Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

Économie / Finances

Intoxications Alimentaires

Le règne de la mal-bouffe

Il ne se passe pas une semaine sans que des cas d’intoxications alimentaires ne soient signalés dans une région ou une autre du pays. Devenues quasi synonymes de l’été, ces affections, certes le plus souvent bénignes, n’en demeurent pas moins symptomatiques d’une carence avérée en matière de contrôle par les services concernés.

Mais peut-on être vraiment étonné de la situation quand on voit à quelle vitesse se multiplient les lieux-dits de restauration rapide ? La répartition des commerces actifs, telle que révélée par les chiffres du Centre national du registre du commerce (CNRC) en date du 30 août dernier, est pour le moins édifiante. Il faut, en effet, compter 22 149 fast-food à l’échelle nationale, dont 4 767 pour la seule wilaya d’Alger. Ce chiffre faramineux renseigne on ne peut mieux sur le côté lucratif d’une telle activité, surtout lorsqu’on le compare à celui des pharmacies, par exemple. Là, le nombre des officines tombe à 5 401, dont 807 à Alger. Sans vouloir fustiger une activité en particulier, il n’en de,meure pas moins que c’est souvent l’appât du gain facile qui pousse la plupart de ces commerçants à investir dans les fast-foods et autres pizzerias. Il est vrai que le client type est très peu regardant . Pour la plupart, il s’agit avant tout de se " caler" le ventre à petit prix, fut-ce avec des frites cuites dans une huile plus que douteuse. Les infractions dans ce type d’endroits sont légion, et il n’est pas rare de voir des galettes de viande hachée, préparées tôt le matin, rester dans un semblant de comptoir réfrigérant jusqu’au soir. Et l’on s’étonne ensuite de voir les cas d’intoxications se multiplier.

Des chiffres alarmants.
Pour les seuls mois de juillet et d’août de cette année, on dénombre pas moins de  2468 hospitalisations dont 4 décès, chiffre qui se rapproche de la moyenne annuelle de l’année écoulée, évaluée à 3 070 cas. La progression est fulgurante et l’on est passé de 246 cas en juin 2002 ,à 796 en juin 2003. Idem pour le mois de juillet qui a vu les cas de toxi-infections passer de 238 l’an denier, à 621 cette année. Pour le Dr Hallal Hassina chargée du programme "hygiène du milieu" au ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière, "ces chiffres inadmissibles, rendent compte de l’ampleur des dégâts".
"C’est au niveau local que se pose le problème”, dira -t- elle. “L’inefficacité des bureaux d’hygiène communaux en matière de contrôle rend compte du peu d’intérêt accordé par les élus locaux à ce volet capital de la santé des citoyens". La disparition du certificat de conformité est  d’ailleurs significative. De même, tout un chacun aura remarqué l’inexistence depuis bon nombre d’années d’enquêtes commodo-incommodo, initiées par des personnes physiques et qui permettaient aux principaux concernés de s’opposer à l’ouverture d’une activité commerciale si elle était jugée nocive ou en inadéquation avec le milieu environnant.

Insuffisance des contrôles
C’est sans doute dans le but de redéfinir les prérogatives de chacun que des textes dont la révision date de 1997 ont été récemment exhumés et portés à la connaissance du secrétariat général du gouvernement. L’un définit le rôle du secteur sanitaire dans les bureaux d’hygiène communaux, tandis que l’autre prône la création d’un laboratoire d’hygiène de référence au niveau de la Wilaya.
Il faut savoir que le bureau d’hygiène communal, dont la défaillance est avérée pour la plupart des citoyens, inclut un représentant de plusieurs ministères ou institutions : un médecin chargé de faire des prélèvements sur diverses denrées, un technicien du service des eaux responsable de la qualité de l’eau potable, un vétérinaire pour le volet viandes rouges et blanches, un inspecteur de la concurrence et des prix seule habilité à dresser des procès-verbaux et, accessoirement, un représentant des forces de l’ordre. Ce type de schémas reste cependant idéal, en ce sens que très peu de bureaux d’hygiène se targuent  de posséder un personnel aussi fourni. Seules certaines communes connues pour leur position stratégique — quartiers des ambassades, de hauts fonctionnaires de l’État…— ont ce privilège.
La situation est telle que même le sous-directeur de l’organisation et de l’information commerciale, M. Djerboua, se rend à l’évidence : "Nous avons un effectif de 140 agents sur le terrain pour une population commerçante de 100 000". Certes, le rôle de la Direction de la concurrence et des prix (DCP) est très clair : exercer un contrôle de toute activité commerciale, en vertu de l’ordonnance 95.06 du 25 janvier 1995 relative à la concurrence et définissant toutes les infractions et sanctions prévues à cet effet. "Mais, à impossible nul n’est tenu", dit l’adage. Surtout quand, en marge des activités propres à la DCP, il faut gérer les dossiers de près de 500 commerçants sinistrés de la wilaya de Boumerdès.
Cette action de solidarité compréhensible en temps de crise, n’en mobilise pas moins plusieurs agents, réduisant encore l’effectif initial et mettant à mal les opérations de contrôle qui leur sont dévolues.  "C’est  ainsi que  durant  le mois  de  juin,  nous  avons réalisé 1 943 interventions au niveau de la wilaya d’Alger, et dressé 1 071 procès-verbaux. En parallèle, nous avons procédé à des saisies de marchandises de toutes sortes — dont 167 kg de poulet — pour un montant de 933 957 DA. Le mois de juillet, pour sa part, a vu notre action s’intensifier avec 2 759 interventions donnant lieu à 1 625 PV dressés à l’encontre de commerçants contrevenants, et 63 propositions de fermeture pour vice de qualité ou pour pratique commerciale non conforme. En outre, nous avons effectué des saisies (dont 277 kg de poulet) d’un montant global de 619 884 DA.  Le taux infractionnel est de l’ordre de 55%", soutient ce responsable qui signale 316 PV en direction des établissements de restauration avec 9 avis de fermeture.
Et encore, il faut signaler le fait que la chaîne de production est inspectée avant la saison estivale (vers avril) de manière à ce que seuls les petits commerces soient concernés par les "descentes" des agents de contrôle à partir du mois de juin. Les programmes d’action sont arrêtés conjointement par la commune et la DCP et de nouvelles dispositions seront prochainement prises pour assurer une meilleure tracabilité de ces actions et  réduire à terme le risque de corruption des agents par les contrevenants.

Vers un urbanisme commercial
La multiplicité des commerces dits "de bouche" ne semble pas choquer outre mesure ce responsable  de la concurrence et des prix : "À partir du moment où le commerce est libre, c’est le marché qui s’autorégule. Deux fast-foods, même mitoyens, seront sanctionnés par la qualité des prestations fournies et le moins performant des deux verra son taux de fréquentation baisser au point de se voir obligé de fermer ou de changer d’activité". En l’absence d’une législation spécifique régissant les commerces de restauration rapide, ceux-ci tombent sous le coup du décret 91-53 du 23.02.91 qui définit les conditions d’hygiène lors du processus de mise à la consommation de produits alimentaires, nous dira Mme Chettouf, responsable à la sous-direction de la réglementation et normalisation des produits alimentaires, au ministère du Commerce.
L’absence d’urbanisme commercial rend les choses d’autant plus ardues, qu’une pizzeria peut ouvrir à quelques mètres d’un coiffeur sans tomber sous le coup de la loi. C’est dans cette ambiance de laxisme et de déliquescence, que fleurissent un peu partout des commerces dits de bouche, dont la seule préoccupation demeure la masse de bénéfices engrangés. En l’absence d’un État fort capable de juguler les appétits carnassiers de quelques prédateurs sans scrupules, c’est la santé des citoyens qui est mise régulièrement à mal.
Un projet de loi sur l’organisation des activités commerciales est à l’étude et pourrait à terme redonner à certaines professions, aujourd’hui bafouées, leurs lettres de noblesse. C’est à cette seule condition que des affections aussi odieuses que les toxi-infections disparaîtront de la mémoire collective pour ne devenir que de très rares incidents de parcours.

L. D.