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A la une / Événement

Abdelkrim Nabi

“comment j’ai rejoint la révolution”

Abdelkrim Nabi est membre du Conseil national de l’Association des anciens du Malg, le ministère de l’Armement et des Liaisons générales, dirigé par le colonel Boussouf, durant la Révolution. L’officier de l’Armée de Libération nationale a accepté de répondre à nos questions au sujet des conditions de son adhésion à la lutte de Libération nationale.

Pouvez-vous nous raconter votre adhésion à la guerre de Libération nationale ?
ll Abdelkrim Nabi : J’ai rejoint l’Armée de Libération nationale en février 1957, dans la Zone II de la Wilaya IV. Issu d’une famille de révolutionnaires, je me suis engagé en toute logique dans la mission de libération nationale. Aucun membre de ma famille n’a hésité à s’engager dans la lutte contre le colonialisme avant même le déclenchement de la Révolution, le 1er Novembre 1954.
Au début, j’avais pour mission la collecte des médicaments pour l’Armée de Libération nationale, je faisais passer ces médicaments au travers des barrages de sécurité extrêmement surveillés de l’armée française, aidé en cela par mon physique d’Européen. Personne ne se doutait de cette mission au profit de l’Armée de Libération nationale, pour laquelle ces médicaments étaient essentiels pour soigner les blessures. J’ai poursuivi cette mission à Berrouaghia et à Médéa jusqu’au moment où les Français ont été informés de mes activités, ce qui fut le facteur déclenchant pour que je rejoigne le maquis, âgé de 16 ans et demi. à côté de chez moi, vivait un garde forestier, des soldats français avaient l’habitude de s’y arrêter pour se désaltérer ou boire un café, servi par la fille du garde forestier ; ce jour-là s’y trouvaient deux soldats sénégalais, affalés sur l’herbe, leur arme à terre. Je me suis dirigé vers eux en cachette, et risquant le tout pour le tout, je me suis saisi d’un Mat 49 et je me suis enfui en courant vers la forêt où j’ai rejoint l’Armée de Libération nationale à Ouled Bouachra, à Berrouaghia. Au bout de deux mois à Bouachra, j’ai été affecté à Djebel Boutaleb, dans la Wilaya I, au poste de contrôle de la wilaya IV dont la mission consistait à assurer le suivi des mouvements de troupes et de matériel en provenance de Tunisie et à destination de Tunisie.
Je suis resté à ce PC pendant sept mois, jusqu’au jour où le capitaine Si Tayeb Djoughlali m’a ordonné de le suivre en tant que son secrétaire, à la frontière algéro-tunisienne, où il se rendait en mission ordonnée par le colonel de la Wilaya IV, Si M’hamed Bougherra. Nous nous sommes déplacés de concert avec le colonel de la Wilaya III, Izarouran Saïd. à l’approche de la frontière, nous avons dû nous séparer pour traverser. Si Tayeb Djoughlali avait laissé instruction au responsable du FLN de me dire de le rejoindre au PC de la Wilaya IV à Tunis, où se trouvaient Omar Oussedik, Boualem Oussedik, Slimane Sihka et quelques infirmières.
Connaissant mon caractère du fait qu’il connaissait mon père Nabi Mahmoud, qui était déjà au maquis, mon oncle Nabi Miliani, abattu par les paras, un des premiers chahids de la ville de Berrouaghia, mon cousin Nabi Mustapha, abattu dans la Wilaya IV, dans les environs d’Aïn Bessam, qui était le frère de Nabi Mohamed, ex-ministre du Travail et de la Formation professionnelle, il savait que je ne resterai pas à ce PC et que je repartirai en Algérie. Il me confia donc au colonel Boussouf qui m’affecte aux transmissions où j’ai suivi un stage d’opérateur radio, 5e promotion de l’ALN, 1re promotion de l’Est algérien. Nous étions 65 dans cette promotion dont Abed Abdeslem, Ali Mejdoub, Nordine Bouhired, Hamid Cherchalli, etc.
La formation s’est déroulée au lieu-dit Fondok Choucha, avant d’arriver à Hammam Lif, dans un lieu tenu secret. Après six mois de stage intensif, j’ai été muté à la ville de Kef, dans le nord-est de la Tunisie, au centre d’écoute des transmissions sous la responsabilité de Mohamed Benchao et de Mourad Benachenou.

Quel était le rôle de ce centre d’écoute ? Quelle était son importance pour la Révolution armée ?
ll Nous étions un groupe de douze éléments, formés dans la technique des signaux. La maîtrise de ces techniques est importante car elle permettait d’alimenter la Révolution en informations essentielles sur le positionnement, les plans et les mouvements des troupes françaises. Le centre d’écoute capte les informations de l’administration militaire française et les transmet au commandement de l’ALN pour exploitation.
Cette équipe a fait preuve d’une efficacité extrême dans sa mission : tous les mouvements étaient communiqués en temps réel à des fins d’exploitation, ce qui a permis à l’ALN de faire échouer les attaques ou les déplacements de l’armée française et d’organiser en conséquence les contre-attaques, assénant des coups durs à l’armée française. Nous captions tous les jours le BRQ (Bulletin de renseignement quotidien) qui tombait à 18h sur le bureau de De Gaulle à l’Élysée. Intercepté par nos soins, il tombait en même temps, à 18h, sur le bureau du colonel Boussouf, au GPRA.
Ces informations communiquaient en détail les mouvements des troupes coloniales, leurs plans et les opérations militaires programmées. Malgré une codification compliquée, nous arrivions à décrypter les messages codés.
La France ignorait complètement que les Algériens étaient capables de maîtriser les techniques d’écoute (carte Lambert, etc.). Elle était prisonnière de ses préjugés, convaincue de l’incapacité des Algériens, et a totalement sous-estimé nos capacités d’infiltration dans ses propres systèmes de données.
Nos infiltrations étaient pourtant profondes dans le réseau de communication français. Au bout d’un certain temps, les Français ont tout de même pris conscience de cet état de fait et de la nécessité de trouver des solutions, car des Algériens avaient pu avoir des renseignements difficilement déchiffrables. Ils se sont donc doutés que les Algériens disposaient d’équipements militaires efficaces, preuve étant que des renseignements ultrasensibles étaient captés par le centre d’écoute, permettant à l’Armée de Libération nationale de mettre en échec les plans des opérations militaires de l’armée française. En conséquence, l’armée française a revu son approche des combattants algériens qu’elle appelait les “HLL” (hors-la-loi). Désormais, elle sait qu’elle a en face d’elle une armée bien structurée et difficile à déstabiliser.
Les renseignements captés par le centre d’écoute était exploités par la DDR (Direction d’exploitation des renseignements) et la DVCR (Direction de la vigilance et du contre-renseignement). Il s’ensuivit un combat acharné des services de renseignement contre la France coloniale.
C’était là la force de l’Armée de Libération nationale grâce aux renseignements qui étaient en avance sur leur temps.

Quelles sont les conditions qui ont pu faire progresser la créativité dans le domaine des renseignements ?
ll La condition sine qua non réside dans le caractère secret de la mission, assurant la force des renseignements. C’est pourquoi les équipes de renseignement travaillaient isolées, loin des regards et ne sortaient pas de leur centre d’écoute où ils vivaient dans une clandestinité totale, à l’insu de la population environnante. Compte tenu de ces conditions de vie difficiles, le colonel Boussouf nous disait à chaque visite : “Imaginez-vous que vous êtes à Las Vegas…” à l’occasion d’une visite d’inspection du colonel Boussouf fin 1959, à la fin de la réunion, je lui ai dit : “Je suis venu du maquis et je veux rejoindre le maquis.” Suite à cela, j’ai été affecté à Tunis, puis au Caire et, enfin, j’ai été envoyé en Chine en 1961 pour suivre ma formation d’officier à l’Académie militaire des télécommunications de Chen Yang.
J’en suis sorti officier de l’armée et je suis rentré en Algérie fin 1963.
à mon retour de Chine, je me suis retrouvé à Fort-Lotfi, au sud de Béchar, avec les commandants Abdallah Belhouchet, Salah Soufi, Zerguini, l’officier supérieur Médiène Tewfik et le Dr Amine Zighout, en raison de la “guerre des Sables” avec le Maroc.
Je souhaite lever la confusion et l’idée reçue qui existent parfois concernant le Malg ; le Malg ne se limite pas aux transmissions et aux renseignements, qui ont joué un rôle primordial dans la lutte de Libération nationale, mais il englobe aussi l’armement et les liaisons générales.