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A la une / Environnement

Le Professeur Benabdeli à “Liberté”

“Sans découpage écologique, pas de développement durable”

©D. R.

Les acteurs politiques ont peur de régionaliser et donc de décentraliser le pouvoir de décision. Les supports de la corruption et du favoritisme seront mis à rude épreuve ainsi que le clanisme.

Liberté : L’Algérie est exposée à plusieurs risques majeurs. Des risques géologiques ou naturels comme les séismes ou les vulnérabilités aux changements climatiques (inondations en particulier) et les risques industriels, sanitaires… Pourquoi à votre avis, malgré plusieurs catastrophes, les pouvoirs publics n’arrivent pas à capitaliser suffisamment dans la prévention, en particulier ?
Pr Benabdeli :
Il ne peut y avoir de prévention contre les risques sans une parfaite connaissance des composantes fondamentales des territoires. La gestion des risques repose de prime abord sur la mise en place d’une stratégie devant découler d’une parfaite maîtrise des dangers et de leurs sources. Ce qui n’est pas le cas en Algérie puisque le territoire reste encore très peu connu et maîtrisé en matière d’espaces.
Il ne saurait y avoir de politique de gestion des risques et des catastrophes naturelles sans la mise en place d’outils de base indispensables à l’évaluation de la vulnérabilité des différents territoires.
La politique algérienne en matière d’aménagement du territoire reste centralisée à défaut de région géographiques, il est illusoire de prétendre gérer les risques naturels.

Vous pointez du doigt l’hypercentralisation de la décision. En quoi un transfert de décisions vers des régions peut modifier la situation dans le domaine des risques majeurs ?
Votre question m’interpelle pour aborder le concept de région. Est-ce qu’il y a des régions en Algérie ? La réponse est non, puisque notre pays est découpé sur des bases qui n’ont aucun référentiel académique ou pratique découlant d’un retour d’expérience ou de scenarii. La régionalisation est teintée de politique sans plus. Comment accepter qu’un pays comme l’Algérie si diversifié, avec tant en facteurs physiques, géographiques et écologiques soit découpé en 8 régions ? C’est un découpage basique axé sur de grandes entités comme les Hauts-Plateaux, le Tell et le Sahara. Ce sont des méga-régions naturelles utilisées pour la pédagogie dans les CEM et les lycées sans plus. Dans les années 1950, l’Algérie a été découpée en 30 régions naturelles par Bernard et Fischer. Notre pays mérite un découpage écologique permettant d’identifier au moins une quinzaine de régions naturelles.

Le Schéma national d’aménagement du territoire (Snat) identifie parmi les lignes directrices la durabilité des ressources et partant la prévention des risques majeurs (géologiques, climatiques, industriels, santé...) avec des régions-programmes et des espaces de programmation selon une logique territoriale ? En quoi sa mise en œuvre ne répond pas à une décentralisation effective ?
La notion de territoire est totalement absente de l’aménagement du territoire, ce dernier doit se définir et se délimiter par les paramètres de géographie physique, humaine, paysages, potentialités écologiques et le savoir-faire.
Le Snat, le Srat et les PAW ne sont que des outils administratifs n’ayant permis aucun développement durable. Comment parler de durabilité des ressources alors qu’il est quasi impossible de les caractériser et les évaluer dans un tel découpage où il y a un enchevêtrement des facteurs écologiques n’appartenant pas à une même classe. L’état des ressources naturelles à préserver est méconnu ; comment alors développer ?
Les régions-programmes ne sont qu’un leurre en absence de planification intégrée, axée essentiellement sur des ensembles naturels identifiés à travers le concept de zones homo-écologiques ou potentielles.
 
Vous préconisez un découpage de l’Algérie en régions homogènes écologiquement. Cela consiste en quoi au juste ?
Sans un découpage reposant exclusivement sur des paramètres écologiques durables et par conséquent assez stables que sont la géographie physique, les facteurs écologiques stables (sol, pente, exposition, géologie, climat). Impossible de développer des régions-programmes sans une cartographie réelle des potentialités des différents territoires à une échelle permettant leur aménagement au moins au 1/10 000 pour la région et 1/1000 pour le paysage.
Ce découpage reste tributaire, pour servir d’outil de développement durable des territoires, d’une nomenclature des habitats et des ensembles naturels que sont les niches écologiques, les monts, etc. Sans utiliser le même langage de qualification, impossible de découper le territoire en zones homo-écologiques. Il y a lieu de noter que certains pays n’ont pas peur de donner le pouvoir à des régions naturelles et le terme de pays est même utilisé.

Des acteurs politiques et économiques ainsi que des intellectuels pensent que le jacobinisme de l’État est un frein au développement économique. D’autres avancent l’idée d’une régionalisation modulable. Est-ce que cela recoupe votre pensée dans ce domaine ?
Il ne faut pas avoir peur de dire la vérité, les acteurs politiques n’ont rien de manager économique ; ils ont peur de régionaliser et donc de décentraliser le pouvoir de décision. Les supports de la corruption et du favoritisme seront mis à rude épreuve ainsi que le clanisme.
Les ministres, les walis, les élus centraux ont peur de perdre le pouvoir si une décentralisation du développement est mise en place.   Dans la stratégie actuelle d’aménagement du territoire, le local et le global ne s’articulent pas puisqu’ils n’ont pas les mêmes composantes d’où l’urgence de créer des régions écologiques. Le frein au développement est la conséquence directe d’un mauvais aménagement du territoire sur le très long terme. Les différents ministres en charge de cet aménagement ont abouti à une urbanisation de 500 000 ha depuis l’Indépendance, la menace de l’érosion hydrique sur 12 millions d’hectares, la perte de 2 millions d’hectares de formation forestière, la destruction de 3 millions d’hectares de formations steppiques et la menace d’une désertisation sur 30 millions d’hectares.
Certains génies pensent qu’avec la télédétection et les SIG (système d’information géographique) ils vont arriver à faire de belles cartes mais qui n’ont rien à voir avec la réalité et ne font que “désaménager” le territoire.
Dans notre pays, ces derniers temps on ne parle que de tourisme et d’artisanat au niveau du ministère en charge de l’Aménagement du territoire ; preuve qu’un aménagement intégré dérange ou on manque de compétence ou de courage pour le concrétiser.

R .S.

Bio express
Diplômé de la faculté des sciences et techniques de St-Jérôme, à Marseille, en écologie appliquée, auteur de plusieurs ouvrages et polycopiés, directeur de la revue Agro-Ecologie, membre de plusieurs revues scientifiques, conférencier auprès de quelques universités étrangères, le Pr Keloufi Benabdeli est spécialisé dans la gestion durable des espaces et en gestion des risques. Enseignant à l’université Aboubakr-Belkaïd de Tlemcen, il a encadré plus de 30 magisters et quelque 35 doctorants.


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