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A la une / Entretien

Téric Boucebci à Liberté

Pardonner, c’est écouter

Téric Boucebci est psychologue, diplômé en sciences pénales et de criminologie, et membre de la WSV-World Society of Victimology (USA). Consultant en ressources humaines et en gestion de crise, le président de la fondation Mahfoud- Boucebci est également membre fondateur de différentes associations, à caractère culturel, et cofondateur de la revue de poésie 12x2.

Liberté : Parler de votre fondation, c’est aborder la philosophie défendue par Mahfoud Boucebci. Pourriez-vous nous parler des plus importantes pistes de recherches engagées par votre défunt père ?
Téric Boucebci : Mahfoud Boucebci était un homme profondément ancré dans les valeurs familiales, il accordait une importance capitale au rôle de la société. En tant que psychiatre et praticien de la santé mentale, il était convaincu de la nécessité de sensibiliser ses concitoyens sur la situation des exclus de cette société : enfants abandonnés, mères célibataires, toxicomanes, etc. Il était attaché au respect de la vie, aux droits de l’Homme au sens large et à ceux de l’enfant et de la femme en particulier. Je le qualifierais de miroir de la société. Nous nous sommes attachés à agir et à promouvoir, dans les deux axes qui ont inspirés son travail, la santé mentale et la culture. En onze années d’existence, nous avons organisé sept colloques scientifiques et trente-cinq manifestations culturelles. Sur le plan de la santé mentale, différentes thématiques ont été abordées : le handicap mental, la formation en psychiatrie et en psychologie, les enfants privés de famille et les familles sans enfants. Durant cette période, nous nous sommes penchés, dans le même temps, sur des questions qui leur sont en fait indissociables, comme la violence et les possibles réparations que l’on peut envisager. Comme l’ont déclaré des générations de ses étudiants, il défendait “une psychiatrie universelle”. Pour lui, le socioculturel avait un impact très important dans l’approche psychopathologique des patients. Il stigmatisait les tabous et interrogeait ses contemporains sur bien des sujets…

Vous semblez accorder un grand intérêt à la culture. Existe-t-il des ponts entre la culture, la psychologie et la psychiatrie, dans une société en mutation comme l’Algérie ?
Je vous répondrais par l’exemple mémorable d’un Frantz Fanon, à la fois éminent psychiatre, écrivain et politique martiniquais, engagé, corps et âme, dans la libération et la souveraineté de l’Algérie. La culture est à mon sens le terreau nourricier d’une société. Nous y puisons nos habitudes, nos comportements. La société algérienne du IIIe millénaire est riche d’une histoire culturelle forte… parfois bouleversante. Notre société est en profonde quête identitaire, autant de son passé que de son avenir. On voit se côtoyer des modèles de société, que l’on pourrait qualifier de local, avec d’autres importés ou idéalisés. Pour un grand nombre d’Algériens, il y a par exemple un apprentissage de la culture de la ville, car beaucoup y sont arrivés dans les années 1990. Il y a donc bouleversements des références culturelles sociétales, familiales et individuelles, qui interrogent les citoyens que nous sommes.

Votre fondation s’est distinguée par un travail d’accompagnement en direction des lycéens et enseignants. Des détails sur cette expérience originale ?
La fondation réalise, depuis plusieurs années, la prise en charge psychologique de personnes en souffrance, sur le plan de la santé mentale, qui se fait au centre Mahfoud-Boucebci. Lors du séisme du 21 mai 2003, la fondation a créé une cellule d’écoute pour les personnes traumatisées, les thérapeutes ont doublé leur vacation pour assurer cette prise en charge. Et comme les wilayas d’Alger et de Boumerdès avaient reporté les épreuves du baccalauréat, notre documentaliste a proposé d’offrir un espace de travail aux futurs bacheliers. Nous avons construit un projet d’aide à la préparation du baccalauréat avec des enseignants algériens et français, au bénéfice d’une trentaine de lycéennes et lycéens, durant les mois de juillet et août 2003. En septembre 2003, la bibliothèque de la fondation a été mise à la disposition des étudiants, qui devaient préparer leurs examens de rattrapage. Le contact permanent avec les élèves, et leurs enseignants, a permis à ces derniers de mesurer l’apport que peut avoir la fondation, en matière d’accompagnement, sur le plan psychologique. À leur demande, cinq thérapeutes, en coordination avec la responsable de la formation, ont établi une action, dont l’objectif a été d’accompagner des enseignants dans leurs missions éducatives en période post-séisme. Cette formation, soutenue par la Glocal Fondation, a débuté en janvier 2004.

Un tel programme pourrait-il être généralisé à tout le secteur de l’éducation nationale ?
La fondation est consciente de la nécessité de mieux accompagner, sur le plan psychologique, la reconstruction des enfants, qui représentent l’avenir d’un pays. Elle souhaite développer, sur l’ensemble du territoire, l’action d’accompagnement aux enseignants, afin d’aider ceux qui transmettent le savoir aux générations futures. Mais nous n’avons pas été sollicités par le ministère de l’Éducation… Il faudra, à mon sens, une synergie d’intérêts et de volontés pour y arriver : l’accord des académies, peut-être celle du ministère de l’Éducation nationale, les moyens humains et matériels de le réaliser et surtout de l’organiser et de la coordonner.

Votre organisation a pourtant contribué à l’élaboration d’un programme destiné à des enseignants marocains…
Lors du séisme d’Al-Hoceïma, nous étions porteurs d’une expérience humanitaire dans le domaine, (acquise suite à celui qui a frappé Alger et Boumerdès), qui a été remarquée par différents opérateurs et ONG. Une des associations, l’association Pédagogie Formation France de Marseille, intervenait depuis de nombreuses années au Maroc. Elle a fait appel à notre savoir-faire, pour apporter notre contribution humanitaire auprès des institutions marocaines concernées : ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, secrétariat d’État auprès du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse chargé de l’alphabétisation et de l’éducation non formelles. Cinq thérapeutes et moi-même sommes intervenus auprès d’une quarantaine d’éducateurs et d’enseignants de la région d’Adjir d’Al-Hoceïma, afin de transmettre notre expérience.

Pour exorciser la violence et la combattre, il faut d’abord en parler. Pensez-vous que l’Algérie a mené ce travail en vue de réduire ce phénomène ?
Ce travail a été amorcé. Il existe en Algérie une large réflexion sur la violence urbaine, sociétale, familiale, qui apporte des premières solutions au quotidien et permet d’espérer en la mise en place d’un processus  beaucoup plus large, qui reste à mettre en place. Notre société a commencé à regarder certains drames en face et à les traiter, avec la volonté de les résoudre. C’est le cas des enfants abandonnés, de la violence terroriste, de la violence contre les femmes, etc. L’état réel du drame et de la complexité des questions qui se posent dans notre société nécessitent d’aller plus loin et de façon plus conséquente. C’est ce qu’attendent les citoyens et les familles.

Toute société humaine est confrontée aux souffrances individuelles et collectives. Peut-on situer les souffrances vécues par les Algériens ces 15 dernières années ?
Trois événements majeurs ont marqué notre société, ces 15 dernières années. L’un sociétal, le terrorisme, les autres sont de cause naturelle : les inondations et les tremblement de terre. Si la souffrance physique est reconnue par tous et prise en charge pour son atténuation ou sa résorption, il n’en est pas de même de la souffrance psychique, qui est plus difficilement identifiable et beaucoup plus longue à soulager… Je dirais plus insidieuse et à laquelle il faudra porter plus d’attention, au travers de différents paramètres nécessaires à sa reconstruction : le statut de la victime, sa reconnaissance sociale, sa prise en charge thérapeutique, etc. Il faut que l’injustice et l’irrationnel qu’ils ont vécus soient explicités, mis au clair.

Les souffrances participent-elles toujours à faire évoluer l’individu et la société ?
Selon les propres mots du psychanalyste Jacques Lacan, la souffrance est “le plus fidèle compagnon de l’homme”. Elle l’est, dans le sens où il faut la transformer, la dépasser et l’assumer, dans une attitude constructive, qui met en perspective un projet personnel et une démarche sociétale. Un être social ne peut pas se dissoudre de manière uniforme dans la masse. Tout individu a le souhait d’exercer en son âme et conscience sa part de liberté individuelle. Ajoutons que des volontés et des souhaits de sociétés différentes sont de plus en plus amenés à se rencontrer, à s’entendre et à coopérer. C’est un équilibre qui reste à trouver et que Freud situe entre “les revendications de l’individu et les exigences culturelles de la collectivité”.

Plus de dix années sont passées depuis l’assassinat de Mahfoud Boucebci. Êtes-vous enfin parvenu à faire le travail de deuil ?
Vous vous doutez bien que ce que j’aurais à vous dire à ce sujet serait long. Le deuil est un processus qui passe par des étapes difficiles et marquées. J’ai accompli une partie de ce travail au travers des activités de rencontres et d’échanges, dont la fondation est le creuset.

M. Boucebci, quel sens donnez-vous à la réconciliation nationale ?
La réconciliation est généralement et universellement entendue comme le processus qui doit permettre à des personnes brouillées de se remettre d’accord. Ce qui se passe tous les jours dans les cadres professionnels, associatifs, familiaux, etc. Et qui font que nous sommes obligés de nous réconcilier en tout, ou en partie, avec l’autre, pour poursuivre des projets communs. Durant la décennie précédente, nous avons eu à subir des milliers de vies, de projets, de potentialités brisés… des destins innombrables broyés. Peut-on passer en pertes et profits tant de souffrances, de disparitions, d’injustices et d’iniquités ? Le politique et l’État, d’une façon général, doivent agir, pour aider une société profondément traumatisée, à transformer sa souffrance en un moteur civilisationnel, créatif, ouvert sur l’avenir et sur une base claire et respectée par tous. Le pardon est une affaire qui, au quotidien, suppose la reconnaissance de la parole de tous. La vérité est aussi affaire de partage. Nous devons tous nous demander comment les victimes d’aujourd’hui reconnaîtront ce fait politique demain.

Comment accueillez-vous aujourd’hui l’idée de l’amnistie ? Concevez-vous l’idée du retour par exemple d’un Anouar Haddam en Algérie ?
Si tel était le cas, je ne doute pas que les autorités compétentes agiraient et feraient respecter la loi. Personne n’a oublié sa triste revendication à la suite de l’assassinat du Pr Mahfoud Boucebci : “Ce n’est pas un assassinat, c’est une sentence prononcée et exécutée.” Pour ma part, l’Algérie est un État. Il y a des lois. Chacun y a des droits et des devoirs.
À l’échelle de notre fondation, nous avons fait le choix d’agir, dans le cadre d’un devoir de mémoire, pour faire connaître des hommes et des femmes, que nous estimons être des constructeurs, des médecins, des chercheurs, des poètes, des juristes, des hommes de culture… Lorsque nous témoignons pour eux, nous témoignons pour tous ceux, connus ou moins connus, avec toujours l’idée que “tant que deux hommes continueront à échanger, on ne pourra pas totalement désespérer de l’Humanité”, comme le disait l’écrivain allemand Lessing.

H. A.