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Entretiens Jeudi, 22 Mars 2012 10:00 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Ameur Soltane, vice-président de la société algérienne d’oncologie thoracique

“Il faut éviter de confier la réflexion sur le cancer à des politiques”

Par : Nissa HAMMADI

Ce spécialiste pense que “bien que d’innombrables avancées ait été enregistrées au cours de ces deux dernières décennies en matière de diagnostic, de traitement et de formation, il y a encore de nombreux dysfonctionnements dans la lutte contre les cancers et de nombreux hiatus dans la prise en charge des patients.” Il devient urgent, considère le docteur, Ameur Soltane, de “sortir des ornières où de nombreux intérêts inavoués ont finalement conduit la lutte contre le cancer.”

Liberté : On parle de son extrême nécessité depuis quelques années déjà, pourquoi le plan anticancer tarde-t-il à voir le jour ?
Ameur Soltane : De deux choses l’une, soit l’on estime en son âme et conscience que le système organisationnel actuel de lutte contre le cancer mis en place voilà près de deux décennies, qui est d’essence essentiellement administrative, est performant et qu’il a permis de résoudre de manière optimale et efficiente l’ensemble des problèmes liés à la prise en charge des patients porteurs de cancer, au soutient à leurs proches, à la recherche dans le domaine de la cancérologie, à la formation des professions en charge de ses patients, à l’information du grand public sur un certain nombre d’aspects de ce fléau afin de le prévenir ou de le dépister précocement pour mieux le traiter. En d’autres termes ce qui est fait depuis vingt ans est suffisant pour permettre aujourd’hui que nos patients soient correctement traités, la prévention optimale, le dépistage de certains cancers efficace et efficient, et donc qu’il n’y a aucun retard à rattraper, ni aucune raison à nous pousser à faire un effort d’imagination en vue de s’organiser autrement contre le cancer puisque à quelques détails conjoncturels près, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Soit tenter de faire un constat lucide et objectif de la situation qui prévaut actuellement dans la lutte contre le cancer, tous aspects confondus, et alors force serait de constater que bien qu’il y ait eu d’innombrables avancées au cours de ces deux dernières décennies en matière de diagnostic, de traitement et de formation, il y a encore de nombreux dysfonctionnements dans la lutte contre les cancers et de nombreux hiatus dans la prise en charge des patients. En se référant aux médias, aux déclarations publiques de nombreux responsables activant dans le domaine de la santé, et, au quotidien de chacun d’entre nous, il semble grandement évident que la prise en charge de nos patients cancéreux pourrait être grandement améliorée et qu’une réflexion transparente sur cet état de fait est plus que nécessaire.
Si l’on évite de confier exclusivement cette réflexion exclusivement à des politiques (dans la mesure où la dimension technique doit primer sur l’idéologique et le politicien), ou à des “leaders d’opinion” (terme de marketing fait pour désigner entre autres des professionnels de premier plan jouant légalement un rôle dans la commercialisation de certains produits de santé), alors le résultat auquel l’on parviendrait me semble évident : nous devons faire preuve d’imagination pour sortir des ornières ou de nombreux intérêts inavoués ont finalement conduit la lutte contre le cancer.
Car comment croire que depuis des années, voire des décennies, tant d’individus occupant des postes de responsabilité puissent avoir pensé que tout était fait pour éviter le cancer quand cela était possible, le diagnostiquer à un stade précoce et le traiter correctement pour en guérir le plus possible quand cela était permis, et que lorsqu’un cancer ne pouvait plus être guéri, il pouvait aller dignement vers une mort indolore grâce aux divers traitements palliatifs qui lui étaient prescrits.
Cependant, plutôt que de fantasmer sur des scénarios “type lobbies complotant dans l’ombre”, je préfère penser que les retards dans la mise en place de stratégies volontaristes de lutte contre le cancer sont seulement liés à une incompréhension du problème sociétal et humain posé par le cancer dans notre pays chez de nombreux personnes ayant eu à exercer des responsabilités dans le domaine de la santé, et qu’une phase de maturation a été nécessaire pour permettre à certaines élites de prendre la dimension du problème et de réagir. Puisse cette phase être terminée !

Les tumeurs tuent environ 20 000  personnes par an. Pourquoi tant de décès ? À cause de la mauvaise prise en charge, des pénuries fréquentes de médicaments d’oncologie ou cela est-il dû à la défaillance des mécanismes de dépistage précoce ?

Il s’agit là de chiffres concernant le nombre de cas diagnostiqués, mais combien meurent sans que l’on sache si oui ou non il s’agissait d’un cancer. Lorsque l’on aborde la question de la mortalité par cancer, il ne faut par confondre deux choses différentes, la lutte contre le cancer dans un pays et la lutte contre le cancer quand il s’est installé chez un individu et qu’il commence à le ronger. Si dans le deuxième cas, le problème du médicament, des services de chirurgie, des services de radiothérapie est central et incontournable, pour permettre d’assurer un traitement optimal aux patients, d’autant que le droit à la santé et à être soigné est un droit reconnu à tout un chacun d’entre nous.
En revanche, pour ce qui est de la lutte contre le cancer dans son ensemble, la prise en charge thérapeutique doit alors être relativisée par rapport à d’autres éléments tels que par exemple le dépistage de certains cancers et de la prévention en particulier primaire.
Pour illustrer ce propos, nous prendrons exemple sur les cancers thoraciques qui sont ceux que nous connaissons le mieux, dans ce cas la mort est le plus souvent liée au fait que le diagnostic est fait tardivement et, contrairement à ce qui est avancé souvent, très peu de ces cancers sont diagnostiqués à un stade où la guérison est fréquente lorsqu’il est traité car seule la chirurgie peut constituer une alternative à la mort dans ces affections et dès que le stade de la chirurgie est dépassé, malgré ce qui est souvent avancé, les autres thérapeutiques n’ont pas encore réussi ni à guérir seules cette affection ni à la chroniciser. Et pour aller encore plus loin, si le tabac disparaissait grâce à la prévention, très peu de personnes continueraient à mourir de cancer. Il en est de même de l’amiante et des mésothéliomes malins. Donc, il est clair que diminuer le nombre de morts ne peut se résumer uniquement à mettre sur le marché des médicaments, mais bien aussi en développant la prévention et le dépistage à chaque fois que cela est possible.

On parle de 300 000 cas de cancer diagnostiqués en Algérie. Ce chiffre est-il fiable en l’absence d’un registre national de cancer ?
Si l’on veut mettre en place une stratégie anticancer opérationnelle efficace, avec des échéances quantifiables, des priorités, des actions évaluables et des projections dans l’avenir mesurables alors il est clair qu’il doit être fondé sur des données épidémiologiques objectives et cohérentes et non pas avec des approximations. Tant qu’il s’agit d’avoir une vague idée sur la prévalence des cancers dans notre pays, ce chiffre peut servir dans la mesure où avancé par beaucoup de personnes et repris par nous-mêmes, il a été obtenu par extrapolation du chiffre obtenu en 2003 par l’enquête de l’INSP. Cependant, aujourd’hui le travail pour avoir des chiffres nationaux exhaustifs, à même de permettre une planification rigoureuse des actions à entreprendre et des investissements à réaliser dans le domaine de la prise en charge des cancers et de la lutte anticancer, reste quasiment à faire.
Ceci étant de nombreuses personnes travaillent depuis maintenant parfois des décennies à essayer de nous donner des chiffres fiables en matière d’épidémiologie du cancer. grâce à leur action, de plus en plus de registres régionaux sont en train de voir le jour ; la prochaine institutionnalisation de ces registres peut être sincèrement considérée comme une victoire pour tous ceux qui travaillent sur le cancer. Et c’est pour cela qu’il est nécessaire de soutenir l’action des promoteurs des premiers registres régionaux dans leur combat pour les institutionnaliser et les étendre à toutes les régions d’Algérie.

Les soins palliatifs sont quasiment inexistants. Pourquoi et comment permettre leur développement ainsi que la lutte contre la douleur ?
Les soins palliatifs ou de supports en particulier chez les cancéreux en fin de vie présupposent une grande dose d’abnégations et de volonté d’aider son prochain chez les acteurs en charge de ces traitements qui concernent des personnes dont on connaît l’aboutissement final qui est la mort. En Algérie, effectivement, ce type de soin est quasiment inexistant, aucune structure ne leur est dédiée et dans notre système de santé rien n’est prévu pour ces patients en fin de vie. L’idéal aurait été de développer l’hospitalisation à domicile quand ces patients ne sont pas touchés par la crise du logement, dans le cas contraire, il faudra faire encore preuve d’imagination pour créer des structures d’hospitalisation qui ne soient pas des mouroirs en privilégiant si possible l’hospitalisation de jour. Pour ce qui est de la douleur, tous les médecins devraient pouvoir la prendre en charge, mais encore faut-il que l’état mette à leur disposition les moyens nécessaires en particulier en assouplissant certaines législations actuelles et qu’ils trouvent les médicaments nécessaires au soulagement de ces patients le plus près possible de leurs patients et non à des dizaines voire centaines de kilomètres d’eux.


N. H.

 

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