrer toute seule avec un souvenir vague de ce qui se faisait avant. Et s’il y a chaque fois des ruptures entre les générations, forcément, on repart à zéro mais pas du même point, pas avec les mêmes connaissances. Il n’y a pas de continuité et surtout il n’y a plus d’accumulation et de capitalisation du savoir et de l’expérience. Pour ma part, ça fait trois ans que j’essaie de revenir, aucune porte ne m’est ouverte. Le drame aujourd’hui, c’est ce qu’a dit cheikh El Mili dans une émission télévisée. “Sous le parti unique, toutes les tendances étaient représentées, aujourd’hui, il n’y a pas de tendances, il y a une pluralité qui s’inscrit dans une même mouvance.” Ce qui veut dire que soit on se situe à l’intérieur de la mouvance, on est donc acteur agissant, soit on est à l’extérieur et on est acteur attendant. La chute des idéologies dans le monde a fait qu’il n’y a plus d’opposition possible. Il n’y a qu’à voir en France : gauche, droite, ça ne veut plus rien dire. La politique aujourd’hui se vit en termes d’appartenance et de reconnaissance : si le pouvoir te reconnaît comme lui appartenant, tu es agissant.
S’il te rejette, tu es réduit à être attendant et cela n’a rien à voir avec la compétence. C’est ce qui fait que beaucoup d’intellectuels algériens sont exilés à l’intérieur du pays plus que ceux qui sont à l’extérieur, car dans certains cas d’exil, la distance n’est que symbolique. Beaucoup d’intellectuels qui peuvent avoir des actions positives pour l’Algérie sont en dehors de la sphère d’action ; ils sont en gestation, en attente.
Sur le plan culturel, il y a une sorte d’uniformisation de la pensée, qui est en train de miner l’Algérie. Alors, pour nier cette situation, on importe la diversité à travers l’organisation de festivals. On invite plusieurs pays arabes ou africains avec la conviction d’inviter plusieurs cultures mais ce n’est pas vrai, c’est la même. La diversité dans le même genre n’est que multiplicité. On multiplie en faisant croire qu’on diversifie.

C’est donc une manière de garder le contrôle sur tout…
 Non, une manière de combler le vide. On invite les autres à faire un festival chez nous pour de l’animation culturelle à prix fort.