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A la une / Entretien

Entretien

“Préserver la cohésion de l’armée, dans toutes ses composantes, un impératif absolu…”

Liberté : Le Département du renseignement et de la sécurité (DRS) vient de faire l’objet d’un déballage, pour le moins, intempestif. Comment expliquer la campagne féroce menée par M. Amar Saâdani contre le chef des services de renseignement ?
Mohamed Chafik Mesbah : Il faut être niais pour imaginer que la campagne ait pu procéder d’une génération spontanée. Première hypothèse, le chef de l’État craignant que le DRS risquait de constituer un contre-poids capable d’empêcher un quatrième mandat a choisi de passer à l’offensive, avec le bénéfice de la surprise. Cette hypothèse parait fragile. Le chef du DRS, officier discipliné, ne s’est jamais placé dans cette logique de confrontation. Depuis qu’il a accédé à ses responsabilités actuelles, le chef du DRS a inscrit le maintien de la stabilité institutionnelle et sécuritaire comme une priorité. Il s’en est tenu à cette démarche jusqu’à ce que se manifestent les affaires de grande corruption. Lorsque les services de renseignement ont procédé, en effet, aux enquêtes sur la grande corruption, ils ont vite été contraints de dépasser la mise en cause de simples lampistes pour déboucher sur le niveau politique de la corruption. Ils ont déduit que la grande corruption ne relevait plus du délit de droit commun, c’était une menace de sécurité nationale.  Il est apparu, clairement, que le mal, par-delà les individus mis en cause, résidait dans le système de gouvernance lui-même. Un système marqué par l’absence de mécanismes de contrôle réel, tant politique qu’administratif. Le cercle présidentiel qui a du mal réagir à ces conclusions, a, probablement, fait pression pour que le DRS soit mis sur la sellette. C’est l’explication la plus vraisemblable.

Pourquoi ne pas envisager l’hypothèse, toute banale, que M. Amar Saâdani a plaidé, de bonne foi, pour la  “civilisation” du système politique en Algérie ?
En plein système autoritariste ? Votre candeur prête à sourire. Certains observateurs ou acteurs politiques, ont, effectivement, assimilé les réaménagements intervenus au niveau des services de renseignement à une dissolution  de “la police politique”, selon leur expression. Dans un régime autoritariste, l’exercice du pouvoir repose sur l’usage des appareils répressifs. C’est se tromper de diagnostic que d’imaginer que ce système allait se priver de l’usage d’un moyen de contrôle du champ politique. Peut-être, M. Abdelaziz Bouteflika,  dimension symbolique dans sa démarche, a pu songer à un usage à l’étranger, accréditer l’idée qu’il est en voie de “civiliser” les services de renseignement. Pourtant, il a procédé, finalement, à une simple reconfiguration des services de renseignement. Encore une fois,  la motivation  de la campagne passée se rapporte aux enquêtes sur la grande corruption dont les conclusions ont été jugées compromettantes pour le cercle présidentiel.  

Cette charge à la hussarde contre le DRS a atteint son but ?
Si l’on se réfère au contexte où s’inscrit l’épisode, il s’agissait de signifier trois mises en garde : Le Président de la République décidera, sans partage, des modalités de déroulement du scrutin présidentiel d’avril 2014 ;
Le DRS devra  se recentrer sur ses missions civiles en s’éloignant de la gestion des affaires militaires, même au plan sécuritaire ;
Les enquêtes sur la grande corruption devront cesser et ressortir, le cas échéant, du droit commun.

Vous semblez manifester de la réserve à propos de la manière dont a été traité le cas de l’unité opérationnelle de lutte contre le terrorisme que dirigeait le Général Hassan…
J’ignore les tenants et les aboutissants d’un dossier couvert par le secret de l’instruction. Je déplore, surtout, le déballage médiatique fait autour de cette affaire. Parallèlement aux  deux pôles d’activités liés à la neutralisation des atteintes à l’économie nationale et des menées d’intelligence ennemies, les services de renseignement ont continué d’assumer la tâche relative à la lutte contre le terrorisme. Un dispositif ad- hoc a été mis en place qui a obtenu des résultats salués par les partenaires étrangers. Le bon sens recommande, à cet égard, d’éviter de perturber le fonctionnement d’une entité vivante considérée, par les puissances concernées par la sécurité de la région, comme la pierre angulaire du combat livré contre l’hydre terroriste dans l’espace sahélien.

Vous auriez voulu, peut-être, que la restructuration des services de renseignement se déroule sans toucher aux personnes !

Vous me parler de réforme des services de renseignement ? Sachez qu’une réforme des services de renseignement est une opération trop sensible pour qu’elle soit exécutée à “coups de pieds dans le derrière”. Toutes les expériences passées de par le monde nous enseignent que telle réforme doit être menée de façon graduelle, avec mesure et intelligence.  

De manière plus globale, justement, quelle est votre vision de la réforme des services de renseignement ?
C’est par souci pédagogique que je me livre à cet exercice. C’est  dans le cadre d’une transition démocratique, seulement, que cette question pourrait être, valablement, abordée. Quoiqu’il en soit, le  leitmotiv d’une éventuelle réforme des services de renseignement devrait être le suivant : “protéger la société, pas la contrôler”. Trois axes de déploiement peuvent être envisagés. Premièrement,  au plan de la doctrine, il s’agira de consacrer la subordination des services de renseignement aux instances politiques, à travers un plan national de renseignement élaboré par le gouvernement et soumis, dans son exécution, au contrôle du parlement. Deuxièmement, au plan organique, il s’agira d’adopter une configuration qui prévienne l’exercice monopolistique de la fonction  de renseignement, répartie entre plusieurs structures spécialisées, placées elles-mêmes sous des tutelles distinctes.
Naturellement, cela ne préjuge pas de la coordination fonctionnelle qui doit être instaurée entre ces différentes structures. Troisièmement, au plan humain, il s’agira d’ouvrir, résolument, les portes des services de renseignement à l’élite parmi l’élite du pays pour remplacer une composante humaine, en partie, déficiente. Après quoi, il faudra garder, sans désemparer, le cap. Inutile de dire que les anciens cadres du renseignement ne sauraient être livrés en pâture à quelque partie que ce soit. La continuité de l’Etat doit, absolument, se vérifier en l’espèce.

Si vous avez levé le voile sur certains  aspects méconnus du profil du Général Mediène Mohamed, le Chef des services de renseignement algériens, vous ne craignez pas, ce faisant,  d’avoir succombé à la complaisance ?

Un ancien compagnon, encore en activité, m’a, pourtant, reproché, sur le ton de la plaisanterie, d’avoir dévoilé un secret professionnel tant ma description du Chef du DRS était fidèle à la réalité. J’ai parlé de l’intégrité et du patriotisme du Général  Mediène Mohamed chez qui j’ai souligné l’esprit de discipline militaire. Je n’ai pas évoqué les réserves que m’inspirent certains aspects de son bilan. Vous ne voulez pas, tout de même, que je procure des munitions à ceux qui veulent l’abattre et démanteler l’institution qu’il dirige? Ma ligne de conduite est claire. Nonobstant toutes les divergences qui peuvent m’opposer à mes anciens compagnons — Dieu sait s’il en existe et si elles sont essentielles —  je leur manifeste, publiquement, ma solidarité lorsque c’est l’institution, dans son ancrage historique respectable, qui est visée.  

Où en sont les rapports entre état-major de l’ANP et DRS ?
A partir de 2004, le Président de la République, soucieux de ne pas faire face à un “pôle de pouvoir” trop puissant, a procédé à un découplage entre Etat-major de l’ANP et services de renseignement. L’Etat-major de l’ANP s’est recentré sur ses missions techniques. Le DRS a cessé de jouer, au profit de l’Etat-major de l’ANP, le rôle d’interface vis-à-vis de la société politique qui lui était dévolu. La mise en pratique de l’adage bien connu, “diviser pour régner”, a permis, peut-être, de neutraliser toute velléité d’action malveillante chez l’un ou l’autre des “pôles de pouvoir” se faisant concurrence au sein du Ministère de la Défense Nationale.
A trop cultiver la division, il faut craindre que cela ne produise un effet pervers.  Il faut prendre garde, en effet, que cela n’affecte pas  la disponibilité opérationnelle du corps de bataille comme des services de renseignement, voire, plus gravement, la cohésion de l’armée dans toutes ses composantes.

Que pensez-vous des réaménagements organiques intervenus  au sein du ministère de la Défense nationale et des services de renseignement ?

Les faits marquants de la reconfiguration actuelle  des services de renseignement portent sur le rattachement de la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée au Chef d’Etat-major de l’ANP. C’est une mesure qui, techniquement, se justifie même si la logique aurait voulu que cette direction soit placée sous le contrôle du Ministre de la Défense Nationale.
Ce sont les activités de renseignement militaire pur, c'est-à-dire la reconnaissance, qui sont du ressort du Chef d’Etat-major. Quoi qu’il en soit, l’architecture  actuelle semble transitoire. C’est au lendemain du scrutin présidentiel que M. Abdelaziz Bouteflika dévoilera ses desseins véritables.

Après le message du Président de la République qui a été rendu public sur la question, une accalmie semble être observée et les attaques visant le DRS ont même cessé. C’est une accalmie durable ou passagère ?
En vérité, il me semble que la forme dans laquelle est intervenue la campagne qui a visé le DRS est loin de correspondre à la démarche habituelle du Président Bouteflika.
Quand bien même il aurait décidé de limoger le chef des services de renseignements, le Président de la République se serait abstenu du caractère intempestif de la campagne telle qu’elle s’est déroulée. Sa démarche aurait été graduelle, avec le souci de préserver  les équilibres internes et de ne pas heurter la position des partenaires étrangers, entendre la communauté occidentale. Peut être, cependant, a-t-il laissé faire pour voir le résultat. Je suis enclin qu’il a considéré, en définitive, qu’il avait plus à perdre qu’a gagner. Tout dépendra, toutefois,  du rapport de forces qui, après le scrutin du 17 avril prochain, se dégagera à l’intérieur du système et déterminera le processus de prise de décision en son sein. Si c’est le “noyau dur” du cercle présidentiel qui aura la prééminence, les attaques contre les services de renseignement ne sont pas prés de se terminer...

Vous ne pensez pas que le Président de la République est en train de procéder à un transfert insidieux des missions de sécurité intérieure dévolues au DRS vers la Police nationale ?
Votre question comporte, en réalité, deux aspects. Le premier se rapporte à la Police nationale en tant qu’institution. De tout temps, de manière récurrente, ont été essayé des tentatives allant dans le sens que vous évoquez. Elles se sont toutes soldées par un échec. Les services de renseignement algériens tirent leur force d’une expérience éprouvée et d’une filiation qui remonte au fameux MALG, le Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales, appellation détournée pour les services de renseignement durant la guerre de libération nationale. Les attributions de la structure en charge des « renseignements généraux » ont été renforcées avec un surcroît de capacités d’investigation. Mais le gap est trop important. Malgré l’admiration que porte M. Abdelaziz Bouteflika au modèle tunisien durant la période du Président Zine El Abidine Ben Ali.
Il est permis de s’interroger sur la volonté du Chef de l’Etat à se dispenser, aussi facilement, des services du DRS sur ce plan. M. Abdelaziz Bouteflika pourrait adopter, lorsque le moment viendra, un schéma de réorganisation qui ne s’inscrirait pas, forcément,  dans la perspective que vous évoquez. Le deuxième aspect se rapporte à la personne de l’actuel Directeur Général de la Sureté Nationale, le Général-major Abdelghani Hamel. Dans la feuille de route que M. Abdelaziz Bouteflika est susceptible d’appliquer au lendemain de  sa réélection, le Général-major Abdelghani Hamel présente les prédispositions intrinsèques pour être propulsé à une place prééminente — politique et non plus technique — dans la future constellation rapprochée de M. Abdelaziz Bouteflika.

Certains commentateurs vous présentent comme le porte-parole officieux des services de renseignement. Cela vous contrarie ?

Il y a un temps de cela, j’ai eu la surprise de lire dans une revue spécialisée de relations internationales, un article écrit par José Garçon — journaliste française réputée — qui m’affublait, délicatement, du titre “D’éminence grise de l’armée et des services de renseignement  algériens”. Ayant pris contact téléphonique avec la journaliste, je lui avais déclaré que “sur  le fond, je n’aurais pas rougi d’être l’éminence grise qu’elle croyait avoir décelé, avant de préciser j’avais démissionné des rangs de l’ANP parce que les portes me permettant d’accéder à ce statut m’étaient fermées”.
Je ne suis ni éminence grise des services de renseignement ou de l’armée, encore moins leur “porte-parole”. N’écorchez pas, aussi vif, mon amour-propre ! Je ne suis pas contrarié, pour autant, si  d’aucuns, parmi mes anciens compagnons dans l’armée ou dans les services de renseignement, se reconnaissent  dans mes analyses et mes opinions.

Vous avez écrit dans votre ouvrage “Problématique Algérie” que le rajeunissement et la professionnalisation de l’armée avaient été menés à bon port. Vous maintenez votre appréciation ?

Le président Abdelaziz Bouteflika, sitôt installé à la présidence de la République, a vite fait de comprendre qu’il était urgent de se défaire d’un commandement militaire qui manifestait une certaine propension à interférer dans le champ politique. Ce choix lui a semblé d’autant plus nécessaire qu’il ne souhaitait pas rester tributaire d’une hiérarchie à qui il devait son intronisation. M. Abdelaziz Bouteflika a agi, avec habilité, en trois étapes successives.
Première étape, de manière pacifique et presque consensuelle, il a poussé vers la sortie les chefs militaires qui pouvaient le plus porter ombrage à son pouvoir. Deuxième étape, il a placé, ceux restés en activité, dans une position de rivalité potentielle au sommet de la hiérarchie militaire les contraignant, en permanence, à s’épuiser dans des combats sans fin pour se neutraliser mutuellement. Troisième étape, il a favorisé, en règle générale, l’émergence aux postes de commandement les plus sensibles, de jeunes officiers, compétents et ne trainant pas d’antécédents fâcheux. Ce processus de rajeunissement et de professionnalisation semble marquer le pas.

Pouvez-vous illustrer le phénomène ?
De manière très simple. Le processus de rajeunissement  et de professionnalisation de l’armée  est entravé par une forme de stagnation qui affecte l’accès aux postes supérieurs de commandement.
Cette anomalie amoindrit la cohésion interne de l’armée car elle ne procure pas des chances équitables à tous les postulants à parvenir au sommet de la hiérarchie militaire. Inutile de souligner que cette stagnation dans la hiérarchie — certains commandants de Régions militaires sont au même poste depuis près de 15 ans — ne favorise pas la disponibilité opérationnelle du potentiel de combat. Mais le phénomène de pause touche d’autres aspects de la gestion des affaires militaires.
La doctrine de défense nationale continue de souffrir d’ambigüité faute d’adaptation pertinente au nouveau contexte régional et international. Les crédits militaires ne sont pas insérés dans une loi de programmation militaire validée par les instances politiques et censée, précisément refléter les dispositions de ladite doctrine de défense nationale.
La pyramide des grades se caractérise par une inflation du grade de général ce qui altère la cohérence de la chaîne de commandement. Gageons qu’un ministre de la Défense de plein exercice aurait fort à faire…

Vous évoquez une rupture d’équilibre entre “pôles de pouvoir” au sein du ministère de la Défense nationale. Que voulez-vous dire ?
En concentrant tous les pouvoirs au sein du ministère de la Défense nationale, entre les mains du vice-ministre, chef d’état-major de l’ANP, M. Abdelaziz Bouteflika a voulu, probablement, faire face aux impondérables du prochain scrutin présidentiel. Le président de la République reste, cependant, un homme de pouvoir. Il devrait continuer à vouloir disposer d’un appareil de renseignement  autonome par rapport au chef d’état-major de l’ANP et relevant de son autorité directe. Il est improbable, par ailleurs, que M. Abdelaziz Bouteflika s’accommode, au sein du ministère de la Défense nationale, d’un centre de pouvoir hyper-puissant capable de contrebalancer le sien propre. Après une pause, au lendemain du scrutin du 17 avril prochain, il est probable que le président de la République redessinera l’architecture interne du ministère de la Défense nationale. Il devrait, notamment, dissocier entre les fonctions politiques de vice-ministre de la Défense nationale  et les charges opérationnelle de chef d’état -major de l’ANP.  Le chef de l’État aura à  promouvoir de nouveaux chefs militaires pour pourvoir les postes de cette nouvelle architecture. Sera-t-il guidé par le souci de donner priorité à la compétence tout en préservant les équilibres internes au sein de l’armée ? Procèdera-t-il en favorisant l’allégeance personnelle à sa personne et en privilégiant une région particulière du pays ? Selon, la cohésion de l’armée sera confortée ou amoindrie. Si les équilibres internes actuels au sein de l’armée venaient à être perturbés au profit d’une région déterminée — en l’occurrence celle d’où sont natifs les membres du cercle présidentiel —, le président de la République, chef suprême des forces armées, serait en dépassement de ligne rouge.

Pourquoi manifestez-vous autant de crainte pour l’unité de l’armée ?
Avec l’épisode de l’interruption du processus électoral en 1992, la cohésion interne de l’armée s’est illustrée par ses conclaves où les chefs militaires prenaient, solidairement, les décisions importantes. À l’heure actuelle, la cohésion repose  sur la seule discipline militaire. La discipline militaire, à elle seule, ne suffirait pas pour préserver la cohésion interne de l’armée si cette dernière devait être impliquée dans des clivages claniques ou partisans, voire requise pour réprimer d’éventuelles manifestations populaires.

Le général Hocine Benhadid vient, lui aussi, d’exprimer  des  craintes à propos de l’unité de l’armée. Connaissez-vous cet officier général ? Pourquoi, selon vous, a-t-il rompu le devoir de réserve qu’il avait observé jusqu’ici avec ses pairs ?
J’ai connu le général Hocine Benhadid dans les années  1970, à l’Académie militaire inter-armes de Cherchell, je suivais un stage tandis que lui, membre de l’encadrement, était en charge de la planification des enseignements. Le général Hocine Benhadid a eu un parcours militaire respectable. Il a commandé d’importantes unités opérationnelles dont  la 8e Division blindée avant d’être désigné à la tête de la IIIe Région militaire. Il a effectué de nombreux stages dans des établissements de référence, en particulier l’Académie soviétique de commandement et d’état-major Frounzé, l’École de guerre de Paris, puis l’US Army War College de Pennsylvanie. Cette école où, plus tard, le maréchal Sissi suivra, lui-même, une formation. Je ne me crois pas autorisé à me substituer au général Benhadid pour commenter ses déclarations. Je me contente d’émettre des hypothèses. À ma connaissance, le général Hocine Benhadid ne nourrit pas d’ambition politique. Il a juste exhalé un sentiment d’exaspération partagé par ses camarades en retraite. Il l’a fait en termes peu diplomatiques, c’est la faiblesse de tous les militaires…

Vous n’êtes pas choqué, vous ancien officier de l’ANP, qu’un point de vue militaire soit exprimé à titre collectif ?
Un point de vue collectif ? Vous avez entre vos mains un manifeste signé par un collectif de militaires retraités ? Quand bien même… Dans les pays qui sont  mieux gouvernés que ne l’est  l’Algérie, les militaires retraités constituent un pont  entre l’armée où ils ont servi et les élites nationales avec lesquelles ils sont, désormais, en contact. Ils sont le ciment qui impulse l’esprit de défense, ce lien indissoluble entre l’armée et la société  qui fonde les politiques de sécurité nationale les plus efficaces. Traditionnellement, dans tous les pays évolués, des enceintes et des lieux sont, spécialement, réservés  aux militaires retraités afin qu’ils puissent s’exprimer et débattre des questions de l’heure, à commencer par celles qui concernent la politique de défense nationale. À défaut, les militaires en retraite sont des citoyens à part entière qui ont le droit d’avoir des opinions et de les émettre. Ils ne sont tenus que par l’obligation morale qui les lie à leur conscience et leur patrie. L’ère des goulags est révolue !

S’il survenait un grave dérapage dans le pays, une prise du pouvoir par l’armée, sous la direction d’un éventuel maréchal Sissi, à l’instar de ce qui s’est passé en Égypte, vous paraît-elle possible ?

L’ère des coups d’État militaires n’est plus d’actualité. Le principe de compétence universelle pour les crimes contre l’humanité fait peser une véritable épée de Damoclès sur les chefs militaires tentés de réprimer les aspirations démocratiques de leurs peuples. Issus, en majorité, des couches sociales défavorisées, les chefs militaires actuels, en Algérie, sont loin d’être déconnectés de la réalité sociale. Il est improbable qu’ils se rebellent contre les  autorités légales du pays. Il est  tout aussi improbable qu’ils acceptent de tirer sur la foule.

Le scénario égyptien vous paraît improbable ?

Il faut raisonner en contexte. Sur le plan interne, l’armée égyptienne a tiré profit d’une conjoncture politique particulière où la population égyptienne, exaspérée, a manifesté, massivement, contre les égarements d’un président de la République trop inféodé aux Frères musulmans. Au plan international, la prise du pouvoir par l’armée égyptienne s’est faite avec l’assentiment des États-Unis d’Amérique qui ont apporté leur caution vis-à-vis de l’étranger et aussi de l’appui d’Israël qui a procuré une garantie sécuritaire externe. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que l’armée égyptienne, formant corps solidaire, a donné au maréchal Sissi — en qui elle se reconnaissait — mandat explicite à l’effet d’agir. Il ne faut pas oublier que l’armée égyptienne, contrairement à l’Armée algérienne, est  fortement  impliquée dans l’activité économique du pays. Elle subit, également, une grande dépendance vis-à-vis de l’assistance américaine. Est-il besoin de souligner, enfin, que le scénario de la prise du pouvoir par l’armée égyptienne ne constitue pas une panacée ? Le “tout-sécuritaire”  a déjà montré ses limites dans notre pays. Alaa El-Aswany, le célèbre romancier égyptien, a bien raison d’interpeller le maréchal Sissi : “Soit vous êtes pour la révolution, soit vous restez lié à l’ancien régime”. La question n’est pas tranchée.

L’armée doit-elle se retirer, totalement, du champ politique ?
Oui, sur le principe. Subordonnée au pouvoir politique, l’armée a pour vocation  d’assumer la mission constitutionnelle de sauvegarde de l’intégrité territoriale du pays. Dans l’hypothèse où une phase de transition démocratique est décidée, il ne me semble pas qu’il faille nourrir de complexe doctrinal.  Dans des conditions à déterminer, l’armée peut  jouer le rôle de garant du processus de transition. Il est vrai, néanmoins, qu’en Algérie, il a manqué à l’armée la capacité de formuler, théoriquement, ce que nous pourrions appeler “la conscience de sa conscience”. Rien n’interdit, en effet, à l’armée de conceptualiser un “socle doctrinal”, à inscrire, tant dans le Pacte national censé guider la transition — nous y reviendrons plus loin- que, le cas échéant, dans le corps de la Constitution. Je ne suis pas choqué par la contradiction apparente qui consiste à plaider pour le retrait de l’armée du champ politique, d’une part, et, d’autre part, à l’inviter à exprimer une position doctrinale spécifique.  J’ai perdu, depuis un lustre déjà, toute illusion sur une dynamique politique qui serait peuplée de “forces inertes”. La précaution cardinale à prendre consiste à mettre en place des verrous de sécurité pour que l’armée ne puisse accaparer, à son profit, le pouvoir.



M C L