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A la une / Entretien

Abdelhamid Temmar, ministre de l’industrie et de la promotion des investissements, à Liberté

“Partenariat étranger-algérien : c’est un bon deal”

Dans cet entretien, le ministre de l’Industrie aborde les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des réformes, explicite la vision économique actuelle en matière d’investissement-partenariat et fournit des détails sur les négociations en cours avec des constructeurs étrangers pour installer une véritable industrie d’assemblage de véhicules.

Liberté : Monsieur le ministre, après 20 ans de réformes, l’Algérie n’arrive pas à construire une économie compétitive ; pourquoi toutes les réformes qui ont été menées ont-elles échoué dans ce sens ?
Abdelhamid Temmar : La croissance d’une économie comme la nôtre, en développement et en transition, ne peut être confiée ni au marché seul ni à l’État seul. La stratégie de croissance économique a été conçue comme un cadre consensuel de politiques publiques et d’initiatives des entreprises. L’option ainsi retenue vise à relancer la production nationale dans tous les secteurs. Dans ce cadre, la valorisation de l’industrie permet à cette dernière de jouer pleinement son rôle dans le système productif, non seulement comme facteur de structuration de l’économie nationale, de diffusion du progrès technique et de promotion de l’innovation, mais aussi comme moyen d’intégration dans les meilleures conditions dans la sous-région.
Cela demande au préalable la mise en place d’un système économique qui fonctionne d’une manière efficiente. Nous avons essayé de le faire pendant la première mandature, mais en cette période, la priorité était réellement de restaurer la paix et la cohésion sociale. Lors de la deuxième mandature qui s’achève, nous avons commencé sérieusement à asseoir la réforme du système économique. Pour un gouvernement, le problème n’est pas de prendre une décision mais de prendre une décision faisable, une mesure ou un décret qui soit applicable. Pour que cette décision soit applicable, il faut tenir compte des contraintes politiques, sociales... On s’aperçoit vite que certaines de ces contraintes ne sont pas faciles lorsqu’il s’agit de transformer un système et mener ainsi de front plusieurs réformes structurelles : la restructuration bancaire, l’émergence d’un marché du foncier économique et la consolidation du marché des biens et services. Pour la réforme bancaire, l’idée au départ était de privatiser le CPA et la BDL qui ne représentent que 12% et 6% du marché et en contrepartie de créer progressivement un bloc bancaire public solide et capable d’aller à la compétition. Et parallèlement permettre, selon des critères précis arrêtés par le Conseil de la monnaie et du crédit, aux banques privées étrangères de s’installer pour créer une capacité de compétitivité. Nous avons lancé le processus avec le CPA, cela n’a pas abouti du fait des développements internationaux que vous connaissez. Et maintenant, nous savons qu’à quelque chose malheur est bon… et les mesures qui seront prises dans le futur en tiendront compte. Pour la stabilisation du marché, c’est-à-dire notamment l’élimination de la contrefaçon et le marché parallèle, l’État a fait ce qu’il fallait.
Mais la mise en œuvre, ce n’est pas l’État seulement, ce sont les opérateurs et les consommateurs aussi. Les espaces intermédiaires, les associations professionnelles, les associations de consommateurs doivent émerger et se développer. Pour le foncier, c’était une situation inextricable. Le rapport, qui avait été soumis au gouvernement en 2006, faisait état de pas moins de 150 opérateurs sur le marché du foncier, sans compter une spéculation intense ; pratiquement c’était le blocage. Nous avons pris en main les choses sérieusement et comme l’État était le principal propriétaire et intermédiaire, nous avons pu régler le problème parce qu’il s’agissait, une fois la volonté politique prise, simplement de trouver la bonne formule institutionnelle. Je ne dis pas que le problème est totalement réglé, mais le cadre est maintenant net.

Les opérations de gestion du foncier sont actuellement gelées en attendant la promulgation de deux textes d’application…
Les décrets exécutifs d’application de l’ordonnance n° 08-04 du 1er septembre 2008 ont déjà été adoptés par le gouvernement. Nous attendons donc simplement leur publication dans le Journal officiel. Je ne crains pas de dire que la politique de rationalisation du foncier économique est un succès net. Nous avons résolu le problème mieux que certains pays comme la Chine, le Viêt-nam, la Hongrie... D’une manière plus précise, le cadre est maintenant extrêmement clair. L’ordonnance n°08-04 fixant les conditions et modalités de concession des terrains relevant du domaine privé de l’État destinés à la réalisation de projets d’investissement est venue consacrer la concession à long terme (33 ans renouvelables deux fois), selon la formule des enchères publiques ouvertes ou restreintes, sur la base donc d’un cahier des charges précis. La formule de gré à gré reste exceptionnelle et assujettie à un accord du Conseil des ministres.

Pourtant, certains opérateurs économiques contestent la formule de l’accès à la concession par vente aux enchères…
 Non. C’est une bonne option. L’Agence nationale d’intermédiation et de régulation du foncier (Aniref) a réalisé courant 2008 une opération de mise en concession au niveau de la wilaya de Blida ; cette opération a été précédée par une très large information et communication via Internet. Les relations entre les Calpiref au niveau des wilayas et de l’Aniref se mettent en place et une coopération opérationnelle s’est instaurée, notamment avec l’installation d’agences décentralisées de l’Aniref. Maintenant en ce qui concerne la concession, les réactions que nous avons reçues montrent qu’au contraire, les investisseurs sont satisfaits parce que cela leur permet de ne pas débourser des sommes parfois importantes au moment de leur investissement. La cession est parfois beaucoup trop chère pour leurs projets.
Tandis que la concession à très long terme, et qui peut porter jusqu’à 99 ans, leur revient beaucoup moins cher dans leurs comptes d’exploitation de démarrage. Le paiement d’une redevance locative qui est la contrepartie de la jouissance du terrain concédé est financièrement moins contraignant, moins lourd que le décaissement d’un prix d’achat, souvent prohibitif, en raison du caractère souvent spéculatif du marché foncier. Les économies ainsi réalisées peuvent être mobilisées pour financer le projet lui-même ; il faut ajouter que la concession permet à l’investisseur de présenter une garantie recevable par la banque. Par ailleurs, le recours aux enchères publiques est assorti d’un cahier des charges qui écarte les spéculateurs. En tout état de cause, la réaction aussi bien des nationaux que des internationaux a été bonne. Si je dois faire un bilan sur le plan du foncier, ce dernier est clairement positif.

Peut-on connaître quelle est la stratégie de relance de l’économie et par là même l’état d’avancement des travaux de mise en œuvre de la stratégie industrielle ?
 Lors des auditions avec le président de la République en septembre 2008, nous avons défini trois politiques de sortie de la dépendance des hydrocarbures. Si nous mettons en œuvre ces politiques, nous sommes dans l’après-pétrole. La première grande politique, c’est l’investissement. Il est incontestable que dans ce domaine, nous avons fait des pas très importants et réussis. Les lois ont été réaménagées, les institutions ont été renforcées et leurs missions réajustées.
L’Andi a été complètement réformée et ses missions transformées en des missions de promotion et d’assistance ; le traitement des dossiers ne dépasse pas 72 heures ; l’information est mieux assurée. Pour l’avenir, les leçons retenues de la gestion concrète du dossier, l’accumulation de l’expérience et les bouleversements qu’a connus l’économie mondiale oblige à une régulation renforcée. La deuxième politique concerne le traitement du secteur public marchand. Il faut que ce dernier soit mis dans des conditions de productivité et de rentabilité. Nous avons proposé un programme dont l’objectif est de viser des secteurs qui sont extrêmement dynamiques pour l’économie nationale et voir ainsi émerger et se consolider des grandes entreprises qui peuvent participer effectivement aux projets de construction nationale, permettre une intégration du tissu industriel national et introduire des capacités d’innovation et aller ainsi à l’assaut de la compétitivité régionale.

La troisième politique est celle de la mise à niveau des entreprises privées. Le renforcement de la productivité et de la capacité compétitive des entreprises nationales est particulièrement critique pour la relance des activités économiques et le développement d’un secteur hors pétrole. La relance de l’entreprise se fera dans le cadre d’une approche unifiée qui tienne compte de la nécessité de l’équilibre régional. La mise en œuvre systématique de ces trois politiques doit nous permettre de voir émerger une économie après pétrole solide et durable.

Où est la place du privé dans le cadre de cette stratégie ?
 L’entreprise privée doit jouer son rôle, tout son rôle dans le développement industriel. Malheureusement, l’investisseur privé national ne va pas toujours vers des activités telles que l’acier ou à la pétrochimie, comme cela est souhaitable pour une croissance économique durable. En dehors de quelques industriels dynamiques, la plupart des opérateurs privés s’orientent vers d’autres secteurs, probablement plus rentables rapidement. Par ailleurs, le renforcement d’une entreprise champion publique dans le médicament, par exemple, ne signifie pas que les entrepreneurs et investisseurs privés ne doivent pas y aller. Il s’agit de faire d’une entreprise publique une entreprise leader dynamique et efficiente qui peut trouver un partenaire stratégique qui accepte d’entrer avec nous dans un partenariat industriel où il apporte la technologie, les brevets, le savoir-faire, le marché et la gestion en contrepartie d’une prise de participation minoritaire — qui lui donne droit du reste à un accord de gestion de moyen terme. Je dois signaler qu’à côté de grandes entreprises, il est prévu la création d’entreprises de promotion industrielle dont le but est, comme l’indique le nom, de promouvoir une activité que nous n’avons pas dans notre pays : nous avons donc retenu le secteur de l’industrie automobile, de l’informatique et du chantier naval. Le secteur qui vraiment présente un très fort potentiel est la voiture : les discussions ont été ouvertes avec plusieurs partenaires notamment chinois, iranien et européen.

Certains opérateurs économiques critiquent les dernières mesures concernant l’investissement…
 Jusqu’à maintenant, nous avons agi sur la base de l’apport de l’investissement à 100%. Mais, on s’est aperçu, par exemple, que certains investisseurs sont prêts à investir avec nous, mais pas à plus de 30 à 40%, dans le cadre non pas de partenariat financier, mais dans des partenariats technologiques ou encore industriels. Nous avons retenu cette formule mais en l’améliorant, en considérant que la gestion du projet nouveau peut être donnée à l’actionnaire minoritaire dans le cadre de contrat de gestion ou tout autre arrangement. En tout état de cause, ce que le gouvernement préconise dans tous ces projets, c’est une majorité nationale. C’est-à-dire une majorité algérienne. L’investisseur étranger peut avoir 40% et les 60% peuvent être répartis entre des partenaires algériens privés et publics, ou aller à la Bourse ou à une banque. L’investisseur étranger se retrouve dans une situation où il est en fait l’actionnaire majoritaire. Deuxième raison pour ce réajustement de l’approche, le gaz ; nous le vendons pour son utilisation à des fins industrielles à 10% de sa valeur internationale. Les investisseurs étrangers avec qui j’ai discuté n’ont pas trouvé étonnant qu’en contrepartie l’Algérie soit exigeante sur les bénéfices qui doivent revenir à la nation. Il faut dire que le gouvernement n’a pas été satisfait de la manière de faire d’opérateurs qui n’ont pas éprouvé la nécessité de tenir informer le gouvernement quand il s’agit d’opérations de transferts importantes ou de fusions-acquisitions. Il s’agit là tout simplement de pratiques internationales en la matière et l’exemple du nécessaire avis préalable de la Commission européenne lorsqu’il s’agit des grandes opérations de fusions-acquisitions est à indiquer. Mais vous comprenez aisément que lorsqu’on fournit un input critique, le gaz, à un prix très compétitif, il est parfaitement normal de demander la majorité, une réelle majorité d’autant plus que cela signifie que l’Algérie accepte d’apporter le financement nécessaire au projet. Faire appel à des formules d’écrémage est également parfaitement normal quand il s’agit de rente naturelle ou de marché. Il faut dire que nous avons accumulé de l’expérience et pour les grands projets, il s’agit de procéder autrement. Jusqu’à maintenant, nous évaluions les projets investissement en termes de rentabilité interne du projet. Étant donné le type de projet d’investissement que nous commençons à recevoir, il apparaît nécessaire de procéder à l’évaluation de ce que reçoit la nation algérienne en termes de valeur ajoutée, d’emplois, d’intégration interindustrielle, d’économies externes ou d’environnement... Des directives ont été données à l’Andi pour constituer une capacité d’évaluation coût-bénéfice qui déterminera la nature des avantages qui seront ainsi accordés aux investissements qui vont à la convention. C’est pour cela d’ailleurs que lors des dernières discussions que nous avons eues avec les grands investisseurs dans le domaine de l’aluminium, nous demandons, en dehors de la transformation pour la production de lingots, la réalisation d’activités en aval et la promotion d’activités en aval de l’aval.  Maintenant, pour les projets qui ne sont pas demandeurs de gaz comme matière première, dans les secteurs de transformation, des industries mécaniques, électroniques, etc., la formule de partenariat industriel, comme je l’ai expliquée, est très intéressante pour toutes les parties. Le partenaire apporte son savoir-faire, ses licences, ses marques, sa gestion, peut-être ses marchés, à concurrence d’une part à déterminer, 30 ou 40% par exemple, et l’Algérie mobiliserait les partenaires locaux avec une obligation faite au partenaire étranger d’aider en matière de formation et de développement de capacités de recherche développement. Cela me semble un bon deal, notamment dans la conjoncture actuelle où la mobilisation des crédits sur le plan international n’est pas aisée.

Des investisseurs chinois ont annoncé leur intention de produire des voitures en Algérie ; il semble aussi que d’autres investisseurs sont intéressés dans ce domaine... 
II y a deux façons de promouvoir une industrie automobile. Soit on fait du montage comme souhaitent le faire certains investisseurs privés : ramener des kits et faire du montage de voitures ; l’Algérie gagne certainement un certain nombre d’emplois (quelques centaines vraisemblablement), mais le constructeur s’installe et gagne un marché ; il faut préciser que dans la situation actuelle des droits et taxes applicables, le coût de la voiture montée localement coûte plus cher pour le consommateur que la voiture importée. Soit, 2e alternative, on fabrique la voiture ou tout au moins une grande partie de celle-ci sous licence. Fabriquer cela signifie que vos équipements permettent l’usinage ou le façonnage de composants de la voiture, il faut alors vous équiper notamment en machines de presse, c’est un équipement lourd qui est complété par des outillages spécifiques qu’on peut acquérir dans le cadre de partenariat industriel avec un constructeur.
L’engagement financier de l’Algérie dans ce cas peut être élevé et le partenaire est certainement plus engagé à fournir le know how et les process. C’est dans ce cadre que nous discutons avec les constructeurs internationaux. Il est vrai qu’une industrie de montage peut progressivement permettre le développement d’une capacité nationale de production, mais c’est un long processus et nous avons d’autres moyens qui nous permettent de court-circuiter le temps. Une autre façon de faire dans l’industrie de la voiture est de développer une industrie de sous-traitance avec une communauté d’équipementiers actifs. L’exemple de la Tunisie est intéressant de ce point de vue. Nous avons décidé d’encourager nos équipementiers et de les faire participer aux commandes de grands constructeurs. La réaction des partenaires européens et asiatiques avec qui nous discutons a été positive et des actions sont entreprises pour promouvoir l’installation de sociétés de sous-traitance de renommée internationale.