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Économie / Finances

Finances

“Pour une Sonatrach agricole”

Dans cet entretien, ce spécialiste des questions de stratégie économique ne se contente pas d’énumérer les raisons de la flambée des prix cyclique à chaque Ramadhan. Il livre des solutions pour parvenir à une organisation du marché intérieur qui permette de réduire les prix de vente et augmenter le pouvoir d’achat des citoyens.

Liberté : La flambée des prix est cyclique à chaque Ramadhan. Voyez-vous des changements sur ce plan au cours de ce mois sacré ?
Zoheir Boudehri : Ce que tout le monde voit et ce que tout le monde sait c’est que le travail, le labeur ont fait place à l’opportunisme et à l’argent facile, et le mois sacré de Ramadhan n’apparaît pas comme un mois de privation et de repentance mais bien comme un moyen de se repaître du porte-monnaie des Algériens. L’appât du gain, la peur de la bureaucratie ou encore l’incertitude liée à une activité productive spécifique a conduit de très nombreux investisseurs à s’orienter vers le commerce, la revente en l’état : acheter, vendre et faire un bénéfice. Une activité non productive, une valeur ajoutée fictive, une inflation assurée dans la mesure où il ne s’agit pas de petites marges, et que la somme de ces marges induit une augmentation de la masse monétaire sans production. De plus, les activités commerciales sont bien moins saisissables que les activités industrielles et échappent plus facilement aux impôts. D’où la désaffection pour les activités industrielles, qui engendrent bien plus de complications bureaucratiques que l’importation. Cette situation conduit naturellement vers une baisse de la production nationale, vers l’informel et le déni d’Etat, car acheter au noir sur des étalages ambulants, à même le sol ou sans facture est une source d’appauvrissement et un facteur de risque sanitaire et économique. Il est vrai que l’Etat fait des efforts pour contenir la flambée des prix à chaque Ramadhan afin qu’il soit moins douloureux. Mais l’Etat ne peut rien sans les citoyens, à la fois victimes et responsables de cette situation car un commerçant est un citoyen après tout.  
Ne pas s’acquitter de ses impôts, frauder constitue un déni d’Etat, un déni social, c’est un acte anti-patriotique, alors que spéculer, tromper sur la marchandise et profiter de la crédulité des Algériens est un déni d’autrui. Il fut un temps ou frauder était considéré comme un “acte de foi” ; cette page doit être résolument tournée. Est-ce que le commerce hallal consiste à ne pas s’acquitter de sa contribution envers la société et faire débourser le plus possible à ses concitoyens ? Malheureusement cette situation va en s’aggravant avec un climat social propice au commerce et une méfiance grandissante envers l’acte d’investir en Algérie, mais aussi le fait que tout est rapporté au pétrole, tout vient de l’argent du pétrole, tout le monde veut sa part avant qu’il n’y en ait plus. Car tout se résume à ce principe : une partie de la population tire indirectement ses revenus du pétrole par les salaires et le programme de dépenses de l’Etat, et une autre partie de la population profite par le commerce de cette manne pétrolière.

Chaque Ramadhan on enregistre des dysfonctionnements dans les circuits de distribution avec son corollaire la spéculation. Comment organiser le marché intérieur pour éviter ces phénomènes ?
Ces dysfonctionnements font malheureusement partie d’un système parfaitement organisé par ces commerçants grossistes et tous les revendeurs opportunistes, une longue chaîne d’intermédiaires avec au bout des prix de vente prohibitifs. Et l’organisation du marché intérieur vise essentiellement à réduire les prix de vente et augmenter le pouvoir d’achat des Algériens. La distribution n’est qu’un acte commercial : acheter pour revendre avec une marge, et il faut avant tout que ce commerce soit équitable. Dans son appellation originelle, le commerce équitable est relatif à la rémunération de la juste valeur du travail dans les pays pauvres producteurs de matières premières. Mais dans notre société, le commerce équitable est une solution qui doit être relayée par la foi, car notre religion défend la justice commerciale qui doit conduire à ne pas abuser. L’Etat ne peut pas grand-chose face aux spéculateurs. La moralisation du commerce est une voie qu’il faut impérativement suivre, hormis les structures du ministère du Commerce agissant a posteriori, seuls les objecteurs de conscience (religieux), les associations et les citoyens sont en mesure de tempérer les ardeurs des commerçants spéculateurs en dénonçant les abus dont ils sont victimes. En ce sens, le principe de la marge doit être actualisé, il ne faut pas tolérer ni économiquement ni socialement des marges prohibitives et abusives conduisant à l’enrichissement sur la crédulité.

Comment voyez-vous le rôle de régulation de l'Etat dans le domaine de la distribution de la viande ainsi que des fruits et légumes ?

Il ne s’agit pas juste de légiférer pour apporter des entraves, mais de créer un cadre sain où la concurrence peut s’exprimer dans un environnement de plus en plus informel. Nous avons vécu une situation ou les Algériens avaient les moyens de vivre décemment mais pas grand-chose à acheter dans les ‘souks el-fellah’ publics, nous voila dans une économie de marché où, hormis quelques produits, les prix sont libres, tout est disponible mais les citoyens manquent de ressources. L’Etat peut être soit un Etat providence et tenter de subvenir à tous les besoins et régler tous les problèmes, soit être un Etat régulateur et agir en légiférant. La distribution relève des prérogatives des acteurs économiques, donc soit l’Etat est un acteur économique et il agit en conséquence, soit il essaye de gérer le comportement anti-économique des distributeurs.
De notre point de vue, l’Etat peut disposer de deux solutions : produire à grande échelle des biens agricoles et des viandes bovines d’une part, et favoriser l’implantation de grandes surfaces permettant de faire baisser les prix d’autre part, car les volumes écoulés par les hypermarchés permettent de réduire les marges, contrairement aux “magasins d’alimentation générale”. En effet malgré tous les efforts consentis par l’Etat dans le domaine de l’agriculture, les résultats restent largement en dessous des moyens mis en œuvre, et les citoyens ne retrouvent pas la dépense publique sur les étalages des marchands de fruits et légumes, ni par la variété ni par les prix. Afin de développer une économie agricole, car c’est cela dont il est question, l’Etat doit mettre en œuvre une action directe, car, culturellement, notre société n’est pas encore prête à se prendre en charge dans une économie de marché. Une ‘Sonatrach agricole’ est en mesure de satisfaire aux besoins de prix, de variété et de qualité des produits agricoles, mais de grandes exploitations privées alliant les cultures oléagineuses et maraîchères, l’élevage et la transformation peuvent aussi être envisagées pour réguler le marché tout au long de l’année en proposant des produits lavés, calibrés et conditionnés. Seules de grandes entreprises agricoles sont en mesure de faire face au financement de leur production et à la mise en place d’un réseau de distribution et des volumes en mesure de satisfaire les consommateurs ainsi qu’une industrie agroalimentaire indépendante des importations. Cette société agricole devra disposer d’une direction de recherche et développement consacrée à la recherche en biologie végétale (semis et génothèque) et en génétique animale (insémination, développement de races animales à viande, lait ou laine, etc) et des moyens conséquents. Le pétrole vert est sous nos pieds et nous ne faisons que l’effleurer, l’effet d’entraînement, le démarrage n’aura lieu qu’avec un leader du monde agricole, et compte tenu du fait que c’est l’Etat qui finance lourdement ce secteur, il est légitime et même indispensable qu’une Sonatrach Alimentaire voit le jour et prospère.