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Etude Dimanche, 15 Juillet 2012 09:50 Facebook Imprimer Envoyer Réagir

Cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie

Les camps de regroupement coloniaux sont toujours là

Par : Mahmoud BOUDARENE (*)

Du bilan qui doit être fait pour mesurer le chemin parcouru par notre pays depuis son Indépendance, une réalité singulière va sans doute aucun contrarier la volonté du pouvoir de mystifier ses échecs. La survivance des camps de regroupement de l’armée coloniale française en est un et l’achat, dans la presse étrangère, de placards publicitaires pour faire l’apologie de sa gouvernance n’y changera rien.
Un demi-siècle après avoir recouvré notre liberté, au prix du sang de nos martyrs, ils sont toujours là et des familles nombreuses y vivent à ce jour en subissant à perpétuité l’humiliation de la déportation qui leur a été infligée par les autorités d’occupation. Faut-il rappeler à nos plus jeunes concitoyens que près de 2 000 centres de regroupement ont été créés durant la guerre de Libération nationale et que, selon les estimations, 1,5 à 2,5 millions de personnes avaient été, en ce temps, chassées de leurs villages et douars pour être rassemblées dans des camps aménagés pour la circonstance. 15 à 25% de la population totale avait été déplacée. Les habitants ont été ainsi forcés à l’exil et à l’abandon de leurs terres et de leur travail.
Les villages et douars abandonnés ont été détruits ou déclarés zones interdites, et nombreux sont les Algériens qui n’ont pas retrouvé leur domicile au lendemain de l’Indépendance. Ceux-là ont continué à vivre, à ce jour, dans ces “camps de concentration”. Dans la seule wilaya de Tizi Ouzou, 54 “cités” de ce type existent à ce jour et 2 200 familles y résident encore en attendant d’être relogées.  Il est en effet question de leur attribuer des logements plus décents (?) dans le cadre du programme de résorption de l’habitat précaire (RHP).
Mais ce n’est pas demain la veille au regard des tracas nombreux auxquels est confronté ce projet. En attendant, depuis 50 ans, ces familles vivent dans l’indignité et je ne crois pas faire dans l’excès en écrivant cela. Voici un extrait d’une correspondance que j’ai adressée au wali de Tizi Ouzou après avoir visité, à l’invitation du président de l’APC de M’kira, un de ces centres de regroupement.
“… Cette cité — construite en 1960 par l’armée coloniale pour regrouper les habitants des villages environnants — n’a bénéficié depuis l’Indépendance d’aucun projet d’aménagement à même d’améliorer les conditions de vie de ces citoyens. Ces derniers pataugent dans la boue en hiver et sont dans la poussière en saison sèche. Les maisons, maintenant étroites, sont d’une vétusté inacceptable et ne sont plus en mesure d’accueillir des familles nombreuses, dont les membres, hommes et femmes, vivent dans la promiscuité. Les maisons prennent l’eau par les murs qui ont pourri et par les toitures qui n’existent plus dans de nombreux cas. Les familles sont obligées d’utiliser des plastiques pour se protéger des intempéries hivernales. La vie dans cette citée est simplement insoutenable. Elle est inacceptable dans une Algérie indépendante depuis maintenant quarante-six ans. Cette cicatrice hideuse de la période coloniale doit disparaître…”. C’est ce que j’écrivais au premier responsable de la wilaya. C’était le 25 février 2008, j’étais en ce temps député. Je dois dire que j’avais été particulièrement choqué par ce que j’avais vu durant cette visite. Un cauchemar permanent pour ces concitoyens et une honte pour l’Algérie libre.
Les habitants de ce “lieu”, avec lesquels j’avais eu à, longuement, échanger exprimaient une souffrance indescriptible.
Leurs conditions de vie sont humiliantes, inhumaines. Ils piétinent à longueur de journée dans la gadoue qui recouvre les allées non dallées de la cité et les enfants doivent, pour se rendre à l’école, emprunter un chemin en pente raide, boueux et glissant. Une véritable escalade, un dangereux parcours du combattant. Les maisons vétustes n’ont plus, pour un grand nombre d’entre elles, de toit et les habitants sont obligés, pour se protéger des rigueurs de l’hiver, de les recouvrir d’un horrible plastique noir qui ajoute à la tristesse des habitations et à l’aspect misérable de la cité. Les familles qui se sont naturellement agrandies vivent, femmes et hommes, entassés dans des espaces réduits, d’où toute forme d’intimité est bannie. Une promiscuité qui a fini par faire déserter l’amour — propre des habitants et par anéantir le reste de dignité à laquelle ces personnes ont continué à désespérément s’accrocher.
Aucun plan d’aménagement n’est venu — malgré les promesses qui leur avaient été faites par les autorités — améliorer les conditions de vie de ces Algériens. Pour autant, cette cicatrice hideuse, séquelle de l’époque coloniale, aurait dû disparaître. Force est de constater que l’Indépendance du pays n’a pas rendu visite aux habitants de Tamdikt et à ceux, nombreux à travers le territoire national, qui vivent encore dans ces camps de concentration. Après avoir été victimes des exactions de l’armée française, voilà qu’ils sont, aujourd’hui, victimes de l’oubli de l’État algérien.

Le courrier que j’avais, à la suite de ma visite à Tamdikt, adressé au wali de Tizi Ouzou n’a pas changé les choses. Quatre années se sont écoulées depuis. Seule la bonne volonté du président d’APC de M’kira s’était mise aux côtés des résidents de cette cité. Bien sûr, elle n’a pas suffit, mais le maigre budget dont dispose cet élu local a toutefois permis d’améliorer un tant soit peu le cadre de vie des habitants. Il s’était engagé à aider à réparer les toitures, à rendre étanches les murs et à bétonner les allées pour éradiquer la boue et la poussière. Mais c’était là l’initiative d’un élu local. L’État n’y est pour rien.
Des cités comme celle de Tamdikt, il y en a des dizaines dans la wilaya de Tizi Ouzou et des milliers dans notre pays. J’en ai visité plusieurs dans le territoire de la wilaya. Elles se ressemblent toutes et les citoyens qui y vivent subissent la même misère sociale. Leur sort n’a, pour la grande majorité, pas changé depuis que l’armée coloniale les y a brutalement cantonnés, au milieu des années cinquante, pour les extraire à l’influence du FLN et pour les empêcher de servir de soutien à l’ALN.
“On regroupera pour contrôler la population des mechtas éparses et le fellagha finira par déposer les armes”… “Il fallait libérer la population de la terreur des rebelles, la protéger efficacement, l’administrer, améliorer ses conditions de vie.” C’était là l’objectif de l’occupation française, avait expliqué Michel Cornaton, sociologue et soldat en Algérie. “À partir de 1959, les regroupements définitifs, construits en dur, deviennent de nouveaux villages. Les populations sont durablement déracinées, la métropole ordonne une politique de terre brûlée”, avait-il ajouté dans les Camps de regroupements de la guerre d’Algérie, 1998.
Le tristement célèbre général Salan, ancien d’Indochine, commandant des forces armées coloniales en Algérie et partisan acharné de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR) — instrument de la “guerre contre-révolutionnaire” menée contre le FLN —, généralise les centres de regroupement à travers tout le territoire algérien. Il trouvera un émule en la personne de Maurice Papon, également bien connu des Algériens, pour appliquer scrupuleusement cette stratégie dans la région de Constantine. Pour avoir bien accompli la besogne, ce dernier a été promu préfet de police de Paris.
La suite, les Algériens l’ont subie. C’était durant la répression sanglante de la manifestation organisée par le FLN, un certain 17 Octobre 1961.
Les “anciens” ont été déracinés et ruinés par la déportation, les jeunes — les enfants — ont subi et subissent encore par procuration les effets néfastes parce que cette dernière (la déportation) a insidieusement infiltré l’inconscient collectif et coloré à jamais le discours de parents qui n’ont jamais fait le deuil d’un destin détourné, déraillé. Les premiers ont été forcés à abandonner leur travail et leur terre qu’il leur est désormais interdit de cultiver. Et comme par un bégaiement de l’histoire, les seconds, les enfants, ont hérité à leur corps défendant des retombées négatives du statut d’apatride des parents. Ils ont été livrés, du fait du manque d’infrastructures d’emploi, au chômage et à l’oisiveté.
Privées de leurs biens, les populations déplacées ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins. Elles étaient, pour se nourrir, à la merci du ravitaillement distribué par l’armée coloniale. Leur alimentation était insuffisante et des carences étaient vite apparues.
La malnutrition, associée à des conditions sanitaires déplorables, avait entrainé une aggravation de la mortalité, infantile notamment. Une situation qui avait été dénoncée, en ce temps, par Michel Rocard, ancien Premier ministre, alors en stage en Algérie. Un déracinement qui a spolié ces populations des attributs essentiels qui fondent leur humanité et qui a fait dire à P. Bourdieu et A. Sayad que venait d’apparaître “une forme anthropologique inédite, ombre de sous-prolétaire, le paysan dépaysanné”.
“En les privant des assurances et des sécurités que leur fournissait l’ordre économique et social d’autrefois, en les abandonnant à l’oisiveté et aux occupations de fortune, en les dépossédant entièrement de la responsabilité de leur propre destin, en les plaçant dans une situation d’assistés, on transforme les paysans en sous-prolétaires qui perdent le souvenir des anciens idéaux d’honneur et de dignité”, avaient-ils écrit (le déracinement, 1964 ).
Sans travail — pour les parents qui étaient emmurés dans ces camps de regroupement, comme pour leurs rejetons, aujourd’hui — la perspective était, et est toujours, la déchéance matérielle et la misère morale. Ni les uns ni les autres n’ont pu être acteurs de leur destin. Une existence dégradante au quotidien.
Humiliés par l’armée coloniale française qui les a forcés à quitter leur foyer, ceux qui dirigent le pays depuis l’Indépendance continuent de les oublier et la République algérienne de leur infliger le même déshonneur. L’armée d’occupation, dans sa volonté de réprimer l’insurrection algérienne a installé ces camps de regroupement, les autorités de l’Algérie indépendante en avaient fait un instrument de propagande idéologique pour vendre le socialisme.
Ils s’étaient assurément par ignorance (?) inspirés de ce modèle pour édifier des villages socialistes qui ont été peuplés grâce au déplacement de nombreux villageois. L’une et l’autre structure (camp de regroupement et village socialiste) ont — en démantelant brutalement les mécanismes régulateurs de la vie dans ces villages ancestraux — eu les mêmes effets dévastateurs sur le mode de vie traditionnel.
Aujourd’hui, ces cités artificielles sont des communautés sans âme où les habitants, arrachés à leurs habitudes et préoccupés par leur survie propre, ne se fréquentent plus. Ils se sont détournés du destin commun et se côtoient sans se reconnaître ; des cités défaites parce que dépourvues de ce ciment indispensable qu’est le lien social, le souffle de vie qui rend viable et harmonieuse la cohabitation dans le groupe. L’organisation sociale qui caractérise les villages traditionnels a disparu et les règles et interdits qui structurent la vie ensemble n’existent plus pendant que l’identité commune qui cristallise le sentiment d’appartenance à une collectivité, au même groupe social, a été disloquées. L’analphabétisme, le chômage et la pauvreté sont venues compliquer les choses et en font encore aujourd’hui des assistés permanents.
Une situation complexe qui ne semble pas interpeller, outre mesure, les pouvoirs publics algériens. Après avoir, au lendemain de l’Indépendance, ignoré l’existence de ces victimes, l’État propose aujourd’hui à ces familles de les reloger dans le cadre du programme de résorption de l’habitat précaire (RHP). Un déni de leur souffrance car, au même temps qu’ils sont assimilés à des cas sociaux, ils sont dépouillés de leur statut de victimes de la guerre de Libération nationale et spoliés de la reconnaissance (et de la justice) nécessaire que leur doit la nation algérienne.
Les camps de regroupement de l’armée coloniale française sont un épisode tragique de la guerre de Libération nationale et de l’histoire de notre pays. L’autorité d’occupation, dans sa détermination à lutter contre la subversion du FLN, a déporté des centaines de milliers de personnes auxquelles un traitement inhumain a été infligé. Compte tenu des circonstances et venant de l’occupant, on peut dire que c’était dans l’ordre des choses et… de bonne guerre. Mais il est inadmissible — cinquante années après notre Indépendance — que l’Algérie libre continue d’ignorer la détresse et l’humiliation dans lesquelles cet exil forcé a plongé, et plonge encore aujourd’hui, des dizaines (des centaines ?) de milliers de nos concitoyens.
Ces camps auraient dû prioritairement être éradiqués et les personnes qui en ont été victimes restaurées dans leur dignité. Cela n’a pas été fait et c’est un grand dommage qui a été causé à la grandeur de la Révolution de Novembre 1954 et à la fierté du peuple algérien.
Ces camps de concentration, symboles de la répression et “hérités” de la colonisation française, sont aujourd’hui une abominable verrue sur le visage de la liberté retrouvée et une souillure permanente posée sur la souveraineté de notre pays. Leur survivance est une trahison du sang versé.


DR M. B.

 
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