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A la une / Entretien

Pressentie au poste de rapporteuse spéciale de l’ONU

Wassila Tamzali : “Ma conscience algérienne est mon meilleur atout”

Wassila Tamzali, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco, est militante sur plusieurs fronts, notamment pour les droits et la condition des femmes. Cette avocate pourrait être prochainement élue au poste de nouvelle rapporteuse spéciale de l’ONU sur la violence contre les femmes. Sa candidature sera déposée officiellement par l’Algérie.

Liberté : Des bruits circulent, ces derniers temps, faisant état de votre candidature au poste de rapporteuse spéciale de l’ONU sur la violence contre les femmes. Confirmez-vous cela ?
 Wassila Tamzali : Ce ne sont pas seulement des bruits… Ma candidature a été déposée par des ONG, comme le lobby des femmes auprès de la Communauté européenne, qui regroupe entre 1 000 et 1 500 associations européennes, comme la Coalition contre le trafic des femmes basée aux États-Unis, qui est très largement représentative des associations asiatiques et latino-américaines qui luttent contre la prostitution des femmes, l’Association démocratique des femmes tunisiennes, pour ne citer que ces associations. Ce qui est rare et inusuel. Mais d’autres pays, que je ne peux nommer encore ont suivi… ils m’ont assurée de leur soutien et je sais qu’ils font campagne.

Pourquoi votre candidature a-t-elle été proposée par ces ONG ?
Si ma candidature a été proposée par des ONG, c’est sur la base de mes engagements féministes dans mon pays, l’Algérie, et sur le plan international, sans doute aussi… grâce à mon travail contre la prostitution des femmes dans le monde. Ce qui a provoqué tout cela, c’est la candidature d’une Américaine (Charlotte Bunch, ndlr) qui est pour la légalisation de la prostitution. Un scandale ! Cela serait une sacrée aide pour les trafiquants !
 
Où se situe, selon vous, l’enjeu d’un tel poste de responsabilité ?
L’enjeu pour les femmes est important. Je sais qu’il y a des sceptiques quant au rôle de l’ONU, mais dans la situation actuelle, devant les vrais dangers qui pèsent sur la sécurité, sur la dignité et l’égalité des femmes, le mouvement des femmes a besoin de s’appuyer sur des institutions nationales, internationales, des organisations et sur l’ONU. Il est important de faire entendre, à l’intérieur de ces systèmes, la voix des femmes. Durant mes années à l’Unesco, j’ai pu mesurer tout ce qu’on pouvait tirer des organisations pour faire avancer la cause des femmes. Le poste de rapporteur est un instrument formidable qu’il faut pouvoir utiliser. C’est une tribune de plus, et non des moindres, pour dénoncer les violences contre les femmes.

Vous êtes algérienne et également une personnalité reconnue sur le plan international. Par ailleurs, vous avez une mère originaire d’Espagne… N’est-ce pas là un nouvel atout pour la poursuite du combat pour les droits des femmes dans le monde, en particulier dans le bassin méditerranéen ?
Ma vie a été et est d’abord implantée en Algérie, puis au Maghreb où, depuis de longues années, je travaille au sein du Collectif Maghreb égalité, et ensuite dans la Méditerranée. Ces origines que vous avez rappelées m’ont donné une sensibilité particulière à ce qu’on appelle le dialogue entre les cultures, même si je n’aime pas cette approche. Je préfère dire en effet que ce qui fait dialoguer les peuples, c’est plus ce à quoi ils visent que ce d’où ils viennent. C’est pour cela que le partenariat des femmes pour l’égalité des sexes est celui qui s’est le plus développé dans le contexte méditerranéen. Ce qui me frappe dans la région de la Méditerranée, ce sont davantage les ressemblances, même si nous avons, nous autres femmes de la Méditerranée du Nord comme du Sud, fait du chemin depuis ce que décrit Germaine Tillon dans le Harem et les Cousins. Le constat est que les différences tiennent plus à la politique qu’à la culture. L’égalité des femmes et des hommes dans les sociétés est une question politique qui n’a rien à voir avec les mentalités, la tradition ou la religion. C’est ce que j’ai appris, en allant d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Mais pour revenir à votre question, je voudrais dire que mon meilleur atout pour les combats que je mène est ma, entre guillemets, “conscience” algérienne. Nous les Algériennes sommes les héritières d’une génération de femmes qui s’est lancée dans la lutte politique, avant l’arrivée du féminisme moderne sur le devant de l’histoire et qui n’a pas été sans influence sur lui. À l’occasion du centenaire de Simone de Beauvoir, j’ai eu l’occasion de me replonger dans ces temps héroïques et j’ai constaté qu’autour de la défense des héroïnes algériennes s’étaient tissées des alliances qu’on retrouvait des années après, en France, par exemple, dans le mouvement des femmes. Nous étions des “avant-gardes”… Cela vous forge un mental et vous trace une route.

Pour votre nomination au poste de rapporteuse de l’ONU, il faut que l’État algérien propose votre candidature en vue de sa validation. Avez-vous une quelconque appréhension quant à la réponse d’Alger ?
Si j’ai de l’appréhension sur la réaction de l’Algérie à cette candidature ? Disons plutôt que je suis attentive. Je sais que l’Algérie est intéressée par tout ce qui peut faire reculer la violence contre les femmes, cela va dans le sens de sa politique en direction des femmes… Je sais qu’elle soutiendra évidemment toute candidature qui offrira des garanties de sérieux et de professionnalisme. La question qu’elle est en droit de se poser est : est-ce que j’ai les capacités pour cela ? Elle connaît parfaitement mes positions sur cette question et l’expérience que j’ai acquise. De plus, le soutien que je reçois de plusieurs grandes organisations de défense des droits de l’homme et celles des droits des femmes devrait la rassurer.
D’autre part, on pourrait ajouter que cette candidature qui, je le répète, ne vient pas de moi, mais d’un ensemble d’ONG, devrait satisfaire l’Algérie : une femme algérienne reconnue pour son travail sur le plan international et par des femmes elles-mêmes, en dehors de toutes tractations politiciennes, c’est bien, non ?  C’est un peu une question à l’oracle que vous m’obligez à poser, car je n’ai aucune information à ce jour de ce que compte faire notre diplomatie. Pourtant, la décision finale me concernant dépendra de son niveau d’engagement ; les postes d’experts aux Nations unies sont “dans les mains des États”… même quand il s’agit d’experts indépendants, vous devez avoir le soutien de votre pays. De plus, l’Algérie a beaucoup de pouvoir au Conseil des droits de l’homme à Genève : on dit qu’elle peut emporter la décision, dans un sens comme dans l’autre. Tout est en train de se décider en ce moment. On verra bien…

Mme Tamzali, vous avez eu à vous exprimer, à plusieurs reprises, sur la situation des femmes. Qu’est-ce qui vous frappe le plus concernant la condition féminine en Algérie et le regard que porte la société sur la femme ?
 Depuis l’Indépendance, nous nous battons pour faire reconnaître nos droits et notre liberté en tant qu’individu. C’est une question juridique et existentielle. Aujourd’hui, un demi-siècle après, nous sommes obligées de continuer à nous battre. Quelle perte d’énergie ! Incroyable, dans l’Algérie qui a mené une guerre si longue et si héroïque pour la liberté, que la moitié de sa population lutte encore pour faire reconnaître ses droits fondamentaux ! Comment expliquer que le témoignage d’une femme algérienne vaut la moitié de celui d’un homme ? Comment expliquer qu’on hérite de la moitié de nos frères ? Comment expliquer que l’autorisation pour un homme algérien d’être polygame soit maintenue ? Et ainsi de suite… Quel regard alors voulez-vous que la société porte sur nous, puisque la loi nous maintient dans une infériorité et qu’elle participe à la croyance générale de la supériorité masculine sur les femmes ? Le pire, c’est qu’il est difficile de mobiliser l’opinion publique sur ces sujets.
On s’émeut de la violence contre les femmes, mais la violence contre les femmes commence par la violence symbolique de la loi qui entraîne la violence physique. Si je suis retenue pour ce poste, mon travail sera de dépasser le constat de la violence et de mettre à nu ses mécanismes.

Un commentaire sur la condition des femmes des pays arabes et musulmans ? 
La condition dans les pays arabes est comparable à celle de l’Algérie, d’une certaine manière, dans la mesure où il y a un dénominateur commun déterminant : la religion. Mais le mouvement féministe dans ces pays n’est pas monolithique. Pour résumer, le mouvement féministe maghrébin est plus marqué par une démarche laïcisante qu’au Moyen-Orient, où l’idée de faire évoluer la religion domine encore les réflexions des féministes. Si le but est le même, c’est-à-dire l’égalité, la stratégie est différente. Il faut signaler qu’un nouveau mouvement, “Le mouvement pour l’égalité”, regroupe les femmes des pays dits musulmans, aussi bien asiatiques qu’américains et arabes… Il y a parmi les militantes une femme imam. Ce mouvement est différent des autres courants, dans le sens où il dit oui, nous sommes des musulmanes, mais nous ne voulons plus que notre domination soit justifiée par la religion. Nous sommes musulmanes et voulons être libres et égales. C’est un message bon et clair, n’est-ce pas ? 

La dernière révision de la Constitution a cautionné le système des quotas, pour consacrer définitivement les droits politiques des femmes algériennes. Que pensez-vous de cela ?
Pour les quotas, c’est une bonne décision. Mais cela doit être accompagné d’une révision générale des pratiques politiques… cela dépasse la question des femmes. Je veux dire par là qu’on ne peut dissocier les droits des femmes dans la famille et en politique. Voteriez-vous pour une personne qui reste mineure dans son foyer ? Une personne qui dépendrait de son fils pour se remarier, par exemple ? Cela dit, un quota pour les femmes est à prendre. Même s’il ne garantit pas automatiquement l’arrivée en politique de femmes qui défendent les droits des Algériennes, il est important de changer le visage de la politique et de viser la parité. Les pays qui y sont arrivés se portent bien. Pour les femmes algériennes, c’est une victoire, celle des féministes qui se sont battues pour l’obtenir. Ce n’est pas un cadeau. C’est un résultat de la mobilisation des femmes. Cela va nous encourager à continuer.

H. A.